Une chose surprenait Paul, c’était la facilité avec laquelle son cousin
exprimait par quelques coups de crayon ce qu’il voulait faire
comprendre. Ses croquis perspectifs, surtout, lui semblaient
merveilleux, et à part lui, notre architecte en herbe cherchait à
indiquer sur le papier les figures dont il voulait se rendre compte;
mais, à son grand désappointement, il n’arrivait qu’à produire de
véritables fouillis de lignes auxquels lui-même ne comprenait rien un
quart d’heure après les avoir tracées. Et cependant, pour rédiger ses
_attachements_ auxquels le cousin attachait de l’importance, il sentait
que les moyens employés par son chef lui seraient d’une grande utilité
s’il pouvait les posséder[60].
Un jour donc, après avoir passé plusieurs heures sur le chantier à
essayer de se rendre compte, par des croquis, de la figure des pierres
taillées, sans parvenir à obtenir un résultat qui le satisfît à peu
près, Paul entra chez son cousin.
«Je sens bien, lui dit-il, que ce qu’on m’a enseigné de dessin linéaire
ne me suffit pas pour rendre sur le papier les figures que vous savez si
rapidement expliquer par un croquis; apprenez-moi donc, mon cousin,
comment il faut s’y prendre pour reproduire clairement ce qu’on a devant
les yeux ou ce qu’on veut expliquer.
--J’aime à vous voir ce désir d’apprendre, petit cousin, c’est la moitié
du chemin de fait; mais ce n’est que la moitié et... la moins difficile.
Je ne vous enseignerai pas en huit jours, ni même en six mois, l’art de
dessiner sans difficultés, soit les objets que vous voyez, soit ceux que
vous imaginez dans votre cerveau; mais je vous donnerai la méthode à
suivre, et avec du travail, beaucoup de travail et du temps, vous
arriverez, sinon à la perfection, au moins à la clarté et à la
précision. Dessiner, c’est, non pas voir, mais regarder. Tous ceux qui
ne sont pas aveugles voient; combien y a-t-il de gens qui _savent voir_,
ou qui réfléchissent en voyant? Bien peu, assurément, parce qu’on ne
nous habitue pas, dès l’enfance, à cet exercice. Tous les animaux d’un
ordre supérieur voient comme nous, puisqu’à bien peu de chose près ils
ont des yeux faits comme les nôtres; ils ont même la mémoire des yeux,
puisqu’ils reconnaissent les objets ou les êtres qu’ils aiment, qu’ils
redoutent ou dont ils font leur proie. Mais je ne pense pas que les
animaux se rendent compte des corps ou des surfaces autrement que par
une faculté instinctive, sans que ce que nous appelons le raisonnement
intervienne. Beaucoup de nos semblables ne voient pas autrement, et
c’est leur faute, puisqu’ils pourraient raisonner. Mais il ne s’agit pas
de cela... Voici la méthode que je vous propose:
«Vous savez ce que c’est qu’un triangle, qu’un carré; vous avez étudié
la géométrie élémentaire et vous me paraissez la connaître passablement,
puisque j’ai vu que vous compreniez les plans, les coupes et même les
projections des corps sur plan vertical ou horizontal, puisque mes
croquis vous sont intelligibles; vous allez donc prendre des cartes à
jouer, et traçant à une échelle quelconque, sur chacune d’elles, les
diverses faces d’une pierre que vous verrez tailler, vous découperez ces
surfaces avec des ciseaux, et à l’aide de languettes de papier et de la
colle, vous les assemblerez de manière à représenter tel ou tel de ces
morceaux de pierres taillées. Ce petit modèle vous sera donc bien connu,
vous saurez comment ses surfaces se joignent, quels sont les angles
qu’elles forment. Le soir, à la lampe, vous placerez ces petits modèles
devant vous, de toutes les manières, et vous les copierez tels qu’ils se
présentent à vos yeux, ayant le soin d’indiquer, par un trait ponctué,
les lignes de réunion des surfaces que vous ne voyez pas. Tenez, voici
sur ma table un rhomboèdre en bois, lequel, comme vous le savez et le
voyez, se compose de six faces semblables et égales dont les côtés sont
égaux, chacune de ces faces donnant deux triangles équilatéraux réunis à
la base. Voyez (fig. 37), je saisis ce corps entre mes doigts par ses
deux sommets; si je vous le montre de manière qu’une de ses faces soit
parallèle au plan de vision, les deux autres faces se présenteront
obliquement (voir en A); vous voyez donc trois faces, mais il en est
trois autres par derrière qui vous sont cachées. Comment se
présenteraient-elles, si ce corps était transparent, ainsi que
l’indiquent les lignes ponctuées? Si je fais pivoter le rhomboèdre entre
mes doigts, de manière que deux faces soient perpendiculaires au plan de
vision, ainsi: (voir en B), je ne verrai plus que deux faces, deux
autres me seront dérobées et deux suivant les deux lignes _ab, cd_.
