M. PAUL COMMENCE À COMPRENDRE.

Malgré les nouvelles de la guerre qui, chaque jour, prenait un caractère

plus menaçant, M. de Gandelau tenait à ce que les travaux ne fussent pas

interrompus, et les habitants du château trouvaient dans l’exécution des

projets dressés par le grand cousin et M. Paul, une distraction utile

aux tristes préoccupations qui les assiégeaient.

Le soir, après la lecture du journal qui enregistrait, hélas! désastres

sur désastres, chacun demeurait silencieux, les yeux attachés sur le

foyer; mais bientôt, faisant un effort de volonté, M. de Gandelau

demandait où en était la maison. C’était Paul, en sa qualité

d’inspecteur des travaux, qui rendait compte des opérations du jour, et

il commençait à s’occuper de cette tâche avec assez d’exactitude et de

clarté. Il montrait ses carnets d’attachements qui, grâce aux

corrections du grand cousin, n’étaient pas trop mal rédigés, et qui, à

l’aide d’un résumé journalier, indiquaient les dépenses faites.

Le sol fouillé avait fourni jusqu’alors assez de matériaux pour qu’il

n’eût pas été nécessaire d’en faire venir des carrières voisines. Vers

le 15 septembre, on voyait déjà les murs des caves se dessiner dans la

fouille, et il était temps de songer aux soubassements extérieurs en

élévation et aux voûtes des caves, pour la construction desquelles il

fallait des cintres en bois. Le charpentier fut donc invité à faire

venir des scieurs de long pour débiter des troncs de peupliers qui,

coupés depuis quelque temps, étaient tenus en réserve. La meilleure

partie du bois fut sciée en planches minces pour faire de la volige qui

serait employée en son temps, et les _dosses_, c’est-à-dire les parties

voisines de l’écorce, furent disposées pour faire les cintres des caves.

Comme les plans ne donnaient que deux berceaux dont les arcs fussent

différents, les épures furent bientôt faites, et le charpentier prépara

ces cintres qu’on mit au levage au moment où les murs des caves

atteignaient le niveau des naissances des voûtes. Ces cintres furent

taillés conformément à la figure 25, c’est-à-dire composés, chacun, d’un

entrait A, d’un poinçon B, de deux arbalétriers C, et de moises D, qui

vinrent pincer les courbes formées de dosses de peuplier clouées, comme

il est tracé en E, et fixées en G et en H sur le poinçon, au moyen d’une

entaille F, et sur l’entrait par une broche de fer. Sur ces cintres

portés sur des chevalets K, et espacés l’un de l’autre de 1m,50c,

on posa des couchis[46], c’est-à-dire des madriers L de 8 centimètres

d’épaisseur, pour recevoir les voûtes que l’on fit en tuffeau exploité

le long du ru, et auxquelles on donna 20 centimètres d’épaisseur, avec

bonne chappe de mortier par-dessus. Il fallut ménager dans les reins de

la voûte les pénétrations des soupiraux, travail qui donna beaucoup de

mal à Paul, ou plutôt qu’il eut quelque peine à comprendre et à

rapporter sur ses attachements; car, pour le père Branchu, il ne parut

pas s’inquiéter beaucoup de cette besogne.

Le grand cousin avait donné le tracé des soupiraux en même temps que le

profil du soubassement de 1m,50c de hauteur au-dessus du sol

extérieur.

