Troisième leçon

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«Hier, dit le grand cousin à Paul, lorsque celui-ci entra dans sa

chambre, nous avons visité les caves et le rez-de-chaussée, aujourd’hui

nous irons nous promener dans les greniers du château. Mais d’abord je

vais vous montrer ce qu’on entend par une _ferme_[30] de charpente... La

ferme la plus simple (fig. 13) se compose de quatre pièces de bois: deux

arbalétriers[31], un entrait[32] et un poinçon[33]. Les deux pièces

inclinées A sont les arbalétriers, la pièce horizontale B l’entrait, et

la pièce verticale C le poinçon. Les bouts supérieurs des arbalétriers

s’assemblent dans le poinçon, ainsi que je vous le fais voir par le

détail D, c’est-à-dire à l’aide de deux tenons[34] E qui entrent dans

deux mortaises[35] F et d’un épaulement G qui fait que toute la force du

bois bute dans l’encoche I que nous appelons embrèvement[36]. Les bouts

inférieurs des arbalétriers s’assemblent de même aux deux extrémités de

l’entrait, ainsi que nous le fait voir cet autre détail H. Le poinçon

s’assemble aussi par un tenon, dans le milieu de l’entrait, mais

librement et sans appuyer sur cet entrait. Les tenons entrés dans les

mortaises, on enfonce des chevilles de bois dans les trous que je vous

marque, pour bien relier le tout. Plus vous appuyez sur le sommet M,

plus vous tendez à faire écarter du pied les deux arbalétriers; mais

ceux-ci étant fixés aux deux bouts de l’entrait, raidissent celui-ci

comme la corde d’un arc. Donc cet entrait est d’autant moins disposé à

se courber qu’il est mieux tendu, et le poinçon n’est là que pour le

suspendre à son milieu et pour assembler la tête des arbalétriers. Mais

de M en N ces arbalétriers peuvent fléchir sous le bois de la

couverture: alors on ajoute deux liens O P qui arrêtent cette flexion en

reportant les charges sur le poinçon, de telle sorte que celui-ci est à

son tour tendu de M en P. Le bois ne pouvant s’allonger, le point P est

fixe, donc les deux points O le sont aussi.

«Maintenant que vous savez ce qu’est la ferme la plus simple, montons

dans les combles.»

Ces combles étaient vieux, réparés, consolidés bien des fois, et

formaient un enchevêtrement de charpentes assez difficile à comprendre.

«Autrefois, dit le grand cousin, il y a plus d’un siècle, on faisait les

charpentes ainsi que vous le voyez ici: chaque chevron[37] portant

ferme, c’est-à-dire que chacun des chevrons composait une ferme, sauf

l’entrait que l’on ne plaçait que de distance en distance. Alors le bois

était à foison et on ne songeait guère à l’économiser. Aujourd’hui il

est moins commun et il est difficile de se procurer un nombre

considérable de pièces d’une grande dimension. Les belles futaies qui

couvraient le sol de la France ont été gaspillées sottement et les bois

longs d’essence de chêne sont rares. Il a donc fallu les économiser.

Aussi a-t-on pris le parti d’établir des fermes solides à une distance

de 4 mètres environ l’une de l’autre. Sur ces fermes on a placé des

_pannes_ qui sont ces pièces horizontales que vous voyez de ce côté, et,

sur ces pannes, des chevrons plus ou moins longs ont été posés pour

recevoir le lattis des tuiles ou la volige de l’ardoise. Mais toute

charpente de comble doit être établie sur des semelles, qui sont ces

pièces horizontales reposant sur la tête des murs, qui relient et

isolent les entraits de la maçonnerie, car il faut observer que les bois

se conservent indéfiniment à l’air libre, sec, mais qu’ils se

pourrissent rapidement au contact d’un corps humide comme est la pierre.

Voyez ici cette pièce de bois presque engagée dans la maçonnerie, elle

est à moitié réduite à l’état d’amadou, tandis que l’arbalétrier

au-dessus qui est à l’air libre, à l’air sec, est aussi pur de

pourriture que s’il était neuf.

