Le lendemain, on recevait de Mme Marie N... une lettre datée de
Naples, qui exprimait les plus vives et les plus patriotiques
appréhensions à propos des derniers événements. La sœur de M. Paul
engageait la famille à venir la rejoindre à Naples; son mari ne pouvait
rentrer en France en ce moment; la mission qui l’appelait à
Constantinople ne souffrait aucun délai et le forçait à s’embarquer très
prochainement. Cette lettre se terminait ainsi: «Nous avons reçu les
projets de Paul; il nous semble s’être un peu fait aider par notre
cousin. Cela me plairait fort, à mon mari et à moi, si jamais on pouvait
mettre la main à l’œuvre; mais qui peut aujourd’hui, dans notre pauvre
pays, songer à bâtir? Venez bien plutôt nous trouver.»
«Eh bien, dit M. de Gandelau après la lecture de cette lettre, voilà vos
projets approuvés, passons sans retard à l’exécution. Si MM. les
Prussiens viennent jusqu’ici et qu’ils mettent le feu, suivant leur
coutume, à notre vieille maison, ils ne brûleront pas les murs d’une
bâtisse à peine commencée, et ce que nous aurons dépensé pour l’élever
n’entrera pas dans leurs poches.»
Le grand cousin aidé de Paul qui faisait les calculs--jamais il n’en
avait tant fait--rédigea le devis, qui donna un chiffre de 175 000 fr.
La terrasse et la maçonnerie entraient dans la dépense prévue pour 85
000 fr.
Le père Branchu fut appelé: «C’est un homme bien comme il faut, monsieur
votre père,» dit-il à Paul, lorsqu’il fut convenu qu’on commencerait dès
le lendemain, «il fait travailler le monde quand on est obligé de
renvoyer les ouvriers valides de partout et que les vieux comme moi, qui
ne peuvent plus se battre, vont jeûner tout l’hiver. J’vas boire un bon
pichet à sa santé avec Jean Godard le charpentier, qui sera rudement
content tout de même!»
Le reste de la journée fut employé à mettre les cotes principales sur le
plan, afin de pouvoir tracer les fouilles.
Le père Branchu, le lendemain, se trouvait sur le terrain, muni de
cordeaux, de piquets, de clous, de broches, d’une grande équerre et d’un
niveau d’eau quand arrivèrent Paul et son cousin, de bon matin.
«Vous voyez, dit à Paul le grand cousin, que les cotes indiquent sur ce
plan les distances entre les axes des murs. Consultant ces mesures, nous
allons, sur le terrain, planter ces axes à l’aide de cordeaux attachés à
ce que nous appelons des broches (fig. 19), lesquelles se composent de
deux piquets fichés solidement en terre et d’une traverse. La direction
d’un des axes étant arrêtée suivant l’orientation qu’il nous convient de
choisir, la disposition des autres axes s’ensuivra d’après les distances
tracées sur le plan et les retours d’équerre.»
Le grand cousin eut bientôt fait d’arrêter la ligne d’axe A de la salle
à manger et de la salle de billard, suivant l’orientation convenable.
Puis, sur cette première ligne d’axe, il en fit établir une autre à
angle droit, au moyen d’un petit graphomètre, laquelle fut la ligne
d’axe du salon et du vestibule. Une fois ces deux lignes arrêtées, les
autres furent disposées au moyen des cotes inscrites d’avance sur le
plan. Les axes des murs principaux se trouvaient ainsi tracés sur le
terrain par des cordeaux, attachés aux broches.
[dessin]
Comme on devait établir des caves sous tout le bâtiment principal, le
grand cousin se contenta d’ordonner au père Branchu de fouiller tout le
terrain à une distance de 1m,00 en dehors des lignes du périmètre.
