M. PAUL, INSPECTEUR DES TRAVAUX.

«Allez voir, mon cher Paul, où en sont les fouilles, ce matin, dit le

grand cousin, le surlendemain de la visite sur le terrain, et vous m’en

rendrez compte. Emportez avec vous un mètre et un carnet; vous prendrez

des notes et mesures sur ce qui est fait. Vous examinerez le terrain et

me direz si l’on trouve des bancs de pierre près de la surface du sol,

ou si les terres meubles sont profondes. Pendant ce temps-là je vais

esquisser le plan des caves. Mais prenez le calque du plan du

rez-de-chaussée de la maison, et, sur ce plan, vous me marquerez ce que

l’on a commencé à fouiller et ce que l’on trouve. Ça ne doit pas être

bien avancé; mais cependant des déblais seront déjà faits puisque j’ai

dit au père Branchu de mettre autant de terrassiers qu’il en pourrait

trouver, afin de nous conformer aux intentions de votre père.»

Un peu embarrassé de ses nouvelles fonctions, M. Paul arriva bientôt sur

le terrain. Aidé du père Branchu, il prit les mesures des fouilles,

indiqua comme il put les profondeurs et nota les points où on trouvait

le roc et les terres meubles. Cela lui prit deux bonnes heures.

«Eh bien, dit le grand cousin, quand on fut installé dans le cabinet de

travail, après déjeuner, voilà le plan des caves (fig. 21). Voyons un

peu comment cela va s’arranger avec ce que vous avez trouvé sur place,

et si nous devons faire des modifications à ce plan. Bon, le roc est

presque à fleur du sol vers le sud, et les terres meubles atteignent

assez régulièrement une profondeur de 3 mètres vers le nord de nos

bâtiments. Nous allons donc asseoir les caves sous le salon, la salle à

manger et la salle de billard, à même le roc calcaire, en taillant

celui-ci, et nous fonderons les parties antérieures, et notamment celles

du bâtiment des écuries et remises, sur une bonne maçonnerie.

[dessin]

«Voici (fig. 21) le plan des caves; vous voyez ces lignes d’axes, elles

indiquent les axes des murs à rez-de-chaussée et ne devront plus varier.

Les cotes d’épaisseur des murs sont écrites, partant toujours de ces

axes. Aussi, voyez-vous que ces cotes sont plus fortes là où le mur de

cave doit porter la retombée des berceaux de caves, conformément à ce

que je vous ai expliqué l’autre jour.

«Nous avons un petit cours d’eau qui va alimenter les services de la

maison, au moyen d’un réservoir que nous placerons le plus haut

possible. Nous n’avons pas encore fait le nivellement; mais, à vue de

nez, j’estime, en raison des chutes de ce ruisseau et de la rapidité de

son cours, qu’à 100 mètres de la maison le réservoir approvisionnera

l’eau de façon que celle-ci puisse arriver par des conduits au niveau du

premier étage. C’est à vérifier. Autrement nous aurons recours à une

pompe mue par un manège ou un moulin à vent. Nous conduirons ensuite ce

cours d’eau dans un égout, le long des murs nord de la maison, ainsi que

vous le voyez en A, de telle sorte que cet égout recueille les eaux

ménagères de la maison par un conduit B et reçoive les chutes des

_water-closets_ en C, en D et en E. L’eau courante entraînera ainsi ces

immondices dans un bassin que nous établirons en contre-bas dans le

potager. Car ces eaux reposées sont excellentes pour arroser, ne vous en

déplaise, les légumes.

«Sur le plan, j’ai indiqué en G les profils[42] des berceaux de caves.

Celles-ci auront 1m,50c jusqu’à la naissance des voûtes, et les

berceaux auront 1m,50c de flèche.

Ces caves auront donc sous clef 3 mètres, ce qui est très beau, d’autant

que le terrain est sec. On pourra donc utiliser ces caves, non seulement

pour y placer les vins, mais des légumes, un garde-manger, etc. Le sol

de notre rez-de-chaussée étant à 1m,50c au-dessus du sol

extérieur, il nous sera facile d’aérer ces caves par des soupiraux,

ainsi que je l’ai marqué en H.

On y descendra par l’escalier droit situé près de la buanderie et par

l’escalier de service compris dans la tourelle. L’escalier droit servira

pour descendre les provisions, et l’escalier à vis pour monter dans

l’office les vins et autres choses.

«Avez-vous vu si le père Branchu a eu le soin de faire ranger

régulièrement les matériaux extraits des fouilles?

