DES IDÉES DE M. PAUL EN MATIÈRE D’ART, ET COMMENT ELLES FURENTMODIFIÉES.

«Avant de reprendre le crayon, dit le grand cousin, dès que l’on fut

réinstallé dans le cabinet de travail, il faut savoir ce que vous

voulez. Nous avons tracé l’esquisse des plans. Nous savons qu’ils

peuvent s’élever, que la construction ne présentera pas de difficultés;

que les murs séparatifs des étages sont d’aplomb les uns sur les autres;

que les portées des planchers sont raisonnables, que les ouvertures sont

aux places convenables. C’est très bien... Maintenant, voyez-vous ces

plans en élévation? C’est-à-dire voyez-vous la maison debout, avec ses

étages, ses combles, ses baies, etc.?

--Mais... non.

--Eh bien, il faudrait d’abord vous représenter cette bâtisse comme si

elle existait réellement... Je sais que cela ne vous est guère possible,

puisque beaucoup d’architectes ne sont pas plus avancés que vous

lorsqu’ils ont tracé sur le papier les plans horizontaux, et qu’en

traçant ces plans, ils ne voient pas leur bâtisse s’élever en idée.

Réfléchissez un peu, examinez bien ces figures, et tâchez, par la

pensée, de leur donner, en élévation, une apparence quelconque avant de

vous servir du crayon... Prenez votre temps. J’ai une lettre à écrire,

quelques comptes à mettre en ordre; pendant ce temps-là, tâchez de me

donner l’élévation d’une des faces de la maison, de celle de l’entrée

par exemple, côté nord, et nous raisonnerons sur ce projet. Je ne vous

recommande qu’une chose, c’est de ne rien mettre sur le papier sans

avoir réfléchi, au préalable, sur la convenance, l’utilité de ce que

vous projetterez.

«Allons, courage; et n’oubliez pas l’échelle de proportion!»

M. Paul était fort embarrassé, et trouvait la besogne bien difficile.

Les idées, qui lui étaient venues abondamment lors de son premier

projet, lui refusaient leur service. Cependant, au bout d’une bonne

heure et demie, il présentait à son cousin un croquis.

«Cela pourrait être plus mauvais, dit le grand cousin. Vous avez donné

4m,50 de hauteur au rez-de-chaussée entre planchers, c’est bien ce

que nous avions dit; mais pourquoi la même hauteur au premier étage? Les

pièces sont plus petites, on est mieux aéré; donc il n’est pas besoin de

donner à cet étage une hauteur pareille, et 4 mètres suffiraient

largement. Puis, pourquoi des fenêtres rondes à rez-de-chaussée? Les

fenêtres rondes sont difficiles à garnir de châssis, et cela s’arrange

mal avec les fermetures, volets, jalousies ou persiennes. Bon! vos

fenêtres de l’escalier principal ne ressautent pas et seraient coupées

au milieu par l’emmarchement, ce qui empêcherait de les ouvrir et ferait

que, d’un coup de pied, on pourrait casser un carreau. Puis votre cage

d’escalier[10] ne s’élève pas au-dessus de la corniche et ne pourrait

permettre d’entrer dans l’étage sous combles. Il en est de même pour

l’escalier de service. Vos combles sont faits en bresis[11],

c’est-à-dire avec deux pentes. Cela ne vaut pas grand’chose dans des

pays comme ceux-ci. Il faut des combles à pente simple et sans

arêtiers[12] qui exigent un entretien difficile. Mieux valent les

pignons[13]. Vous avez marqué des chaînes de pierre aux angles. Je n’y

vois pas de mal; mais comment construirez-vous vos tableaux[14] de

croisées encadrées par des sortes de pilastres? Aucune souche de

cheminée[15] ne dépasse votre comble; cependant vous sentez qu’il faudra

bien qu’on les voie. Vos mansardes sont trop basses et on se cognerait

la tête pour regarder dehors. Faut-il que les linteaux[16] de ces

lucarnes soient au moins à 2 mètres au-dessus du plancher? Et pourquoi

des lucarnes ovales? Cela est fort incommode et difficile à fermer. Vous

avez indiqué le perron en perspective, comme font les Chinois; mais

c’est un détail. En quoi bâtirez-vous vos murs? Est-ce en pierre de

taille, en moellons, en pierre et moellons ou en pierre et briques?

«Étudions cela ensemble. Lorsque l’on compose un plan par-terre ou

horizontal, indépendamment des distributions, la chose dont il faut se

préoccuper, c’est de savoir comment on couvrira les bâtiments. Car ce

qui importe le plus dans une construction, c’est le moyen de la couvrir,

puisque toute construction destinée à un usage intérieur est un abri.

