LA VISITE AU CHANTIER.

La bâtisse commençait à prendre tournure; le plan se dessinait au-dessus

du sol. Une vingtaine de maçons et tailleurs de pierre, quatre

charpentiers, des garçons, animaient ce coin de la campagne. Puis,

arrivaient des charrettes remplies de briques, de sable, de chaux. Deux

scieurs de long débitaient des troncs d’arbres en madriers; une petite

forge mobile abritée derrière un bouquet d’arbres était allumée et

réparait les outils, en attendant qu’elle eût à forger des étriers,

crampons, pattes, brides et plates-bandes. Un beau soleil d’automne

répandait sur cet atelier une lumière chaude et un peu voilée. Ce

spectacle parvint à effacer de l’esprit de Paul les tristes impressions

laissées par les paroles de son père. Sous cet aspect, le travail ne lui

paraissait pas revêtir les formes sévères et âpres qui avaient d’abord

effarouché un peu notre écolier en vacances. En inspecteur attentif,

Paul se mit donc à suivre son cousin sur le tas[57] (fig. 35), en

écoutant avec grand soin ses observations.

«Voilà, père Branchu, dit le grand cousin, une pierre qu’il ne faut pas

poser, elle a un fil, et, comme elle va servir de linteau je n’en veux

point.

--Eh, m’sieu l’architecte, il ne va pas ben loin le fil!

[dessin]

--Qu’il aille près ou loin, je n’en veux pas, vous entendez? Paul, vous

veillerez à ce qu’on ne la pose pas... Voyez-vous bien cette petite

fêlure à peine apparente, frappez avec ce marteau des deux côtés... Bon!

le son que rend la pierre est mat de ce côté; eh bien, cela vous prouve

qu’il y a solution de continuité, et, la gelée aidant, ce morceau de

droite se détachera de son voisin... Voici des briques que vous ne

laisserez pas employer: voyez comme elles sont gercées; puis, ces points

blancs... ce sont des parcelles de calcaire, que le feu a converties en

chaux. À l’action de l’humidité, ces parcelles de chaux gonflent et font

éclater la brique. Vous aurez soin, avant de laisser employer les

briques, de les faire bien mouiller. Celles qui contiennent des parties

de chaux tomberont en morceaux, et, par conséquent ne seront pas mises

en œuvre.

--Mais, mon bon m’sieu, dit le père Branchu, c’est pas ma faute à moi,

j’suis pas dans la brique!

--Non; mais c’est à vous de renvoyer celles qui sont défectueuses au

chaufournier et de ne pas les lui payer, puisque vous vous êtes chargé

de cette fourniture: cela lui apprendra à bien purger sa terre des

débris de calcaire.--Voilà du sable qui contient de l’argile; voyez

comme il tient aux doigts! Père Branchu, je ne veux que de bon sable,

bien âpre; vous savez bien où il y en a. Vous avez fait prendre celui-ci

à côté, il n’est bon que pour mettre dans les reins des voûtes des

caves, comme remplissage; ne le laissez pas employer dans le mortier,

vous entendez, Paul! Il faut pour le mortier de l’arène bien grenue,

propre, dont les grains n’adhèrent pas les uns aux autres; et encore,

avant de l’employer, faites jeter dessus les tas quelques seaux d’eau.

Veillez aussi à ce qu’on ne corroie pas le mortier sur la terre, mais

sur une aire de madriers. Vous l’avez fait ainsi, c’est bien, mais il ne

faut pas procéder autrement; si vous êtes pressés, dans ce cas, une aire

étant insuffisante, établissez-en deux. Faites bien attention aussi,

Paul, à ce que les pierres soient toutes posées à bain de mortier.

--Oh! soyez ben tranquille, m’sieu l’architecte, je n’faisons pas

autrement.

--Oui, je le sais, pour les constructions en soubassement et en pierre

dure, cela va tout seul, mais en élévation vos ouvriers posent

volontiers les pierres sur cales et ils les coulent en mortier clair,

c’est plus vite fait. Faites-y bien attention, Paul! Toutes les pierres

doivent être posées à leur place, sur cales épaisses en forme de coin,

laissant un vide de six à huit centimètres; le mortier doit être étendu

là-dessous sur toute la surface et avoir une épaisseur de 0m,02c

environ, puis on retire les quatre cales, et la pierre s’asseyant sur le

mortier, il faut le damer avec une grosse masse de bois jusqu’à ce que

le joint n’ait qu’un centimètre d’épaisseur partout et que l’excès de

mortier ait débordé tout autour...

