On était à la fin de novembre et le temps avait jusqu’alors permis à nos
constructeurs de ne pas perdre un jour. Le soleil d’automne favorisait
l’entreprise et la maison s’élevait déjà sur quelques points, à la
hauteur des linteaux des fenêtres du rez-de-chaussée. Cependant, il
fallait toute la volonté de M. de Gandelau pour que les travaux ne
fussent pas suspendus. Le petit chantier se dégarnissait peu à peu des
ouvriers valides appelés sous les drapeaux. Ceux qui demeuraient
perdaient du temps et avaient l’esprit ailleurs. On ne pouvait plus
guère faire de charrois, tous les chevaux et charrettes étant
réquisitionnés. Le pays était sillonné des corps qui se dirigeaient sur
la Loire. Bien des heures se passaient en causeries et chacun attendait
anxieusement des nouvelles de la guerre. Elles étaient de plus en plus
sombres. Cependant, Orléans avait été réoccupé par les troupes
françaises et tout espoir ne paraissait pas encore perdu. Paris
résistait. Sur ces entrefaites, arrivait au château de M. de Gandelau un
nouveau personnage, ami de la famille, qui, ayant eu sa propriété
occupée et dévastée par les Allemands, avait dû l’abandonner crainte de
pis, et, se dirigeant vers l’ouest de la France où il avait des parents,
s’arrêta en passant chez M. de Gandelau. C’était un homme de cinquante à
soixante ans, grand, d’un aspect froid, bien qu’un sourire perpétuel
semblât stéréotypé sur sa figure. On eût pu le prendre pour un diplomate
de la vieille roche.
Le nouveau venu avait beaucoup lu, beaucoup voyagé, savait un peu de
tout, faisait partie de plusieurs sociétés savantes, son opinion était
d’un certain poids dans son département; il avait prétendu à la
députation, s’était lancé dans l’industrie et y avait perdu de grosses
sommes, puis dans l’agriculture, et, les restes de sa fortune risquant
de s’y engloutir, il se contentait de prendre le côté théorique des
choses et de faire paraître des brochures sur toutes les questions,
imprimées à ses frais et répandues à profusion. Chacun de ses opuscules
prétendait invariablement donner une solution simple à toutes les
difficultés, soit dans le domaine de la politique, des sciences, de
l’industrie, du commerce et même des arts. Il avait fait bâtir, et les
architectes lui paraissant impropres à pratiquer l’art de la
construction, dépensiers, imbus de préjugés, lui seul avait dirigé ses
bâtisses; faisant ses marchés, traitant directement avec les
fournisseurs, donnant les plans, surveillant les travaux. Cette
fantaisie lui avait coûté assez gros et un beau jour sa bâtisse
s’écroulait. Les ingénieurs ne possédant pas plus sa confiance que les
architectes, il avait voulu tracer des voies sur ses domaines et les
faire exécuter d’après un système à lui. Ses essais en ce genre
n’avaient pas eu plus de succès que ses tentatives en construction. Les
chemins persistaient à être impraticables. Mais M. Durosay (c’était son
nom) était de ces personnages auxquels l’expérience n’enseigne pas
grand’chose, fût-elle faite à leurs dépens. Au demeurant, c’était un
honnête homme, extrêmement poli, obligeant, généreux même, surtout
envers ceux qui avaient l’art de flatter ses travers, et qui par intérêt
ou conviction le considéraient comme un juge infaillible en toutes
matières.
Quelqu’un fût-il venu le consulter sur un sujet au moment de monter en
wagon, qu’il eût laissé partir le train plutôt que de ne pas rendre un
arrêt avec considérants. Seulement il jugeait toute chose d’après un
système admis _à priori_, et n’écoutait que d’une oreille distraite les
raisons particulières qui eussent pu modifier ce système. Il admettait
d’ailleurs la discussion et ne manifestait pas la moindre impatience si
on ne partageait pas son opinion. Souvent il répétait cet aphorisme:
«Que du choc des idées contraires jaillit la lumière,» mais il entendait
bien la fournir toujours et ne la recevoir jamais.