--Oui; il n’a trouvé jusqu’à présent que des plaquettes de ce qu’il

appelle de la caillasse, mais il les fait empiler et m’a dit que ce

serait bien bon pour faire les murs de fondation.

--Il a raison; cette caillasse est sujette à geler à l’air libre, mais

elle est dure et se comporte bien dans des caves; puis, elle permet une

bonne maçonnerie parce qu’elle est litée, c’est-à-dire qu’elle est

naturellement extraite en petits bancs parallèles de 10 à 15 centimètres

d’épaisseur.

--C’est bien ce qu’il m’a dit; mais il a ajouté que cela _mange_

beaucoup de mortier, et je n’ai pas bien compris ce qu’il entendait par

là.

--En effet, plus les moellons sont minces, plus ils exigent de lits de

mortier entre eux; mais si vous avez observé ces plaquettes, vous avez

vu qu’elles sont extrêmement rugueuses et criblées de cavités sur leurs

surfaces de délits. Il faut que le mortier soit donc abondant entre

chaque lit, pour bien remplir ces rugosités et cavités; et c’est en cela

même que cette maçonnerie, quand on n’économise pas le mortier, est

excellente; ces surfaces rugueuses adhèrent à ce mortier bien mieux que

ne peuvent le faire des surfaces lisses; elles font corps avec lui, et

bientôt l’ensemble ne forme qu’une masse. Mais il faut ne pas épargner

la chaux et le sable, et c’est ce qui fait dire au père Branchu que ce

moellon mange beaucoup de mortier.

--Le père Branchu a dit aussi qu’il trouvait de la pierre bonne pour

faire de la chaux, sur les bancs calcaires propres à bâtir, et demande

s’il faut la mettre de côté.

--Certainement; si le chaufournier du Moulin ne peut nous fournir de la

chaux, nous en ferons; ce n’est pas difficile, puisque nous avons des

fagots en quantité provenant des dernières coupes.

--Le père Branchu m’a aussi demandé où il fallait transporter les

déblais.

--Vous lui direz, demain matin, qu’il les dépose en cavaliers[43] à la

droite et à la gauche des fouilles; nous en aurons besoin pour niveler

les abords de la maison.

--Qu’est-ce qu’un cavalier?

--C’est une éminence factice que l’on dispose suivant une épaisseur et

une hauteur régulières, de manière à pouvoir en prendre facilement le

cube. Ainsi, quand on fait les déblais à la brouette--et c’est, vous

l’avez vu, le moyen que nous employons--on trace la surface que doit

occuper ce cavalier sur le sol: soit en A B (fig. 22) comme longueur et

C D comme largeur. Cela fait, le point B étant le plus éloigné de celui

où le déblai s’opère, les brouetteurs disposent les premières terres en

B, laissant une inclinaison au remblai assez douce pour que les

brouettes puissent être poussées pleines sans trop de peine.

[dessin]

Ainsi obtiennent-ils peu à peu un remblai A E B. Alors, du milieu F,

moitié de la pente A E, ils laissent un chemin _a b_ de 1m,50c de

largeur pour le va-et-vient des brouettes, puis ils remblayent le

triangle A G F par couches inclinées. Ils terminent en remplissant le

triangle G F E. Reste le chemin _g_ D _h i_ à remplir, ce que font les

pelleteurs, au fur et à mesure de l’apport des terres sur ce chemin

même.

Le cavalier étant ainsi parfaitement régulier, ses pentes sont données

par la terre coulante, c’est-à-dire qu’elles forment avec l’horizon des

angles de 40° environ, suivant la nature du remblai. Le cavalier étant

achevé et ayant, je suppose, 10 mètres à mi-hauteur, de _l_ en _m_, et 4

mètres à mi-hauteur de sa largeur de _n_ en _b_, en multipliant 10

mètres par 4 mètres on obtient 40 mètres de surface à ce niveau moyen.

Multipliant ce chiffre par 2 mètres, hauteur du cavalier, nous trouvons

80 mètres cubes. Vous savez donc ainsi que vous avez remué cette

quantité de terre, et par conséquent ce que vous avez à payer, si c’est

au mètre cube que vous faites vos déblais et remblais, ou à quel prix

vous revient le mètre cube de terre remuée, si c’est à la journée que

vous faites le travail.

--Alors ce cube donne celui de la fouille?

--Pas tout à fait. La terre comprimée, tassée sur le sol naturel, cube

moins que celle qui a été remuée et qui laisse entre les matières du

remblai beaucoup de vides. On dit alors que la terre enlevée _foisonne_

plus ou moins. Le sable de mer ne foisonne pas, tandis qu’une terre

caillouteuse mêlée de détritus végétaux foisonne beaucoup. Il faut donc,

dans vos attachements, tenir compte du vide de la fouille pour avoir le

cube de la terre enlevée et cuber les cavaliers pour connaître, quand

nous les utiliserons, la masse de terre que nous aurons à transporter

ailleurs.