--Voilà des lits maigres, père Branchu; il faut les faire retailler.

--Qu’est-ce qu’un lit maigre? dit Paul, tout bas, à son cousin.

--C’est un lit de pose, concave;» et prenant son calepin:

«Tenez (fig. 36), vous comprenez que, si le lit d’une pierre donne la

section A B, le milieu C étant plus creux que les bords, cette pierre

pose sur ceux-ci seulement; dès lors, si la charge est quelque peu

forte, les cornes D E éclatent; nous disons alors que la pierre

s’épauffre. Il vaut mieux que les lits soient faits comme je vous le

trace en G, et ne portent pas sur leurs arêtes.

[dessin]

«Jusqu’à présent, père Branchu, vous avez élevé vos constructions avec

des plans inclinés; mais nous montons, il va nous falloir des

échafaudages.

«Puisque nous construisons en moellon piqué, ne mettant de la pierre de

taille, au-dessus du soubassement, qu’aux angles et aux tableaux des

croisées ou des portes, vous laisserez des trous de boulins[58] entre

ces moellons piqués. Alors vous n’aurez besoin que d’échasses[59] et de

boulins. Pour le montage, le charpentier va vous faire une équipe, et

vous emploierez le monte-charge que je vous ferai venir de Châteauroux,

où je n’en ai que faire en ce moment.

--Si ça vous fait rien, m’sieu l’architecte, j’préférons not’mécanique.

--Quoi!... votre diable de roue, dans laquelle vous mettez deux hommes

comme des écureuils?

--Tout de même.

--Comme vous voudrez, mais je n’en ferai pas moins venir le

monte-charge; vous essayerez.

«De fait, dit tout bas le grand cousin à Paul, sa mécanique qui date, je

crois, de la tour de Babel, monte les charges, quand elles ne sont pas

trop pesantes, beaucoup plus facilement que ne le font nos engins, et

comme nous n’avons pas de fortes pierres à monter, nous ne le

contrarierons pas sur ce point.» Et se tournant vers le maître maçon:

«Il est bien entendu, père Branchu, que nous ne faisons pas de

ravalements, sauf pour quelques moulures très délicates de chanfreins,

s’il y a lieu; vous poserez vos pierres toutes taillées, et qu’il n’y

ait plus que des balèvres à enlever par-ci par-là.

--Entendu, m’sieu l’architecte, entendu, c’est à ma convenance.

--Tant mieux, j’en suis aise.» Et s’adressant à Paul:

«Je ne connais rien de plus funeste que cette habitude prise dans

quelques grandes villes de ravaler les constructions. Des blocs

grossiers sont posés; puis, quand tout cela est monté, on vient couper,

rogner, tondre, racler, moulurer et sculpter ces masses informes en

dépit de l’appareil, le plus souvent; sans compter qu’on enlève ainsi, à

la pierre douce notamment, la croûte dure et résistante aux intempéries

qu’elle forme à sa surface lorsqu’elle est fraîchement taillée au sortir

de la carrière; croûte qui ne se reforme plus lorsque les matériaux

l’ont une fois produite et ont jeté ce qu’on appelle leur _eau de

carrière_. Heureusement, dans beaucoup de nos provinces, on a conservé

cette habitude excellente de tailler, une fois pour toutes, chaque

pierre sur le chantier suivant la forme définitive qu’elle doit

conserver, et, posée, l’outil du tailleur de pierre n’y touche plus.

Indépendamment de l’avantage que je viens de vous signaler, cette

méthode exige plus de soin et d’attention de la part des appareilleurs,

et il n’est pas possible alors de faire passer des lits ou des joints à

tort et à travers. Chaque pierre doit ainsi posséder sa fonction et par

suite la forme convenable à la place. Puis enfin, quand une construction

est montée, elle est terminée; il n’y a plus à y revenir. Il faut dire

aussi que cette méthode exige de la part de l’architecte une étude

complète et terminée de chaque partie de l’œuvre à mesure qu’il fournit

l’ordonnance des parties de la structure.

Comment on construit une maison · 第 32 / 65 题