«On faisait autrefois les planchers en plaçant des solives reposant sur

des poutres et les murs. Ces solives et ces poutres restaient

apparentes, ainsi que vous pouvez le voir encore dans la cuisine et la

grande salle du rez-de-chaussée qui sert de dépôt. L’air circulait donc

autour de ces bois et ceux-ci pouvaient durer des siècles. Mais on a

trouvé que ces bois apparents n’étaient point agréables à la vue, qu’ils

n’étaient point propres et permettaient aux araignées de tendre leurs

toiles dans leurs intervalles. On a donc cloué des lattes sous ces

solives et on a couvert ce lattis d’un enduit que nous appelons le

plafond. Les bois ainsi enfermés, privés d’air, se sont échauffés (comme

on dit en terme de charpenterie), c’est-à-dire qu’ils ont fermenté, et

la pourriture les a bientôt attaqués. Si bien que des planchers à

solives apparentes, qui avaient résisté à l’action du temps pendant des

siècles, sont tombés de pourriture au bout de peu de temps du moment

qu’ils ont été enfermés. J’ajouterai qu’autrefois, avant d’employer des

bois dans les constructions, on avait la précaution de les laisser

plusieurs années dehors à l’action de la pluie et du soleil. On les

faisait baigner même un certain temps dans l’eau, afin de les purger de

la sève (car la sève est le ferment qui cause la pourriture du bois).

Quand ces bois écorcés et grossièrement équarris étaient restés à l’air

pendant cinq ou six ans, on les employait. Mais nous sommes pressés à

cette heure, et on met en œuvre des bois qui souvent n’ont pas une année

de coupe. Ils ne sont pas secs, ont gardé leur sève, et, si on les

enferme alors, ils fermentent rapidement, si bien qu’en quelques années

les plus grosses poutres sont complètement pourries. Aussi les

architectes prudents hésitent à employer du bois pour les planchers.

Cependant leur emploi--même à l’état de dessication imparfaite--n’aurait

pas de graves inconvénients si on ne les enfermait pas entre des

enduits. Le pis qui pourrait arriver, ce serait des gerçures et des

chantournements. Ils sécheraient employés, comme ils auraient séché à

l’air libre.

«Il n’y a donc pas grand inconvénient à employer des bois fraîchement

coupés pour des charpentes de combles, lesquelles sont généralement

laissées libres. Elles sèchent sur place. Elles se déforment, mais ne

pourrissent pas.

«Comme nous ne pourrons trouver, pour la maison de votre sœur, des bois

absolument secs, nous ferons donc des planchers à solives apparentes et

nous tâcherons, par des moyens simples et peu dispendieux, de leur

donner une apparence qui ne soit pas désagréable.

«Mais il faut que vous compreniez bien quelles sont les qualités des

bois. Je ne vous dirai pas que la nature a fait pousser ces grands

végétaux que nous employons, pour notre agrément ou nos besoins. La

nature s’est, je crois, fort peu préoccupée de savoir si le chêne, le

sapin nous seraient bons à quelque chose; et si l’intelligence humaine a

su tirer parti de ces matériaux qui croissent devant nos yeux, c’est

après avoir reconnu et constaté par l’expérience leurs propriétés.

Malheureusement il semblerait que les résultats de cette expérience ne

tendent pas à s’accroître, et, à voir la façon dont on emploie le plus

habituellement ces bois aujourd’hui, on pourrait admettre que nous

sommes moins instruits que nos devanciers ou que nous avons perdu cette

habitude de l’observation avec laquelle ils étaient familiers.

