LA CONSTRUCTION EN ÉLÉVATION.

«Il est entendu que nous élevons nos murs extérieurs en pierre de taille

et moellon piqué,» dit le grand cousin pendant qu’on arrasait le

rez-de-chaussée. «Nous avons sur le sol une bonne partie des matériaux.

Pour les pierres de grand échantillon, nous les ferons venir des

carrières du Blanc, qui ne sont qu’à quelques kilomètres d’ici. Nos

angles, nos tableaux de portes et de fenêtres, nos bandeaux, corniches,

lucarnes et rampants de pignons, seront faits en pierre de taille.

Commençons par les angles; voici comment vous allez donner l’appareil au

père Branchu, c’est bien simple. En ce pays, on débite les pierres

d’_échantillon_, c’est-à-dire que les carrières les envoient d’après une

mesure donnée d’avance, et le prix est d’autant moins élevé par cube que

ce débit est plus uniforme et facile. Or, nos murs, dans la hauteur du

rez-de-chaussée, ont 0m,60c d’épaisseur: donc (fig. 30), soit A un

angle; vous demanderez toutes les pierres pour les élever, du même

échantillon, ayant 0m,85c de long sur 0m,60c de large, et

une hauteur moyenne de 0m,46c, qui est la hauteur la plus

ordinaire des carrières du pays. Et ces pierres d’angles seront posées

ainsi que je vous le marque ici, l’une _a b c d_, l’autre au dessus _a e

f g_, d’où il résultera que chaque pierre formera alternativement d’un

côté et de l’autre une harpe[48] de 0m,25c. Le moellon smillé

ayant une hauteur de banc de 0m,15c environ, nous aurons trois

rangs de ce moellon dans la hauteur de chaque assise de pierre, et la

construction se montera comme nous l’indique le tracé perspectif B.

Entre le socle et le bandeau du premier étage, nous avons 4m,20c;

donc neuf assises de pierre, plus les lits, feront la hauteur. Voyons

comment nous allons disposer nos tableaux de fenêtres. Il faut songer à

placer les persiennes, dont, à la campagne, on ne saurait se passer et

qui, développées sur les façades, produisent un fâcheux effet, se

détériorent très promptement et sont embarrassantes lorsqu’il s’agit de

les fermer ou de les ouvrir, en imposant aux habitants une gymnastique

dont on se passerait volontiers. Il faut des ébrasements intérieurs

suffisants pour que les croisées n’affleurent pas les murs et laissent

un espace entre elles et les rideaux. Nos fenêtres les plus larges ont

1m,26c entre tableaux; nos murs à rez-de-chaussée ont 0m,60c

d’épaisseur; nous ne pouvons donc ranger les persiennes dans les

tableaux qu’à la condition de diviser chacun de leurs vantaux on deux ou

trois feuilles. Seules, les persiennes faites de lames de tôle nous

permettront d’obtenir ce résultat, parce que trois lames de tôle

repliées sur elles-mêmes n’ont qu’une épaisseur, y compris les vides

laissés par le jeu des charnières de 0m,05c.

[dessin]

Voici donc, en plan, comment nous tracerons les jambages des fenêtres

(fig. 31): le dehors étant en A, nous laisserons un renfort B pour

masquer les feuilles de persiennes repliées dans les tableaux de

0m,10c. Nous donnerons 0m,27c pour le logement de ces

feuilles en C. Puis viendra le dormant[49] de la fenêtre, 0m,06c

d’épaisseur; total, 0m,43. Il nous restera encore 0m,17c

d’ébrasement à l’intérieur, en D.

«Voici en E comment nous appareillerons ces baies: une pierre d’appui

d’un seul morceau en F, puis une assise G de 0m,40c à 0m,45c

de hauteur faisant harpe dans le moellon; une pierre en délit H, n’ayant

que l’épaisseur du tableau; une troisième assise I comme celle G; enfin

le linteau. Nous ne donnerons à celui-ci que l’épaisseur du tableau,

c’est-à-dire 0m,37c; il nous restera par derrière 0m,23c,

juste la place pour bander un arc de briques K (celles-ci ayant

0m,22c et avec le joint 0m,23c). Cet arc portera nos

solives, s’il y en a qui doivent s’engager sur les murs de face, et il

empêchera la rupture des linteaux.

[dessin]

D’ailleurs, nous passerons un chaînage L sous ceux-ci. Je trouve le

chaînage plus efficace à ce niveau qu’à la hauteur du plancher. Un

chaînage est un nerf de fer qu’on pose dans l’épaisseur des murs pour

relier toute la construction et la brider. On n’en place pas toujours

dans les maisons que l’on construit aux champs, et on a tort, car c’est

une bien faible économie que l’on fait là; et une construction non

chaînée est sujette à se lézarder facilement. Mais quand il en sera

temps, nous reparlerons de cela. Mettez ces croquis au net,

faites-les-moi voir, et nous donnerons ces détails au père Branchu.