Deux terrassiers, avec leurs pioches, se mirent donc à tracer
immédiatement la fouille. «Si vous trouvez (comme ce n’est pas douteux),
dit-il aux terrassiers, de la roche à une faible profondeur et qu’elle
soit de bonne qualité, vous aurez le soin de ne point la gâcher;
exploitez-la comme du moellon, nous nous en servirons et nous vous
payerons la fouille en conséquence. Si vous trouvez de la caillasse,
faites-la sauter à la mine, et mettez de côté pour en faire usage les
meilleurs morceaux. Demain ou après-demain, nous vous donnerons le plan
et le profil des caves. En attendant, approvisionnez-vous de briques, de
chaux et de sable; vous savez que dans ce pays-ci il est prudent de s’y
prendre d’avance pour avoir ces matériaux à temps. Nous voilà en
septembre et il faut que nos caves soient faites au moins avant les
premières gelées.
«Ainsi donc, ajouta le grand cousin en s’adressant à Paul, au moment où
ils revenaient vers la maison, je vous nomme inspecteur des travaux, et
voici en quoi consistent vos fonctions: vous viendrez sur le terrain
tous les matins et vous veillerez d’abord à ce que les ordres donnés
devant vous soient strictement exécutés. Ainsi, vous aurez à reconnaître
la quantité de moellon qu’on extraira de la fouille, à faire empiler
proprement ce moellon sur 1m,00 d’épaisseur, une largeur de 2m,00
et une longueur indéfinie suivant le rendement de la carrière. Ayant
ainsi chaque jour constaté l’augmentation du cube, nous serons assurés
qu’il n’en sera rien détourné. Vous aurez dans votre poche un carnet sur
lequel vous marquerez cette augmentation journalière, et vous ferez
parafer chaque feuillet par le père Branchu. Ce n’est donc, pour le
moment, qu’une surveillance; mais vos fonctions se compliqueront au fur
et à mesure de l’avancement des travaux. S’il arrive des matériaux, vous
reconnaîtrez la quantité soit comme nombre, si c’est de la brique, soit
au cube, si c’est du sable ou de la chaux. À cet effet, je vais vous
faire porter sur le chantier une de ces caisses de cantonnier qui ont
1m,00 sur 1m,00 et 0m,50c de hauteur. Chaque caisse remplie
donnera donc un demi-mètre.
«Vous direz au père Branchu qu’il ait à élever une baraque en planches
qui servira de magasin pour ses outils et permettra de mettre la chaux à
couvert en attendant qu’on l’éteigne. Si nous avions un
entrepreneur-adjudicataire ou avec lequel un marché aurait été passé,
nous n’aurions pas à nous inquiéter de la quantité ou du cube des
matériaux amenés sur le chantier; mais ici, nous sommes obligés
d’employer les moyens élémentaires, car le père Branchu ne peut faire
des avances de fonds. Nous lui donnerons les matériaux que nous
achèterons ou qui proviennent de nos ressources, en compte. Vous sentez
qu’il ne faut pas que ces matériaux soient détournés ou gaspillés. Nous
lui payons seulement la mise en œuvre. Cela exige de notre part plus
d’attention et de surveillance, mais nous sommes assurés au moins de ne
pas être trompés sur la qualité des matériaux par un entrepreneur qui
croirait peut-être avoir intérêt à nous fournir, s’il les achetait, de
la marchandise d’une valeur inférieure à celle que nous aurions portée
au devis.
«Nous nous engagerons de même avec le charpentier. Votre père m’a dit
qu’il avait quelques brins de chêne coupés depuis plus de deux ans et
mis en chantier près de la ferme de Noiret. Allons les voir, nous
marquerons ceux qui pourront être employés. Notre plan coté nous donne
les longueurs des solives des planchers.»