Lorsqu’il fut installé dans le château pour quelques heures et qu’on eut
épuisé les tristes sujets de conversation qui étaient à l’ordre du jour,
on en vint à parler de la maison de Paul (c’est ainsi qu’on la désignait
en famille). M. Durosay demanda à voir les projets. «Ça me connaît un
peu, la bâtisse; je sais ce que c’est,» dit-il.
Le grand cousin ébaucha un sourire, mais le nouveau venu n’y prit pas
garde, ses mésaventures comme constructeur n’ayant laissé dans son
esprit aucune trace fâcheuse.
«Voilà qui est très bien,» dit M. Durosay quand on lui eut expliqué les
plans et qu’il les eut examinés. «J’ai vu en Belgique des maisons qui
ressemblent un peu à ceci. Il y a là de très bonnes idées; ce sera une
fort agréable habitation si messieurs les Prussiens veulent bien vous la
laisser achever... Me permettez-vous quelques observations?...
--Sans aucun doute.
--Ce n’est pas que j’aie la moindre prétention à vous faire rien changer
à ces plans, qui me semblent excellents... Mais j’ai beaucoup vu,
beaucoup comparé... Eh bien, pour vous exprimer franchement ma première
impression... il me semble que ceci a plutôt le caractère d’une maison
de ville, d’un hôtel, que d’une maison des champs... Vous m’excuserez,
n’est-ce pas?... Je ne comprends pas une maison de campagne ainsi
fermée, j’y voudrais voir un portique autour, au moins une large
véranda; des fenêtres plus ouvertes, l’expression mieux sentie de la vie
extérieure.
--Eh, mon cher ami, dit M. de Gandelau, je compte bien que mes enfants
viendront passer ici une bonne partie de l’année; il ne s’agit pas pour
eux de posséder une de ces habitations dans lesquelles on demeure
seulement pendant deux ou trois mois d’été et où l’on reçoit les oisifs
de la ville; il leur faut une bonne maison bien close et couverte, où
ils puissent résider en toute saison.
--Certainement, c’est sagement pensé; mais que vous semble de ces villas
du nord de l’Italie où le climat est assez rude cependant en hiver et au
printemps, qui n’en sont pas moins délicieuses avec leurs portiques,
leurs terrasses, leurs larges vestibules bien ouverts, leurs loges
donnant sur la campagne? Toutes ces habitations ont grand air,
ennoblissent la vie, pourrait-on dire, élargissent les idées étroites,
auxquelles notre époque n’est que trop portée... Puis, ne vous paraît-il
pas que ce défaut de symétrie est trop accusé, au moins sur l’une des
façades? Que cela ressemble un peu à des constructions faites les unes
après les autres, en vue de satisfaire à des besoins successifs;
qu’enfin cela manque peut-être de cette unité que l’on doit trouver en
toute œuvre d’art?
--Mais ce n’est pas une œuvre d’art que je prétends laisser à ma fille;
c’est une bonne maison, commode et solide.
--Soit. Vous conviendrez cependant que si l’on peut réunir les deux
qualités, on ne saurait s’en plaindre. Pour une personne distinguée et
charmante de tous points comme est madame votre fille, il ne messied pas
d’habiter une maison qui reflète à l’extérieur ce charme et cette
distinction. Il ne vous déplairait pas, quand vous irez visiter Mme
Marie, de voir de loin la petite famille qui lui viendra, groupée autour
d’elle sous un portique d’une délicate architecture ou sous une
_loggia_... Ceci me semble être plutôt la maison de quelque grave échevin
flamand. Il y a dans ces pignons une certaine austérité qui...
--Allons donc, mon cher ami, des pignons ne sont pas austères; ce sont
des pignons, voilà tout.
--Si fait, ces pignons et leurs grands toits ont une sévérité qui ne
s’accorde pas à l’idée qu’on se fait d’une maison de plaisance.
--Mais ce n’est pas une maison de plaisance; c’est une maison faite pour
les gens qui la doivent habiter, non pour les badauds, d’autant que par
ici nous n’en voyons point.