Cela est indiscutable, n’est-ce pas? Eh bien, dans votre bâtisse, dont

les plans sont maintenant sous vos yeux, que voyez-vous dans la masse du

corps principal? Deux parallélogrammes qui se coupent ainsi (fig. 3). Un

premier parallélogramme _a b c d_, coupé par un second parallélogramme

_e f g h_. Nous laissons de côté les bretêches et les escaliers. Donc si

nous montons des pignons sur les murs _a c, b d_, dont les rampants

seront égaux à la ligne _a c_, nous aurons deux triangles équilatéraux

dont les bases seront _a c_ et _b d_, et les pentes à 60°, ce qui est la

pente la plus convenable pour de l’ardoise, en ce que la neige ne s’y

arrête pas et que cette pente ne donne pas de prise au vent. Si, de

même, sur les murs _e f, g h,_ nous élevons deux pignons ayant une pente

semblable, ces murs étant moins longs que ne sont ceux _a c, b d_, les

triangles seront plus petits et leur sommet n’atteindra pas la hauteur

des premiers. Alors le comble élevé sur le plus petit parallélogramme

pénétrera celui élevé sur le grand et formera par ces pénétrations des

angles rentrants que nous appelons _noues_; je trace ces noues en _i k,

k l, m n, m_ o. Car les pentes des deux combles étant égales, en

projection horizontale, ces noues partageront l’angle droit en deux

angles égaux; vous savez assez de géométrie pour comprendre cela.

[dessin]

«Voilà donc la manière la plus simple de couvrir notre bâtiment; or, en

fait de couvertures, les plus simples sont les meilleures. Maintenant

pour que nos deux escaliers permettent de pénétrer sous ces combles, il

faut que leur cage, autrement dit leur enveloppe de maçonnerie, s’élève

au-dessus de la corniche du bâtiment et fournisse un étage

supplémentaire, pour eux seuls. Donc nous élèverons ces cages et nous

établirons pour elles des combles spéciaux. L’un, celui du grand

escalier, sera en pyramide à base quadrangulaire, et l’autre, celui du

petit, sera conique.

«Rien ne nous empêche d’élever sur les deux murs _q z, s t_, des loges

ou bretêches, de petits pignons, toujours avec une même pente de 60°, et

de couvrir ces loges par deux petits combles qui s’appuieront sur les

grands pignons _a c, b d_. Quant au bâtiment affecté à la cuisine au

rez-de-chaussée et à la lingerie au premier étage, nous suivrons la même

méthode, et, élevant un pignon sur le mur _u v_, nous aurons un comble

sur ce logis, à deux pentes qui viendra de même s’appuyer sur le grand

pignon _b d_. Nous aurons alors une rencontre à la base du comble sur la

loge _s t_ et de celui sur le bâtiment de la lingerie. Nous formerons un

appentis, pour éviter les chéneaux intérieurs, lequel pénétrera ces deux

combles et rejettera les eaux en _t_. Donc la projection horizontale de

cet ensemble de combles sera le tracé que vous voyez sur notre figure 3.

Les souches des cheminées traverseront ces combles, ainsi que je vous

l’indique, et ces souches, pour que les cheminées ne fument pas, doivent

s’élever au moins au niveau du faîtage[17], c’est-à-dire au-dessus de

l’arête supérieure du comble le plus élevé. Quant aux couvertures des

dépendances, étant plus basses puisqu’elles n’ont qu’un rez-de-chaussée,

nous n’avons pas à nous en préoccuper pour le moment.

«Remarquons que ces pignons, s’élevant verticalement, nous permettront

de disposer sous les combles des chambres d’amis très convenables,

indépendamment des chambres de domestiques qu’il faudra ménager, en les

éclairant par des lucarnes; tandis que nous pourrons avoir pour les

chambres donnant sur les pignons, de belles fenêtres avec balcons, si

cela nous convient.

«Cela décidé en principe, il serait bon de distribuer cet étage sous

combles. Mettez un morceau de papier à calquer sur le plan du premier

étage. Bien; maintenant, tracez tous les gros murs qui, nécessairement,

doivent s’élever jusqu’à la couverture, puisqu’ils portent des

cheminées. Tracez, à un mètre en dedans des murs goutterots,

c’est-à-dire qui ne portent pas pignons, une ligne, laquelle indique la

place perdue par suite de l’inclinaison du comble; vous allez ainsi

avoir l’espace dont vous pouvez disposer. Le grand escalier va monter à

cet étage, ainsi que l’escalier de service. À partir du gros mur de

refend qui, du grand escalier, va joindre l’angle du corps principal

vers le sud-est, qui est la belle orientation, nous allons disposer les

chambres d’amis, lesquelles formeront ainsi un _quartier_ séparé mis en

communication avec les appartements par le grand escalier. Nous pouvons,

dans cette partie, obtenir deux belles chambres A et B, avec leurs

cabinets de toilette _a_ et _b_; puis deux plus petites chambres C et D,

possédant toutes une cheminée. N’oublions pas le _water-closet_ pour ces

appartements, en W. De l’autre part, et en communication directe avec

l’escalier de service, nous pourrons trouver facilement quatre chambres

de domestiques E, F, G, H, des débarras I, et un _water-closet_ L, pour

les gens (fig. 4).