«Le bois étant un composé de fibres plus ou moins lâches ou serrées,

possède une puissance de résistance considérable à une pression qui

s’exerce suivant la longueur de ses fibres, mais il fléchit ou s’écrase

facilement au contraire sous une pression exercée sur le travers de ces

mêmes fibres. Ainsi, une bûche de 0m,10c de diamètre, d’une

longueur d’un mètre, posée debout, supportera sans s’écraser ou se

tordre une pression de plusieurs milliers de kilogrammes, tandis que le

même poids brisera ou écrasera cette bûche posée horizontalement, comme

vous écraseriez une tige de roseau sous votre pied. Prenez un fétu de

paille bien sain, de 0m,10c de longueur, et posez votre doigt sur

un bout en tenant ce fétu verticalement sur une table; il vous faudra

appuyer assez fortement pour le faire fléchir, tandis que la moindre

pression exercée sur ce même fétu, s’il est posé horizontalement,

l’aplatira. Le fétu est un tube. L’arbre est composé d’une série de

tubes les uns dans les autres. Plus ces tubes sont nombreux, serrés,

fins, plus le tronc résiste à une pression, soit dans le sens de la

longueur, soit dans le sens de l’épaisseur. Mais ceci nous indique que,

pour conserver au bois ses qualités de résistance, il faut l’employer

tel que la nature le donne, et c’est bien ainsi, en effet, qu’on

procédait jadis. Chaque pièce de charpente était prise dans un brin

d’arbre plus ou moins gros, suivant le besoin, mais on ne refendait pas

les arbres dans leur longueur pour composer plusieurs pièces de

charpente; car le cœur étant plus dur et compacte que n’est l’aubier

(qui est l’enveloppe spongieuse placée sous l’écorce), et les couches

concentriques du bois étant d’autant plus serrées et résistantes

qu’elles avoisinent le cœur, si vous fendez un arbre en deux dans sa

longueur, une des parois est beaucoup plus résistante que l’autre,

l’équilibre est rompu et la flexion se produit facilement sous la

charge. Les couches externes étant les plus récentes, celles-ci sont

plus spongieuses et plus lâches de tissus que ne le sont les couches

anciennes qui avoisinent le cœur; par conséquent la dessiccation opère

sur ces couches externes un retrait plus considérable que sur les

couches internes; de là, courbure. Soit A (fig. 14) une pièce de bois

refendue, les couches B sont plus dures, plus compactes que celles C qui

contiennent plus d’humidité et dont les fibres sont plus molles. En

séchant, cette pièce de bois produira donc une concavité du côté

externe, ainsi que je vous marque en D. Si le bois est laissé entier

comme je le trace en E, les effets se neutraliseront et la pièce se

conservera droite.

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«Voyez cette charpente ancienne dont les chevrons portent ferme (fig.

15): les sablières[38] A sont équarries dans des brins de chêne, le cœur

étant au centre. Il en est de même des chevrons B, des entraits C, des

faux entraits D, des poinçons E, des blochets[39] F et des jambettes G;

aussi toutes ces pièces ont conservé leur rigidité et aucune d’elles ne

s’est courbée parce qu’elles ont été employées sèches et en brins non

refendus. Voyez au contraire cette panne H posée sur cette ferme I d’une

date récente, elle est courbée, non pas tant à cause du poids des

chevrons qu’elle porte, que parce qu’elle est refendue et que le

charpentier a maladroitement posé le cœur du côté intérieur. S’il eût

fait le contraire, si le cœur eût été posé du côté du chevronnage, il

est à croire que cette panne n’aurait point fléchi, peut-être même

aurait-elle pris du raide, c’est-à-dire qu’elle serait convexe sur sa

face externe. Mais les charpentiers sont des hommes et ils n’aiment

point à se donner du travail quand ils croient pouvoir l’éviter. Celui

qui a posé cette panne a trouvé plus commode de la placer sur son plan

de sciage au lieu de la retourner et de mettre ce plan sous les

chevrons.

«Considérant cette qualité du bois, et du bois de chêne notamment, dont

les fibres internes sont plus dures et plus serrées que ne sont les

couches externes, quand on veut poser une pièce de bois horizontalement

sur deux points d’appui ou piliers, et lui donner toute la résistance

dont elle est susceptible pour porter un poids agissant sur son milieu,

on la débite à la scie en deux, dans sa longueur, et, retournant les

faces à l’extérieur, on boulonne ensemble ces deux pièces, ainsi que je

vous l’indique ici (fig. 16). Alors les cœurs étant en dehors et les

deux pièces tendant à se courber en formant deux surfaces convexes,

ainsi que vous le voyez en A (fig. 17), si elles sont bien serrées par

des boulons[40] munis de bonnes platines, elles sont obligées de rester

droites; la puissance de courbure de l’une neutralise la puissance de

courbure de l’autre, ces deux efforts contraires tendent à donner plus

de raide à la pièce, d’autant que, si vous prenez un bois quelque peu

courbé naturellement et que vous placiez ces deux pièces de telle sorte

que la concavité soit en dessous, après les avoir, bien entendu,

chevauchées, mettant la queue de l’une contre la tête de l’autre, vous

aurez donné à cette pièce de bois toute la résistance dont elle est

susceptible.

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«C’est d’après cette méthode qu’il faut poser les _moises_[41] et toutes

pièces doubles. Ici, par exemple (fig. 18), vous voyez que l’on a placé

avec raison une paire de moises en mettant les sciages en dehors pour

remplacer un entrait pourri. Nous appelons moises des pièces de bois

qui, doublées habituellement, pincent deux ou plusieurs membres d’une

charpente. Ces moises A saisissent au moyen d’entailles à mi-bois les

arbalétriers B, le poinçon C et les deux liens D. Des boulons en fer

avec écrous serrent exactement les entailles des moises comme feraient

des mâchoires, contre les bois qu’il s’agissait de maintenir à leur

place. Mais en voilà assez pour aujourd’hui, et vous aurez fort à faire

de mettre au net, d’ici à ce soir, cette leçon de charpenterie.»

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Comment on construit une maison · 第 18 / 65 题