--N’importe, j’eusse aimé réchauffer ces dehors, un peu froids d’aspect,
par des saillies ajourées, des loges, une galerie couverte avec terrasse
au-dessus.
--Réchauffer, réchauffer, c’est bientôt dit, mais on y attrape des
rhumatismes sous vos galeries. Cela est bon à Nice ou à Menton, mais n’a
rien de pratique dans nos campagnes. Il est bon que le soleil frappe les
murs de nos habitations, et vos portiques sont des serres à champignons.
--Je vois, reprit M. Durosay, après une pause, que vous avez toujours,
mon cher ami, le goût de ce que vous appelez le côté pratique des
choses. Et cependant, voyez quelle bonne occasion de donner à madame
votre fille une de ces habitations qui, sans négliger les satisfactions
matérielles de la vie, posséderait ce parfum d’art qui se trouve trop
rarement dans nos provinces. Un peu d’élégance extérieure est un charme
puissant qui laisse dans les esprits une trace indélébile. C’est ainsi
que les populations de l’Italie conservent la poésie des époques
brillantes de leur civilisation. Elles savent, au besoin, sacrifier une
partie de ce que nous appelons le _confort_, des nécessités de la vie
matérielle, pour conserver parmi elles ces belles traditions du grand
art.
--Je ne sais ce que sont les traditions du grand art, et si ces
traditions nous préservent de la pluie, du vent ou du soleil, et je vous
avoue que vos villas italiennes des environs de Vérone et de Venise
m’ont paru fort tristes et maussades avec leurs colonnades et leurs
contrevents fermés. Je n’ai jamais eu l’envie de les visiter, car je
suppose qu’on s’y trouve fort mal à l’aise. Si cela est fait pour
présenter aux touristes des modèles d’architecture, je le veux bien,
mais je n’ai pas la prétention d’amuser ou d’intéresser les touristes,
et ma fille partage mes idées à ce sujet.
--Peut-être... cependant madame votre fille visite en ce moment
l’Italie; elle doit séjourner sur les bords du Bosphore; qui sait si, en
revenant ici, elle ne serait point ravie de retrouver comme un souvenir
des impressions qu’elle n’aura pas manqué d’éprouver là-bas, et si la
surprise que vous lui ménagez n’aurait pas plus de prix si vous lui
rappeliez quelque peu ces impressions? Qu’en pensez-vous, monsieur
l’architecte?
--Moi, dit le grand cousin, j’écoute et ne puis qu’être ravi de vous
entendre si bien discourir sur notre art.
--Ainsi donc, vous partageriez mon opinion, et vous seriez disposé à
donner à cette habitation si bien distribuée par vos soins quelques
agréments extérieurs qui peut-être lui font défaut?
--Je ne dis pas cela. M. de Gandelau nous a, suivant son habitude,
laissé toute liberté, et n’a fait que me donner le chiffre de la somme
qu’il ne voulait pas dépasser. D’ailleurs, le programme accepté, on ne
nous a imposé ni une sévérité excessive, ni interdit l’emploi de ce que
vous considérez comme les agréments extérieurs d’une habitation.
--Eh bien, si mon ami, avec son esprit positif, ne paraît pas sensible à
ses agréments, ne pensez-vous pas, vous, artiste, qu’il y aurait ici
l’occasion d’ajouter quelque chose à ces façades, peut-être un peu
sévères d’aspect, et que certainement, à l’aide de votre talent, vous
sauriez rendre moins froides? Vous connaissez l’Italie, vous avez visité
Pompéi; ne trouvez-vous pas dans l’architecture de ces contrées mille
motifs dont on peut s’inspirer, des exemples ravissants, des...?
