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«Hier, dit le grand cousin à Paul, lorsque celui-ci entra dans sa
chambre, nous avons visité les caves et le rez-de-chaussée, aujourd’hui
nous irons nous promener dans les greniers du château. Mais d’abord je
vais vous montrer ce qu’on entend par une _ferme_[30] de charpente... La
ferme la plus simple (fig. 13) se compose de quatre pièces de bois: deux
arbalétriers[31], un entrait[32] et un poinçon[33]. Les deux pièces
inclinées A sont les arbalétriers, la pièce horizontale B l’entrait, et
la pièce verticale C le poinçon. Les bouts supérieurs des arbalétriers
s’assemblent dans le poinçon, ainsi que je vous le fais voir par le
détail D, c’est-à-dire à l’aide de deux tenons[34] E qui entrent dans
deux mortaises[35] F et d’un épaulement G qui fait que toute la force du
bois bute dans l’encoche I que nous appelons embrèvement[36]. Les bouts
inférieurs des arbalétriers s’assemblent de même aux deux extrémités de
l’entrait, ainsi que nous le fait voir cet autre détail H. Le poinçon
s’assemble aussi par un tenon, dans le milieu de l’entrait, mais
librement et sans appuyer sur cet entrait. Les tenons entrés dans les
mortaises, on enfonce des chevilles de bois dans les trous que je vous
marque, pour bien relier le tout. Plus vous appuyez sur le sommet M,
plus vous tendez à faire écarter du pied les deux arbalétriers; mais
ceux-ci étant fixés aux deux bouts de l’entrait, raidissent celui-ci
comme la corde d’un arc. Donc cet entrait est d’autant moins disposé à
se courber qu’il est mieux tendu, et le poinçon n’est là que pour le
suspendre à son milieu et pour assembler la tête des arbalétriers. Mais
de M en N ces arbalétriers peuvent fléchir sous le bois de la
couverture: alors on ajoute deux liens O P qui arrêtent cette flexion en
reportant les charges sur le poinçon, de telle sorte que celui-ci est à
son tour tendu de M en P. Le bois ne pouvant s’allonger, le point P est
fixe, donc les deux points O le sont aussi.
«Maintenant que vous savez ce qu’est la ferme la plus simple, montons
dans les combles.»
Ces combles étaient vieux, réparés, consolidés bien des fois, et
formaient un enchevêtrement de charpentes assez difficile à comprendre.
«Autrefois, dit le grand cousin, il y a plus d’un siècle, on faisait les
charpentes ainsi que vous le voyez ici: chaque chevron[37] portant
ferme, c’est-à-dire que chacun des chevrons composait une ferme, sauf
l’entrait que l’on ne plaçait que de distance en distance. Alors le bois
était à foison et on ne songeait guère à l’économiser. Aujourd’hui il
est moins commun et il est difficile de se procurer un nombre
considérable de pièces d’une grande dimension. Les belles futaies qui
couvraient le sol de la France ont été gaspillées sottement et les bois
longs d’essence de chêne sont rares. Il a donc fallu les économiser.
Aussi a-t-on pris le parti d’établir des fermes solides à une distance
de 4 mètres environ l’une de l’autre. Sur ces fermes on a placé des
_pannes_ qui sont ces pièces horizontales que vous voyez de ce côté, et,
sur ces pannes, des chevrons plus ou moins longs ont été posés pour
recevoir le lattis des tuiles ou la volige de l’ardoise. Mais toute
charpente de comble doit être établie sur des semelles, qui sont ces
pièces horizontales reposant sur la tête des murs, qui relient et
isolent les entraits de la maçonnerie, car il faut observer que les bois
se conservent indéfiniment à l’air libre, sec, mais qu’ils se
pourrissent rapidement au contact d’un corps humide comme est la pierre.
Voyez ici cette pièce de bois presque engagée dans la maçonnerie, elle
est à moitié réduite à l’état d’amadou, tandis que l’arbalétrier
au-dessus qui est à l’air libre, à l’air sec, est aussi pur de
pourriture que s’il était neuf.
