TÉLÉGRAMME.

_Baveno Italie, de X..., Mad. N..., hôtel de..., Paul veut bâtir maison

ici pour Marie, envoyer programme. de Gandelau._

Vingt heures après, on recevait au château le télégramme suivant:

_X... de Baveno. M. de Gandelau à... Arrivés ce matin, bonne santé. Paul

a excellente idée. Rez-de-chaussée: vestibule, salon, salle_ à _manger,

office, cuisine pas dans sous-sol, billard, cabinet de travail. Premier:

deux grandes chambres, deux cabinets toilette, bains; petite chambre,

cabinet de toilette; lingerie, garde-robes; combles, chambres, armoires

trop. Escalier pas casse-cou. Marie N..._

Sans douter un instant que sa sœur n’eût pris au sérieux la demande qui

lui avait été adressée et sa propre réponse, M. Paul se met résolûment à

l’œuvre et, installé dans la chambre du grand cousin, il essaye, en

rassemblant toutes ses connaissances en dessin linéaire, de réaliser sur

le papier le programme envoyé. La chose présente des difficultés assez

sérieuses pour qu’il soit nécessaire de faire prévenir à deux reprises

M. Paul que le déjeuner est servi. L’après-midi s’écoule avec rapidité,

et, au moment du dîner, M. Paul descend au salon avec une belle feuille

de papier passablement couverte de plans et de façades.

«Voilà qui me paraît très beau, dit M. de Gandelau en déroulant le

vélin; mais ton cousin arrive demain et, mieux que moi, il pourra

critiquer ton projet.»

Toute la nuit, M. Paul fut fort agité. Il rêva palais, s’élevant sous sa

direction. Mais, à sa bâtisse, il manquait toujours quelque chose. Là,

les fenêtres faisaient absolument défaut; ailleurs, l’escalier n’était

qu’une échelle branlante, et sa sœur Marie ne voulait pas y monter. Plus

loin, les plafonds étaient si bas qu’on ne pouvait se tenir debout,

tandis que d’autres étaient si hauts que cela lui faisait peur. Le père

Branchu riait et remuait les murs avec sa main pour montrer qu’ils

n’étaient point solides. Les cheminées fumaient horriblement, et la

petite sœur demandait impérieusement une chambre pour sa poupée.

M. Paul avait revu son projet aussitôt levé et il lui paraissait

beaucoup moins bon que la veille; il rougissait à l’idée de le montrer

au grand cousin qui arrivait pour l’heure du déjeuner; il hésitait et

songeait à détruire ce travail assidu de toute une journée.

«Père, je crois que mon cousin se moquera de moi si je lui montre mon

dessin.

--Mon ami, répliqua M. de Gandelau, quand on a fait ce qu’on peut, du

mieux que l’on peut, il ne faut pas reculer devant la critique, c’est le

seul moyen de constater l’insuffisance de ce que l’on sait, et, par

conséquent, d’acquérir les connaissances qui nous manquent. Si tu

croyais en une matinée être devenu architecte, tu serais un sot; mais

si, après avoir fait un effort pour exprimer par le dessin ou autrement

une idée que tu crois bonne, tu hésitais à soumettre cette expression à

plus habile que toi, dans la crainte de provoquer plus de critiques que

d’éloges, ce ne serait pas là de la modestie, mais un sentiment

d’orgueil très mal placé, car il te priverai de conseils qui ne peuvent

être que précieux, à ton âge surtout.»

Le grand cousin arrivé, il n’en fallut pas moins que M. de Gandelau dît

à son fils d’apporter son essai, pour que l’architecte en herbe se

décidât à dérouler de nouveau la feuille de papier couverte, la veille,

de dessins si péniblement tracés.

«Eh! mais, petit cousin, dit le nouveau venu, est-ce que vous voudriez

vous faire architecte? Prenez garde! tout n’est pas couleur de rose dans

le métier comme sur votre papier.»

En peu de mots, le grand cousin fut mis au fait.

«Mais cela est très bien! Voilà le salon, le vestibule. Je ne comprends

pas bien l’escalier; mais c’est un détail. Et les façades? Mais c’est un

palais, cela; des colonnes, des balustrades. Il n’y a plus qu’à mettre

la main à l’œuvre!

--Vrai! cousin; si nous prévenions le père Branchu? Il travaille ici

près.

--Doucement, ce n’est là qu’une esquisse... Et les projets définitifs;

et les devis; et les détails d’exécution? Il faut procéder avec ordre.

Sachez, petit cousin, que plus on tient à ce qu’une construction s’élève

rapidement, plus il est utile que toute chose soit parfaitement arrêtée

à l’avance. Rappelez-vous les ennuis de votre voisin le comte de...,

qui, depuis six ans, recommence son château chaque printemps sans

pouvoir arriver à le terminer, parce qu’il n’a pas su d’abord indiquer

tout ce qu’il voulait, que son architecte n’a pas eu le courage de faire

adopter une bonne fois un projet étudié, et qu’il s’est prêté à tous les

caprices ou plutôt à tous les avis officieux que les amis de la maison

ne manquaient pas d’ouvrir, celui-ci sur la dimension des pièces,

celui-là sur l’emplacement des escaliers, cet autre sur le style, sur la

décoration... Nous n’avons qu’un an devant nous, il faut donc ne

commencer qu’avec la certitude de ne pas faire de fausses manœuvres,

puis il faut que votre sœur approuve le projet. Voyons un peu, convenons

d’abord du système de construction que vous voudrez adopter. Puisque

nous sommes pressés, nous n’avons guère le choix; nous ne pouvons songer

à élever la maison en pierres de taille du bas en haut: cela serait trop

long et trop cher. Il faut nous en tenir à une construction simple et

d’une exécution rapide. Cela entre-t-il dans vos idées? Vous placez sur

votre façade des colonnes; pour quoi faire? Si elles forment portique,

celui-ci rendra les appartements tristes et sombres; si elles sont

engagées, elles ne servent à rien ici. Et cette balustrade posée sur les

corniches supérieures, que fait-elle là? Est-ce que vous comptez que

madame votre sœur se promènera dans les chéneaux? Cela est bon pour les

chats... Et, dites-moi? sur ce plan, je vois que, du vestibule, il faut

passer par la salle à manger pour aller au salon. Mais si, pendant qu’on

est à table, il arrive des visites, il faudra donc les prier d’attendre

à la porte ou les inviter à regarder manger les hôtes... Bon! la cuisine

s’ouvre sur le billard. Allons, il nous faut étudier cela plus à fond;

voulez-vous que nous nous y mettions? À nous deux, la besogne ira

peut-être plus vite, et vous me donnerez de bonnes idées; car, mieux que

moi, vous connaissez les goûts et les habitudes de votre sœur aînée.

Vous pourrez ainsi suppléer au laconisme du programme qui nous est

donné. Pensez-y, et demain matin, de bonne heure, nous procéderons à la

rédaction du projet.»

Comment on construit une maison · 第 8 / 65 题