«Au-dessus du bâtiment des remises et écuries et de la buanderie, nous

pourrons aussi, dans les combles, disposer de trois ou quatre chambres

de domestiques, cocher, palefrenier, etc.

[dessin]

«Maintenant, il convient d’esquisser les façades.

«Nous élèverons le sol du rez-de-chaussée d’un mètre cinquante

centimètres au-dessus du sol extérieur, pour que nos caves soient

convenablement aérées et pour soustraire ce rez-de-chaussée à l’humidité

du terrain. Nous donnerons au rez-de-chaussée 4m,20c de hauteur

sous plafond. Tracez à ce niveau un bandeau horizontal de 0m,30c

de hauteur qui sera l’épaisseur du plancher. Aux pièces du premier

étage, qui sont plus petites que celles du rez-de-chaussée, nous

donnerons 3m,70c entre planchers. Puis tracez l’épaisseur de la

corniche avec sa tablette, 0m,55c. Alors commenceront les combles,

dont la hauteur sera fixée par celles des pignons. En prenant la face

sur l’entrée, projetez verticalement les angles du bâtiment, les portes

et fenêtres d’après le plan. Voilà l’ossature de cette façade disposée.»

Le grand cousin prend alors la planchette et esquisse la façade (fig.

5).

Tout cela fut bientôt mis au net à une petite échelle pour être envoyé à

Mme Marie N..., afin d’avoir son avis, et de procéder à l’exécution

dès qu’on aurait reçu la réponse.

M. Paul commençait à entrevoir quelques-unes des difficultés que fait

naître le moindre projet de bâtisse et se demandait comment le père

Branchu, qui savait tout juste écrire et compter, avait pu arriver à

construire la maison de M. le Maire, laquelle, cependant, n’avait pas

trop mauvaise apparence.

Le grand cousin, interrogé sur ce point, répondit ainsi à M. Paul: «Le

père Branchu possède la pratique de son métier; c’est un bon maçon de

campagne qui a commencé par porter l’_oiseau_ sur ses épaules, qui est

fils de maçon et fait ce qu’il a vu faire à son père. Il est d’ailleurs

intelligent, laborieux et probe. Par la pratique seule, il est arrivé à

bâtir comme on bâtit au pays, et peut-être un peu mieux, parce qu’il

raisonne volontiers sur ce qu’il fait. Il observe; ce n’est ni un sot,

ni un vaniteux; il évite les fautes des uns et imite les qualités des

autres. Vous le verrez à l’œuvre, et vous serez parfois surpris de la

justesse de ses observations, de l’insistance qu’il met à défendre son

opinion et des moyens pratiques dont il sait faire usage. Si on lui

donne des instructions et qu’il n’en comprenne pas parfaitement le sens,

il ne dit mot, mais revient le lendemain vous expliquer ce qu’il a cru

saisir, vous forçant ainsi à reprendre un à un tous les points douteux,

à compléter tous les renseignements incomplets ou vagues. J’aime le père

Branchu à cause de la ténacité qu’il met à vouloir comprendre ce qu’on

lui ordonne, et ce qui le rend importun pour quelques-uns me semble une

qualité précieuse, car, avec lui, il faut avoir tout prévu, avoir

réponse à toute objection et savoir de tous points ce que l’on veut. Il

a abandonné les travaux du châtelain de..., votre voisin, parce qu’on

lui faisait défaire aujourd’hui ce qu’on avait ordonné hier.

Interrogez-le à ce sujet: il est curieux à entendre; ce bonhomme qui n’a

que la pratique la plus élémentaire de son métier, mais qui la possède à

fond, qui connaît bien les matériaux du pays et la manière de les mettre

en œuvre, vous dira que l’architecte de ce château interminable est un

ignorant, et il vous le prouvera à sa manière. Et cependant il est clair

que cet architecte en sait beaucoup plus long que le père Branchu.

«En règle générale, quand on donne un ordre, il faut avoir sept fois

pensé aux objections dont il peut être l’objet; autrement, on trouve

parfois un père Branchu qui, du premier mot, vous montre que vous n’avez

été qu’un étourdi. Un architecte a bien la ressource de fermer la bouche

aux faiseurs d’objections lorsqu’ils sont placés sous sa direction; mais

imposer silence aux gens n’est pas leur démontrer qu’ils ont tort,

surtout si, à quelques jours de distance, le directeur de l’œuvre donne

des ordres contradictoires. Chacun possède sa dose d’amour-propre dont

il faut tenir compte. Autant un inférieur est flatté et vous sait gré de

l’attention que vous apportez à écouter ses observations lorsqu’elles

sont fondées, autant il est disposé à vous croire incapable si vous les

repoussez sans examen; surtout si, peu après, le fait démontre à cet

inférieur qu’il pouvait avoir raison. Il n’est qu’un moyen d’établir la

discipline dans un chantier: c’est de prouver à tous qu’on en sait plus

qu’eux et qu’on tient compte des difficultés de l’exécution.»

Comment on construit une maison · 第 14 / 65 题