«Il est nécessaire aussi que nous sachions comment nous ferons les

planchers. À Paris, aujourd’hui, on fait tous les planchers en fer à

double T, et, pour des portées de 5 à 6 mètres, on prend du fer de

0m,12c à 0m,14c de section verticale. On hourde ces fers

espacés de 0m,70c environ et réunis de mètre en mètre par des

entretoises en fer carré de 0m,018, par des remplissages en

plâtras[50] noyés dans du plâtre; cela est bon assurément, mais nous

n’avons ici ni de ces fers que l’on se procure aisément dans les grands

centres, ni ce plâtre de Paris dont on abuse peut-être dans la capitale,

mais qui n’en est pas moins une excellente matière lorsqu’elle est bien

employée, à l’intérieur surtout. Il nous faut faire des planchers en

bois. Mais je vous ai dit déjà que les bois qui n’ont pas longtemps été

lavés et qui n’ont guère que deux ans de coupe, se pourrissent très

rapidement lorsqu’ils sont enfermés, principalement dans leurs portées,

c’est-à-dire à leurs extrémités engagées dans les murs. Il faut, pour

que nos planchers ne nous donnent pas d’inquiétudes sur leur durée, que

nous laissions ces bois apparents et que nous ne les engagions pas dans

les murs. Nous adopterons donc le système des lambourdes[51] appliquées

aux murs, pour recevoir les portées des solives, et, comme nous

possédons des bois de brin, nous nous contenterons de les laver à la

scie sur deux faces et nous les poserons sur la diagonale ainsi que je

vous l’indique ici (fig. 32). Pour des portées de cinq à six mètres qui

sont les plus grandes que nous ayons, des bois carrés de 0m,18c

seront suffisants. Si nous jugeons qu’ils ne le soient pas, nous

poserons une poutre intermédiaire; ce sera à voir. Ces solives posées

sur leur diagonale ont d’ailleurs leur maximum de résistance à la

flexion. Nous les espacerons d’axe en axe de 0m,50c. Leurs portées

reposeront dans les entailles pratiquées dans les lambourdes, ainsi que

je le marque en A, et les entrevous[52], qui sont les intervalles entre

les solives, seront faits en briques posées de plat, hourdées en mortier

et enduites. On peut décorer ces plafonds de filets peints qui les

rendent légers et agréables à la vue (voir en H et fig. 32 _bis_). Ces

solives, ainsi posées, ne donnent pas des angles rentrants difficiles à

tenir propres et entre lesquels les araignées tendent leurs toiles. Un

coup de _tête de loup_ nettoie parfaitement ces entrevous.

«Quant aux lambourdes B, appliquées contre le mur, comme vous l’indique

la section C, elles seront maintenues en place par des corbelets D

espacés de 1m,00 au plus et par des pattes à scellement I pour

empêcher le dévers de ces bois. Cela nous tiendra lieu de ces corniches

traînées en plâtre, qui ne sont bonnes à rien et que nous ne pourrions

faire exécuter convenablement ici, où les bons ouvriers plâtriers font

défaut. Quand il faudra supporter des cloisons supérieures, nous

poserons une solive exceptionnelle dont je vous trace la section en E

composée de deux pièces _a_ et _b_, avec un fer feuillard entre deux, le

tout serré par des boulons _d_ de distance en distance. Ces sortes de

solives sont d’une parfaite rigidité.

[dessin]

«Les solives posant sur des lambourdes, nous n’avons pas besoin de nous

préoccuper des baies, mais il nous faudra des chevêtres[53] au droit des

tuyaux de cheminée et sous les âtres, et, pour recevoir ces chevêtres,

des solives d’enchevêtrure[54]. Vous comprenez bien qu’on ne saurait

sans danger poser des pièces de bois sous des foyers de cheminée. Alors,

on place des deux côtés des montants[55] de ces cheminées, à une

distance de 0m,30c des âtres, des solives plus fortes qui

reçoivent à 0m,80c ou 0m,90c du mur, pour franchir la

largeur du foyer, une pièce qu’on appelle _chevêtre_, dans laquelle

viennent s’assembler les solives.

Comme solives d’enchevêtrure, nous prendrons le type précédemment

indiqué en E; nous renforcerons (fig. 33) cette solive à sa portée d’une

doublure D portant sur un bon corbeau de pierre. Nous relierons les deux

pièces E et D par un étrier[56] en fer F, puis nous assemblerons le

chevêtre par un tenon H dans la mortaise G. Ce chevêtre recevra, comme

les lambourdes, les portées des solives en I. L’espace G K sera le

dessous de l’âtre de la cheminée supérieure; il aura 0m,80c de

largeur et sera hourdée en brique avec entretoises de fer L. Ces solives

d’enchevêtrure E devront être engagées dans le mur de 0m,10c

environ pour les raidir et relier la structure, mais dans le voisinage

des tuyaux de cheminée nous n’avons pas à craindre les effets de

l’humidité sur le bois. En résumé, voici l’aspect de ces solives et

chevêtres au-dessous des foyers de cheminée (fig. 34).»

[dessin]

Tout cela, il ne faut pas le dissimuler, paraissait quelque peu étrange

à Paul, habitué à l’immuable plafond uni et blanc, et qui ne s’était

jamais douté que ces surfaces planes puissent masquer une pareille

ossature.

[dessin]

Comment on construit une maison · 第 28 / 65 题