«Vous allez maintenant mettre ce plan des caves à une échelle de 2

centimètres par mètre, afin de pouvoir écrire et attacher bien

lisiblement les cotes; puis, je vous indiquerai sur ce plan les points

où il faudra poser des libages.

--Qu’est-ce que c’est que des libages?

[dessin]

--On désigne ainsi la pierre de taille que l’on place en fondation et

qui n’est taillée que sur ses lits, c’est-à-dire qui ne présente pas de

parements vus. Une pierre de taille possède toujours deux lits, qui sont

ses surfaces horizontales; un ou plusieurs parements, qui sont les

surfaces vues, et ses joints, qui sont les surfaces séparatives. Ainsi,

supposons une pierre d’angle, portant pilastre et ayant la forme que je

vous indique ici (fig. 23); les surfaces _a b c d e f, g h i j k l_ sont

les lits supérieur et inférieur. Les surfaces _a l b g, b g c h, c d h

i, d e i j_, sont les parements vus, et les surfaces _e f j k, a f k l_

sont les joints: les pierres voisines venant toucher ces surfaces.

Or vous sentez que, quand on place des pierres sous le sol, en

fondation, il n’est pas nécessaire de tailler des parements qui ne

seraient visibles que pour les taupes.

On fait donc l’économie de cette taille; c’est-à-dire qu’on laisse la

pierre brute sur ses faces verticales et qu’on ne taille que les lits de

pose.

On choisit pour ces libages des pierres solides, résistantes aux

charges, mais qui peuvent être d’ailleurs très grossières de pâte et

même sensibles à la gelée ou gélives, comme nous disons, et qui ne

pourraient être employées à l’air sans inconvénients; sous terre, ces

pierres sont préservées de l’action de la gelée.

Mais il faut avoir le soin, plus encore pour ces pierres que pour celles

en élévation, de les bien placer suivant leur lit[44] de carrière et

suivant leur position stratifiée naturelle; autrement elles pourraient

se briser ou s’écraser sous la charge des maçonneries supérieures.

Quand notre plan sera fait, nous indiquerons par une couleur

particulière les parties où nous demanderons que l’on pose des libages.

Ce seront les angles, les jonctions de murs qui reçoivent les charges

relativement les plus considérables.

Entre ces libages, la maçonnerie sera élevée simplement en moellons.

«Le sol étant bon, nous nous contenterons de fonder à 50 centimètres

seulement au-dessous de l’aire des caves. Mais, dès que nous aurons

atteint ce niveau, les pierres de taille auront nécessairement des

parements vus dans ces caves; ces matériaux ne seront plus des libages,

mais des pierres de taille. Nous ne prendrons pas les plus belles et les

plus fines, mais les plus résistantes à la charge, et qui dans cette

contrée-ci sont les plus grossières d’aspect. Nous mettrons de la pierre

de taille dans nos caves, aux angles, aux jambages[45] des portes et des

soupiraux, aux noyaux des escaliers.

«Mais vous avez assez de besogne pour aujourd’hui et demain matin... Ah!

j’oubliais! Si le père Branchu rencontre des sources ou pleurs qui le

gênent, prévenez-m’en, parce que nous établirons tout de suite les

égouts pour les recueillir. Cela nous fixera sur le niveau à donner au

radier de notre collecteur.

--Qu’est-ce qu’un radier?

--C’est la partie d’un canal, d’une écluse ou d’un égout sur laquelle

l’eau coule; c’est le fond, qui doit être établi assez ferme et solide

pour que la force du courant ne l’affouille pas. Il faut donc faire les

radiers des égouts en bonnes pierres plates, ou, ce qui vaut mieux

encore, en ciment hydraulique quand on peut s’en procurer, parce que

l’eau trouve le moyen de passer entre les joints des pierres, tandis que

si le ciment est bien employé, il ne forme, sur toute la longueur du

canal, qu’une masse homogène parfaitement étanche. On a le soin,

d’ailleurs, de donner au radier d’un égout une coupe légèrement concave

se raccordant, sans angles, aux parois; car l’eau profite des angles

pour opérer son œuvre de destruction. Puis ceux-ci, lorsqu’on veut curer

les canaux souterrains, ne se nettoient pas facilement. La meilleure

forme à donner à un égout est celle-ci en coupe (fig. 24).»

[dessin]

Comment on construit une maison · 第 24 / 65 题