Maintenant je présente le rhomboèdre sans qu’aucune de ses faces se
trouve parallèle ou perpendiculaire au plan de vision, ainsi: (voir en
C). Eh bien, je verrai encore trois faces, mais en raccourci, déformées
par la perspective, et les trois autres seront indiquées par les lignes
ponctuées. Faites donc le soir autant de petits modèles que vous
pourrez, reproduisant les pierres que vous avez vues sur le chantier, et
copiez ces petits modèles dans tous les sens. Jetez-les au hasard sur la
table, plusieurs ensemble, et copiez ce que vous voyez; indiquez ce qui
vous est caché par un trait ponctué ou plus fin. Quand vous aurez fait
cela pendant huit jours, bien des difficultés vous seront déjà
familières. Après nous verrons.»
[dessin]
Cette méthode plut fort à Paul, qui, sans perdre de temps, à l’aide de
quelques-uns de ses relevés, se mit à faire un petit modèle d’une des
pierres dont il avait mesuré les faces. C’était un sommier d’arc avec
parement en retour. Il obtint, non sans peine, un assez joli petit
modèle de carton qu’il établit fièrement sur la table de famille après
dîner et qu’il copia d’abord sur le lit de pose, puis en le plaçant de
différentes façons (fig. 38). Il serait resté à la besogne toute la
nuit, tant cela l’occupait et lui faisait faire des découvertes
intéressantes, si, à onze heures, Mme de Gandelau n’eût donné le
signal du départ. Paul eut quelque peine à s’endormir, et son sommeil
fut rempli de modèles de carton fort compliqués, qu’il cherchait à
assembler sans pouvoir y parvenir. Aussi se leva-t-il assez tard, et en
entrant dans la chambre du grand cousin il ne manqua pas de mettre
l’heure avancée sur le compte de sa mauvaise nuit. «Bon, dit le grand
cousin, vous avez la fièvre de la géométrie descriptive, tant mieux; on
ne l’apprend bien qu’avec passion. Nous la travaillerons ensemble quand
les froids auront suspendu notre construction, et que le mauvais temps
nous enfermera ici. Il faut qu’un architecte arrive à se servir de la
géométrie descriptive, comme on écrit l’orthographe, sans s’en
préoccuper. Il faut que la perspective lui soit absolument familière. On
ne saurait savoir l’une et l’autre trop tôt, et ce n’est que pendant la
première jeunesse qu’on peut apprendre ces choses-là de manière que l’on
n’ait plus à y songer, dût-on vivre cent ans. Vous êtes bon nageur, et
si vous tombez à l’eau, vous n’avez pas besoin de vous dire quels sont
les mouvements qu’il faut faire pour vous tenir à la surface et pour
vous diriger; eh bien, c’est de cette façon qu’il faut savoir la
géométrie et la perspective. Seulement, il convient de donner un peu
plus de temps à la pratique de cette partie essentielle de notre art
qu’il n’en faut pour savoir nager comme une grenouille.»
[dessin]