«On faisait autrefois les planchers en plaçant des solives reposant sur
des poutres et les murs. Ces solives et ces poutres restaient
apparentes, ainsi que vous pouvez le voir encore dans la cuisine et la
grande salle du rez-de-chaussée qui sert de dépôt. L’air circulait donc
autour de ces bois et ceux-ci pouvaient durer des siècles. Mais on a
trouvé que ces bois apparents n’étaient point agréables à la vue, qu’ils
n’étaient point propres et permettaient aux araignées de tendre leurs
toiles dans leurs intervalles. On a donc cloué des lattes sous ces
solives et on a couvert ce lattis d’un enduit que nous appelons le
plafond. Les bois ainsi enfermés, privés d’air, se sont échauffés (comme
on dit en terme de charpenterie), c’est-à-dire qu’ils ont fermenté, et
la pourriture les a bientôt attaqués. Si bien que des planchers à
solives apparentes, qui avaient résisté à l’action du temps pendant des
siècles, sont tombés de pourriture au bout de peu de temps du moment
qu’ils ont été enfermés. J’ajouterai qu’autrefois, avant d’employer des
bois dans les constructions, on avait la précaution de les laisser
plusieurs années dehors à l’action de la pluie et du soleil. On les
faisait baigner même un certain temps dans l’eau, afin de les purger de
la sève (car la sève est le ferment qui cause la pourriture du bois).
Quand ces bois écorcés et grossièrement équarris étaient restés à l’air
pendant cinq ou six ans, on les employait. Mais nous sommes pressés à
cette heure, et on met en œuvre des bois qui souvent n’ont pas une année
de coupe. Ils ne sont pas secs, ont gardé leur sève, et, si on les
enferme alors, ils fermentent rapidement, si bien qu’en quelques années
les plus grosses poutres sont complètement pourries. Aussi les
architectes prudents hésitent à employer du bois pour les planchers.
Cependant leur emploi--même à l’état de dessication imparfaite--n’aurait
pas de graves inconvénients si on ne les enfermait pas entre des
enduits. Le pis qui pourrait arriver, ce serait des gerçures et des
chantournements. Ils sécheraient employés, comme ils auraient séché à
l’air libre.
«Il n’y a donc pas grand inconvénient à employer des bois fraîchement
coupés pour des charpentes de combles, lesquelles sont généralement
laissées libres. Elles sèchent sur place. Elles se déforment, mais ne
pourrissent pas.
«Comme nous ne pourrons trouver, pour la maison de votre sœur, des bois
absolument secs, nous ferons donc des planchers à solives apparentes et
nous tâcherons, par des moyens simples et peu dispendieux, de leur
donner une apparence qui ne soit pas désagréable.
«Mais il faut que vous compreniez bien quelles sont les qualités des
bois. Je ne vous dirai pas que la nature a fait pousser ces grands
végétaux que nous employons, pour notre agrément ou nos besoins. La
nature s’est, je crois, fort peu préoccupée de savoir si le chêne, le
sapin nous seraient bons à quelque chose; et si l’intelligence humaine a
su tirer parti de ces matériaux qui croissent devant nos yeux, c’est
après avoir reconnu et constaté par l’expérience leurs propriétés.
Malheureusement il semblerait que les résultats de cette expérience ne
tendent pas à s’accroître, et, à voir la façon dont on emploie le plus
habituellement ces bois aujourd’hui, on pourrait admettre que nous
sommes moins instruits que nos devanciers ou que nous avons perdu cette
habitude de l’observation avec laquelle ils étaient familiers.
«Le bois étant un composé de fibres plus ou moins lâches ou serrées,
possède une puissance de résistance considérable à une pression qui
s’exerce suivant la longueur de ses fibres, mais il fléchit ou s’écrase
facilement au contraire sous une pression exercée sur le travers de ces
mêmes fibres. Ainsi, une bûche de 0m,10c de diamètre, d’une
longueur d’un mètre, posée debout, supportera sans s’écraser ou se
tordre une pression de plusieurs milliers de kilogrammes, tandis que le
même poids brisera ou écrasera cette bûche posée horizontalement, comme
vous écraseriez une tige de roseau sous votre pied. Prenez un fétu de
paille bien sain, de 0m,10c de longueur, et posez votre doigt sur
un bout en tenant ce fétu verticalement sur une table; il vous faudra
appuyer assez fortement pour le faire fléchir, tandis que la moindre
pression exercée sur ce même fétu, s’il est posé horizontalement,
l’aplatira. Le fétu est un tube. L’arbre est composé d’une série de
tubes les uns dans les autres. Plus ces tubes sont nombreux, serrés,
fins, plus le tronc résiste à une pression, soit dans le sens de la
longueur, soit dans le sens de l’épaisseur. Mais ceci nous indique que,
pour conserver au bois ses qualités de résistance, il faut l’employer
tel que la nature le donne, et c’est bien ainsi, en effet, qu’on
procédait jadis. Chaque pièce de charpente était prise dans un brin
d’arbre plus ou moins gros, suivant le besoin, mais on ne refendait pas
les arbres dans leur longueur pour composer plusieurs pièces de
charpente; car le cœur étant plus dur et compacte que n’est l’aubier
(qui est l’enveloppe spongieuse placée sous l’écorce), et les couches
concentriques du bois étant d’autant plus serrées et résistantes
qu’elles avoisinent le cœur, si vous fendez un arbre en deux dans sa
longueur, une des parois est beaucoup plus résistante que l’autre,
l’équilibre est rompu et la flexion se produit facilement sous la
charge. Les couches externes étant les plus récentes, celles-ci sont
plus spongieuses et plus lâches de tissus que ne le sont les couches
anciennes qui avoisinent le cœur; par conséquent la dessiccation opère
sur ces couches externes un retrait plus considérable que sur les
couches internes; de là, courbure. Soit A (fig. 14) une pièce de bois
refendue, les couches B sont plus dures, plus compactes que celles C qui
contiennent plus d’humidité et dont les fibres sont plus molles. En
séchant, cette pièce de bois produira donc une concavité du côté
externe, ainsi que je vous marque en D. Si le bois est laissé entier
comme je le trace en E, les effets se neutraliseront et la pièce se
conservera droite.
