«Nous avons des nouvelles de plus en plus mauvaises, dit-il, les armées
allemandes se répandent partout; il faut nous attendre à voir ici les
ennemis. Pauvre France! Mais que disiez-vous?
--Rien, répondit le grand cousin, qui ait de l’intérêt, en présence de
nos désastres... Je cherchais à faire comprendre à Paul qu’en
architecture, il ne faut dissimuler aucun des moyens de structure, et
qu’il est même dans l’intérêt de cet art de s’en servir comme de motifs
de décoration; en un mot, qu’il faut être sincère, raisonner et ne se
fier qu’à soi...
--Certes! reprit M. de Gandelau, vous mettez le doigt sur notre plaie
vive... Raisonner, ne se fier qu’à soi, se rendre compte de chaque chose
et de chaque fait par l’étude et le travail, ne rien livrer au hasard,
tout examiner, ne rien dissimuler à soi-même et aux autres, ne pas
prendre des phrases pour des faits... ne pas se croire abrités par la
tradition ou la routine... Oui, voilà ce qu’il eût fallu faire... Il est
trop tard. Et qui sait si, après les malheurs que je prévois, notre pays
retrouvera assez d’élasticité, de patience et de sagesse pour laisser là
le sentiment et s’en tenir à la raison et au travail sérieux! Tâchez
d’apprendre à Paul à raisonner, de l’habituer à la méthode, de lui
donner l’amour du travail de l’esprit; qu’il soit architecte, ingénieur,
militaire, industriel ou agriculteur comme moi, vous lui aurez rendu le
plus grand service. Surtout, qu’il ne devienne pas un demi-savant, un
demi-artiste ou un demi-praticien, écrivant ou parlant sur tout, et
incapable de rien faire par lui-même. Travaillez! Plus les nouvelles que
nous recevons prennent un caractère sinistre, plus elles pèsent sur
notre cœur, et plus il faut nous attacher à un travail utile et
pratique. Les lamentations ne servent à rien! Travaillez!
--Allons visiter le chantier,» dit le grand cousin, qui voyait que Paul
demeurait pensif et n’était guère disposé à se remettre au travail.