En passant le long du ru qui coule dans la petite vallée, le grand
cousin regardait attentivement ses berges et en frappait les parois avec
le bout ferré de son bâton. «Qu’est-ce que vous voyez donc là? dit
Paul.--Je crois que nous trouverons ici de bons matériaux pour faire les
voûtes des caves... Voyez cette pierre jaunâtre, poreuse comme une
éponge. C’est un cadeau que nous fait ce cours d’eau si modeste. Il
entraîne dans ses eaux du carbonate de chaux, qui vient chaque jour
s’incruster sur les herbes et détritus de végétaux qui se trouvent sur
ses bords et son lit. Ce ruisseau forme ainsi un tuf léger, très poreux,
qui est mou et friable tant qu’il reste à l’humidité, mais qui acquiert
une certaine dureté en séchant. Autrefois ce ruisseau était plus gros
qu’il n’est aujourd’hui, et il me paraît avoir déposé une assez belle
épaisseur de ce tuf qui apparaît sur ses rives actuelles. Prenez ce
morceau et regardez-le attentivement... Vous voyez qu’il est rempli de
cavités, de petites galeries cylindriques, ce sont les brindilles de
végétaux autour desquelles s’est déposé le carbonate de chaux. Ces
brindilles sont pourries et détruites depuis longtemps, l’enveloppe est
restée et durcit à l’air. Observez comme ce moellon est léger, composé
de cellules qui ne sont guère plus épaisses que des coquilles d’œuf.
Cependant, essayez de l’écraser sous votre talon... Il résiste et à
peine si la pression émousse ses aspérités. Eh bien, faites-le sécher,
et dans huit jours il résistera bien mieux. Il faudra un bon coup de
marteau pour le briser.
«Cette matière est la meilleure peut-être pour faire des voûtes, à cause
de sa légèreté, de sa résistance, de ses cavités et de cette âpreté qui
font que le mortier adhère si bien aux joints qu’on ne saurait l’en
détacher et que le tout, suffisamment sec, semble ne former qu’une seule
pièce.
«Nous enverrons deux terrassiers pour en exploiter quelques mètres. Ce
n’est pas difficile; et quand ce tuf est humide sur son lit naturel, on
le débite avec la plus grande rapidité en briquettes.»
On arriva bientôt à la ferme de Noiret; là, en effet, le long du mur de
la grange, sous un appentis, étaient empilées des pièces de bois,
grossièrement équarries et noircies par l’humidité. Le grand cousin en
marqua un certain nombre avec son couteau, laissant de côté celles qui
étaient torses, noueuses ou roulées.
»Qu’est-ce donc qu’une pièce de bois _roulée_?» dit Paul.
--Les bois roulés sont ceux dont les fibres tournent en spirale autour
du cœur. Vous comprenez que les fibres du bois n’étant pas verticales et
formant des spirales plus ou moins prononcées, perdent leur propriété de
résistance: ces fibres, à cause du parcours qu’elles font, lequel n’est
point régulier, se disjoignent et laissent entre elles de profondes
gerçures. Ces bois sont donc rejetés comme défectueux, ainsi que ceux
qui sont attaqués au cœur ou qui ont ce qu’on appelle des _malandres_,
c’est-à-dire des parties malades entre leurs couches, sorte d’ulcères
intérieurs qui d’abord enlèvent au bois son homogénéité de résistance et
qui développent autour d’eux la pourriture. Il arrive souvent que l’on
ne voie pas les malandres et qu’en peu de temps des bois de charpente
qui paraissent très-sains tombent en poussière. Ces maladies cependant
étant fréquentes ou rares en raison des terrains sur lesquels les bois
ont poussé, il est essentiel de savoir la provenance des charpentes que
l’on emploie dans les constructions. Telle forêt produit des bois de
chêne admirables en apparence, mais qui pourrissent rapidement; telle
autre en fournit qui sont toujours sains. En général les bois poussés
dans des sols légers et secs sont bons; ceux qui viennent dans les
terrains humides, argileux, sont mauvais.
«Vous ferez mettre de côté ces bois roulés et tors; ils seront bons pour
faire les cintres des caves; ils ne sont propres qu’à cela ou à être
brûlés. Quant à ces brins de sapin, ils serviront à faire nos
échafauds.»
Il était tard, les deux compagnons demandèrent à déjeuner à la ferme.
Pendant qu’on mettait la table: «Expliquez-moi donc, cousin, comment
vous vous servez du graphomètre.