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«Voyez cette charpente ancienne dont les chevrons portent ferme (fig.
15): les sablières[38] A sont équarries dans des brins de chêne, le cœur
étant au centre. Il en est de même des chevrons B, des entraits C, des
faux entraits D, des poinçons E, des blochets[39] F et des jambettes G;
aussi toutes ces pièces ont conservé leur rigidité et aucune d’elles ne
s’est courbée parce qu’elles ont été employées sèches et en brins non
refendus. Voyez au contraire cette panne H posée sur cette ferme I d’une
date récente, elle est courbée, non pas tant à cause du poids des
chevrons qu’elle porte, que parce qu’elle est refendue et que le
charpentier a maladroitement posé le cœur du côté intérieur. S’il eût
fait le contraire, si le cœur eût été posé du côté du chevronnage, il
est à croire que cette panne n’aurait point fléchi, peut-être même
aurait-elle pris du raide, c’est-à-dire qu’elle serait convexe sur sa
face externe. Mais les charpentiers sont des hommes et ils n’aiment
point à se donner du travail quand ils croient pouvoir l’éviter. Celui
qui a posé cette panne a trouvé plus commode de la placer sur son plan
de sciage au lieu de la retourner et de mettre ce plan sous les
chevrons.
«Considérant cette qualité du bois, et du bois de chêne notamment, dont
les fibres internes sont plus dures et plus serrées que ne sont les
couches externes, quand on veut poser une pièce de bois horizontalement
sur deux points d’appui ou piliers, et lui donner toute la résistance
dont elle est susceptible pour porter un poids agissant sur son milieu,
on la débite à la scie en deux, dans sa longueur, et, retournant les
faces à l’extérieur, on boulonne ensemble ces deux pièces, ainsi que je
vous l’indique ici (fig. 16). Alors les cœurs étant en dehors et les
deux pièces tendant à se courber en formant deux surfaces convexes,
ainsi que vous le voyez en A (fig. 17), si elles sont bien serrées par
des boulons[40] munis de bonnes platines, elles sont obligées de rester
droites; la puissance de courbure de l’une neutralise la puissance de
courbure de l’autre, ces deux efforts contraires tendent à donner plus
de raide à la pièce, d’autant que, si vous prenez un bois quelque peu
courbé naturellement et que vous placiez ces deux pièces de telle sorte
que la concavité soit en dessous, après les avoir, bien entendu,
chevauchées, mettant la queue de l’une contre la tête de l’autre, vous
aurez donné à cette pièce de bois toute la résistance dont elle est
susceptible.
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«C’est d’après cette méthode qu’il faut poser les _moises_[41] et toutes
pièces doubles. Ici, par exemple (fig. 18), vous voyez que l’on a placé
avec raison une paire de moises en mettant les sciages en dehors pour
remplacer un entrait pourri. Nous appelons moises des pièces de bois
qui, doublées habituellement, pincent deux ou plusieurs membres d’une
charpente. Ces moises A saisissent au moyen d’entailles à mi-bois les
arbalétriers B, le poinçon C et les deux liens D. Des boulons en fer
avec écrous serrent exactement les entailles des moises comme feraient
des mâchoires, contre les bois qu’il s’agissait de maintenir à leur
place. Mais en voilà assez pour aujourd’hui, et vous aurez fort à faire
de mettre au net, d’ici à ce soir, cette leçon de charpenterie.»
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