--Oui, j’ai visité l’Italie et la France, et je vous avoue que je n’ai
jamais pu être sensible aux œuvres d’architecture de ces contrées,
qu’autant qu’elles conservaient l’empreinte des mœurs, des usages de
ceux qui les ont su produire. Vous parlez de Pompéi. Ce qui m’a vivement
touché dans les restes de cette bourgade des provinces Italiques, c’est
précisément cette qualité. Ces petites habitations sont bien celles qui
convenaient aux habitudes de l’antiquité, au moment où elles ont été
élevées, au climat sous lequel on les construisait. Mais de cette étude,
je déduis que puisque nous ne sommes point sur les rivages du golfe de
Naples et que nous avons des habitudes fort différentes de celles qui
convenaient aux Pompéiens, nos demeures ne sauraient en aucune façon
rappeler les leurs; que, par exemple, s’il était fort agréable de souper
dans un _triclinium_ ouvert et abrité du vent par un _velum_, nous ne
saurions disposer, dans le département de l’Indre, des salles à manger
sur ce modèle; que s’il était fort doux de coucher dans une chambre
occupant quatre ou cinq mètres de surface dont on laissait la porte
ouverte sur une cour entourée d’un portique, cela serait incommode chez
nous, et qu’on risquerait fort de s’enrhumer si on laissait la porte
ouverte, ou d’étouffer si on la fermait.
«Mais puisque vous avez dit un mot des habitations antiques,
permettez-moi de vous faire observer que celles de Pompéi, même les plus
riches, ne manifestent à l’extérieur aucune de ces dispositions
monumentales que vous paraissez aimer. Les anciens gardaient pour
l’intérieur le luxe dont ils prétendaient jouir, et il ne paraît pas
qu’ils se soient préoccupés d’en montrer quelque chose aux passants. Je
ne sais pas trop ce que pouvaient être leurs _villæ_, leurs maisons de
campagne; mais tout me porte à croire, d’après des débris conservés,
qu’elles ne sacrifiaient point à cette vanité toute moderne de montrer
au dehors des formes d’architecture de nature à impressionner les
badauds.
«Je crois que ces palais des champs qui semblent vous avoir séduit, dans
l’Italie du nord, sont des œuvres de vanité bien plus que des demeures
propres aux usages de ceux qui les ont élevées; de fait, elles n’ont
guère été habitées, et l’état de délabrement où vous les voyez ne date
pas d’hier. Élevées par la vanité, l’envie de paraître, elles n’ont
duré, comme habitations, que ce que durent les œuvres dues à la vanité,
c’est-à-dire quelques années de la vie d’un homme, après quoi elles ont
été abandonnées.
--Vous donnez le nom de vanité, répliqua M. Durosay, à ce que je crois
être l’amour de l’art: le désir de montrer l’œuvre d’art.
--Nous ne nous entendrons jamais probablement sur ce point; je crois que
l’art, répondit le grand cousin, consiste, en architecture du moins, à
être vrai et simple. Vous ne voyez qu’une forme qui vous séduit ou vous
déplaît; je cherche autre chose, ou plutôt j’observe d’abord si cette
forme est bien l’expression d’un besoin, si elle a sa raison d’être, et
elle ne me séduit qu’autant que cette condition est remplie, selon mon
jugement.
--Alors une grange est, pour vous, une œuvre d’art?
--Certes, si elle est bien faite pour ce qu’elle doit abriter, à mes
yeux elle vaut plus qu’un palais incommode, qui d’ailleurs est décoré de
colonnades et de frontons.
--Vous devriez aller en Amérique.
--Peut-être ferais-je sagement, si je savais que là on cherchât
simplement à bâtir en raison des goûts et des besoins des habitants.
Mais en Amérique, comme partout aujourd’hui, on manifeste des
prétentions au style et on copie ce qu’on croit être le beau par
excellence, c’est-à-dire qu’on applique, à tort et à travers, des
traditions dont on ne cherche pas l’origine ou le principe.
--Allons, dit M. de Gandelau qui trouvait la discussion un peu longue,
nous voilà bien loin de la maison de Paul; pour vous satisfaire, quand
vous viendrez voir ma fille dans sa nouvelle habitation, nous ferons
élever devant une des façades un portique de carton, et nous placerons
sous son ombre des Berrichonnes déguisées en Vénitiennes, mêlées à
quelques seigneurs en robe écarlate, jouant de la viole d’amour et du
basson. Il est temps d’aller nous reposer, il se fait tard.»