Ce tracé donnait, en coupe A et en plan B, la figure 26. Il fallut que

le grand cousin expliquât ce tracé à son inspecteur, qui ne le

comprenait pas du premier coup. «La lumière venant du ciel suivant un

angle de 45° en moyenne, c’est suivant cet angle qu’il faut éclairer les

caves, dit le grand cousin. Le soubassement se composant: d’une assise D

à moitié engagée sous le sol, de deux assises franches E F, et d’une

assise portant la retraite, nous donnons au mur de cave, portant

naissance des berceaux, 0m,90c. Le mur au-dessus du sol intérieur

ayant 0m,60c, ce mur donne 0m,30c de chaque côté de l’axe

invariable; mais le soubassement ayant 0m,10c de saillie

extérieurement, de l’axe au parement extérieur de ce soubassement, il y

aura 0m,40c. Intérieurement, le mur descend à plomb jusqu’au

sommier qui porte les berceaux. Il faut 0m,20c pour recevoir

ceux-ci. Donc, de l’axe au-dessous de la naissance des berceaux, il y

aura 0m,50c intérieurement, et 0m,40c extérieurement: total,

0m,90c. L’assise basse se dégageant au-dessus du sol extérieur de

0m,15c, puisque le soubassement doit avoir 1m,50c, il reste

au-dessus de ces 0m,15c, 1m,35c; laquelle cote divisée en

trois donne pour chaque assise 0m,45c. Je prends l’ouverture du

soupirail dans la seconde assise, j’entaille la troisième de

0m,10c par un chanfrein, pour prendre du jour, ainsi que nous

l’indique la face extérieure M, et la coupe. Je taille la première

assise en retraite à 45°, comme il est tracé en I, en laissant un

tableau _a_ de 0m,25c, ainsi que vous le voyez sur le plan. Puis,

en arrière de ce tableau, je pose un linteau avec un chanfrein de même,

comme il est tracé en O, et j’ai le soin de laisser en _b_ deux

feuillures[47] de 0m,05c, pour poser des châssis ou grilles si

l’on veut. Du fond de ces feuillures, j’ébrase le soupirail, qui n’a que

0m,80c d’ouverture à l’extérieur, jusqu’à 1m,00. Je trace en

coupe une ligne inclinée _m n_ 0m,20c au-dessus du linteau O,

lesquels 0m,20c seront la flèche de l’arc du voûtain qui pénétrera

dans le berceau et dont la courbe en projection horizontale donnera le

tracé X. Ainsi, cet arc X recevra la poussée des claveaux du berceau et

la reportera sur les deux joues P. Le père Branchu n’aura qu’à tracer

cette courbe X sur les couchis des cintres pour former son voûtain.»

Il n’était pas bien certain que Paul saisît parfaitement cette

explication répétée plusieurs fois, et il ne la comprit parfaitement que

quand il vit le père Branchu maçonner les soupiraux et que ceux-ci

apparurent décintrés (fig. 27).

[dessin]

«Je vous sauve les difficultés, dit le grand cousin, qui voyait bien

que Paul comprenait difficilement la construction des caves, car la

structure des voûtes, de leurs pénétrations, est une affaire qui demande

d’assez longues études. Nous n’avons fait que des berceaux simples, et

vous remarquerez que les portes des caves donnent toutes dans des

tympans et non sur des murs recevant des retombées de voûtes. Avec les

difficultés, j’évite aussi des dépenses inutiles. Nous poserons de la

pierre dure en soubassement, mais vous remarquerez que, sauf dans les

angles et pour les soupiraux, elle n’est qu’en revêtement, ne fait pas

parpaing, c’est-à-dire ne prend pas toute l’épaisseur du mur. Nous avons

d’excellent moellon, qui, avec le bon mortier que nous employons, est

plus résistant qu’il n’est nécessaire pour porter deux étages et un

comble. En laissant ce moellon former des harpes saillies à l’intérieur,

nous les relions mieux aux reins des berceaux (fig. 28), et nous

économisons ainsi la pierre de taille. En élévation, au-dessus du

soubassement, vous verrez encore comme on peut, quand on veut, épargner

la pierre de taille, tout en faisant d’excellentes constructions. Nous

trouvons d’ailleurs sur les plateaux environnants, des bancs minces de

calcaire, qui se délient régulièrement suivant une hauteur de

0m,15c à 0m,20c et qui sont excellents pour faire du moellon

smillé. Nous appelons moellon smillé ou piqué, celui que l’on pose avec

parements vus, lits et joints taillés d’une façon quelque peu rustique.

Derrière ce moellon parementé qui donne un petit appareil agréable à

l’œil, et dont la rusticité contraste avec la pureté de la pierre de

taille, on pose du moellon ordinaire. Ainsi obtient-on, dans les

contrées où ce moellon se trouve naturellement en carrière, des

maçonneries peu dispendieuses. Mais il est puéril de s’amuser à poser du

moellon piqué là où la pierre de taille tendre abonde et où il la faut

débiter en petits morceaux pour obtenir cette apparence. Vous comprenez

que ce n’est pas procéder suivant le sens commun, de s’amuser à couper

en petits morceaux de gros blocs de pierre, et que, quand les carrières

ne donnent que de ceux-là, il est raisonnable de les employer en raison

de leurs dimensions et de conformer la construction à la nature et à la

hauteur de ces pierres. Ici, nous avons, quand nous voulons les

demander, de gros blocs, mais ils ne sont pas communs. Nous devons donc

nous en tenir, autant que possible, à la qualité des matériaux que le

sol nous fournit en abondance.»