--Lorsqu’il s’agit d’une opération comme celle que nous venons de faire,
c’est la chose du monde la plus simple. J’ai prié le père Branchu de
faire porter mon instrument au château, pour ne pas en être chargé toute
la matinée, mais il n’est pas besoin de l’avoir là pour vous faire
comprendre comment on opère. Vous savez que le graphomètre se compose
d’un cercle gradué, divisé en 360 degrés. Ce cercle, mobile sur son
centre, est muni d’un niveau à bulle d’air et, au-dessus, d’une lunette,
qui tous deux pivotent horizontalement sur le centre du cercle. Le
niveau et l’axe de la lunette sont parfaitement parallèles au plan du
cercle. On pose celui-ci sur un pied à trois branches et on établit tout
d’abord le cercle horizontalement au moyen de trois vis de rappel et en
faisant pivoter le niveau. Il faut que la bulle d’air soit toujours au
centre sous quelque degré du cercle qu’on tourne le tube. Ceci fait, et
le pied étant placé au point marqué sur le terrain,--ce qu’on vérifie au
moyen d’un fil à plomb passant par le centre du plateau,--on dirige la
lunette sur un point fixé et où est placée une mire. Le verre de la
lunette est croisé par deux cheveux à angle droit qui en marquent le
centre. Il faut que l’intersection des deux cheveux tombe sur le point
que l’on vise. Mais au préalable, l’indicateur ou vernier, qui tient à
la base de la lunette, est placé sur le _zéro_ du cercle. C’est donc
l’ensemble de l’instrument qu’on a fait tourner. Alors, si l’on veut,
par exemple, former un angle droit sur la ligne réunissant le point où
l’on est placé avec la première mire, on fait pivoter la lunette jusqu’à
ce que son indicateur soit à 90 degrés (le quart du cercle). On envoie
un homme avec une autre mire dans la direction de la lunette, et on fait
porter cette mire à droite ou à gauche jusqu’à ce que son milieu soit
exactement sur la ligne du cheveu vertical de la lunette. On fait fixer
cette mire. Il est donc certain alors que la ligne tirée du point où
vous êtes placé avec la seconde mire forme un angle droit avec la
première ligne de base, puisque deux diamètres coupant à angle droit un
cercle divisé en 360 degrés donnent 90 degrés pour chaque quart du
cercle. À l’aide de cet instrument, ayant, au préalable, indiqué, sur le
plan d’un bâtiment qu’il s’agit de planter, les angles que forment
certaines lignes entre elles, partant d’un point, on peut donc reporter
ces angles sur le terrain. Supposez qu’il s’agisse de planter un
portique demi-circulaire. Ayant posé le centre et tracé le demi-cercle
sur le terrain, en plaçant le graphomètre sur ce centre, vous pourrez
envoyer des lignes qui couperont régulièrement cette circonférence et
indiqueraient, par exemple, l’axe des colonnes ou piliers. Puisque du
point A au point B vous avez 180 degrés (fig. 20), vous diviserez ces
180 degrés en autant de parties que vous voudrez sur le cercle du
graphomètre, et le centre de la lunette vous donnera, à grande distance,
les mêmes divisions sur le portique demi-circulaire. Par cette raison
que le graphomètre sert à planter un bâtiment, il sert à relever un
terrain. En effet, supposez que la base E F soit une longueur connue,
que vous avez mesurée: plaçant votre instrument en E, vous visez avec la
lunette un point C, soit un arbre, un clocher, un piquet; vous avez donc
le nombre de degrés sur le cercle que comprend l’angle C E F. Vous
reportez cet angle sur la planchette; puis transportant l’instrument sur
le point F, de là vous visez ce même point C; vous obtenez de même
l’angle C F E, qui, reporté sur la planchette, vous donne exactement la
position du point C et la distance inconnue qu’il y a entre E et C,
entre F et C; dès lors l’une ou l’autre de ces longueurs vous servent de
base à leur tour, et opérant du point C et du point F, en visant un
quatrième point D, vous connaissez les longueurs C D et F D. Ainsi
pouvez-vous opérer sur toute une contrée; c’est ce qu’on appelle
_triangulation_: la première opération à faire pour établir la carte
d’un pays. Mais nous entrons là dans un autre domaine. Allons déjeuner!»