[dessin]

L’égout était fait, les voûtes se fermaient; les descentes de caves

étaient posées; le soubassement s’élevait à plus d’un mètre au-dessus du

sol. Il fallait songer à l’étude des détails des élévations. Celle sur

le jardin n’était projetée qu’en croquis. Paul espérait qu’elle aurait

un aspect plus régulier que n’avait celle sur l’entrée. Il en fit

l’observation, car M. Paul avait vu dans les environs de Paris quantité

de maisons de campagne qui lui semblaient ravissantes, avec leurs quatre

poivrières aux angles, leur porche bien au milieu de la façade, et leur

crête en zinc sur le faîtage. Il avait trop bonne opinion du savoir du

grand cousin pour se permettre de critiquer la façade de la maison de sa

sœur, ainsi qu’elle était projetée du côté de l’entrée; mais dans son

for intérieur, il eût préféré quelque chose de plus conforme aux lois de

la symétrie. Ces baies de toutes formes et dimensions choquaient quelque

peu son goût. Lorsque la façade sur le jardin (fig. 29) fut tracée,

façade qui, cette fois, présentait un aspect symétrique, Paul déclara en

être satisfait, et le soir, la famille étant réunie, il demanda

pourquoi la façade du côté de l’entrée ne donnait pas les dispositions

symétriques qui le charmaient du côté du jardin. «Parce que, répondit le

grand cousin, le plan nous donne, du côté du jardin, des pièces en

pendant, dont les dimensions sont pareilles et la destination

équivalente, tandis que du côté de l’entrée nous avons, juxtaposés, des

services très différents. Vous soulevez là, petit cousin, une grosse

question. Deux méthodes sont à suivre... Ou bien vous projetez une boîte

architectonique symétrique, dans laquelle vous cherchez, du mieux que

vous pouvez, à distribuer les services nécessaires à une habitation...

Ou bien vous disposez ces services en plan, suivant leur importance,

leur place relative et les rapports à établir entre eux, et vous élevez

la boîte en raison de ces services sans vous préoccuper d’obtenir un

aspect symétrique. Lorsqu’il s’agit d’élever un monument dont l’aspect

extérieur devra conserver une grande unité, il est bon de chercher à

satisfaire aux règles de la symétrie et de faire que cet édifice n’ait

pas l’air d’avoir été bâti de pièces et de morceaux. Dans une

habitation privée, la règle impérieuse est de satisfaire d’abord au

besoin de ses habitants et de ne pas faire de dépenses inutiles. Les

habitations des anciens, non plus que celles du moyen âge, ne sont

symétriques. La symétrie appliquée quand même à l’architecture privée

est une invention moderne, une question de vanité, une fausse

interprétation des règles suivies aux belles époques de l’art. Les

maisons de Pompéi ne sont point symétriques; la maison de campagne, la

_villa_ dont Pline nous a laissé une description complète, ne donnait

pas un ensemble symétrique. Les châteaux, manoirs et maisons élevés

pendant le moyen âge ne sont rien moins que symétriques. Enfin, en

Angleterre, en Hollande, en Suède, en Hanovre et dans une bonne partie

de l’Allemagne, vous pourrez visiter quantité d’habitations

merveilleusement appropriées aux besoins de leurs hôtes, qui sont

construites sans souci de la symétrie, mais qui n’en sont pas moins fort

commodes et gracieuses d’aspect, par cela même qu’elles indiquent

clairement leur destination.

«Je sais qu’il est bon nombre de personnes très disposées à souffrir une

gêne de chaque jour pour avoir le vain plaisir de montrer au dehors des

façades régulières et monumentales; mais je crois que madame votre sœur

n’est point de ces personnes-là, et c’est pourquoi je n’ai pas hésité à

procéder suivant ce que je crois être la loi du sens commun, lorsque

nous avons fait les projets de son habitation. Avec son sourire

tranquille et un peu ironique, je la vois me demander:

«Pourquoi donc, cher cousin, m’avez-vous percé dans cette petite pièce

une si grande fenêtre? Il faudra en boucher la moitié...» Ou: «Pourquoi

ne m’avez-vous pas ouvert une baie de ce côté, où la vue est si

jolie?...»

«Si je lui répondais que ç’a été pour satisfaire aux règles de la

symétrie, son sourire pourrait bien passer au rire le plus franc et, _in

petto_, peut-être penserait-elle que monsieur son cousin est un sot avec

ses lois de symétrie.

--Hélas! dit M. de Gandelau, ils sont trop nombreux dans notre pays ceux

qui font avant tout passer les questions de vanité, et c’est bien une

des causes de nos malheurs. Paraître est la grosse affaire, et tel petit

bourgeois retiré qui se fait bâtir une maison de campagne veut avoir ses

tourelles régulièrement disposées aux angles d’un bâtiment symétrique,

mais dans lequel il est fort mal logé, et entend-il qu’on appellera

cette bâtisse incommode... le _château_, et sacrifiera-t-il le bien-être

intérieur à la satisfaction de montrer au dehors de mauvaises sculptures

de plâtre, des ornements de zinc sur les toits et quantité de

colifichets que tous les printemps il faudra remettre à neuf.

Faites-nous donc, cher cousin, une bonne maison, bien abritée contre le

soleil et la pluie, bien sèche en dedans, et où rien ne soit donné à ce

luxe de mauvais aloi, mille fois plus offensant encore dans nos

campagnes qu’il ne l’est à la ville.»

Comment on construit une maison · 第 26 / 65 题