Dutilleux est venu ensuite. Il a vu _Macbeth_[557], qui lui a paru
abominable... Décoration, costumes, fantasmagorie complète, et rien
de l'âme du grand Anglais. Rien n'est traduit; il est sorti désolé. À
quelques jours de là, il a vu _Britannicus_, par les mêmes acteurs;
il croyait renaître, il était ravi par ce style, cette force et cette
simplicité.
*
23 _avril._--J'ai dîné chez Bertin, comme toujours avec plaisir; j'y
ai trouvé Antony Deschamps[558]; c'est le seul homme avec lequel je
parle musique avec plaisir, parce qu'il aime Cimarosa autant que moi.
Je lui disais que le grand inconvénient de la musique était l'absence
d'imprévu par l'accoutumance qu'on prend des morceaux. Le plaisir que
donnent les belles parties s'affaiblit par cette absence d'imprévu, et
l'attente où vous êtes des parties faibles et des longueurs que vous
connaissez également, peut changer en une sorte de martyre l'audition
d'un morceau qui vous a ravi la première fois, alors que les endroits
négligés passaient avec les autres et servaient presque de lien à la
composition. La peinture, qui ne vous prend pas à la gorge et dont vous
pouvez détourner les yeux à volonté, n'offre pas cet inconvénient; vous
voyez tout à la fois et au contraire vous vous habituez dans un tableau
qui vous plaît à ne regarder que les belles parties dont on ne peut se
lasser.
Il y avait là un M. Trélat avec une voix charmante... Mais pourquoi ces
gens-là n'ont-ils jamais, avec leur belle voix, l'idée de vous chanter
de belle musique? Antoni me disait que toute la musique d'aujourd'hui
se ressemblait. Tout cela est petit, coquet. L'élégie nous inonde là
comme partout: peinture, littérature, théâtre.
Un compositeur fait un _Faust,_ et il n'oublie que l'_Enfer_; le
caractère principal d'un semblable sujet, cette terreur mêlée au
comique, il ne s'en est pas douté.
_Don Juan_ est compris autrement; je vois toujours au-dessus du
libertin la griffe du diable qui l'attend.
[554] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1323.
[555] Le manuscrit est inachevé.
[556] Voir t. III, p. 336 et 337.
[557] _Macbeth_, traduction en vers de _Jules Lacroix_, représentée à
l'Odéon en février 1863.
[558] Voir t. II, p. 311.
* * * * *
4 _mai._--Le système, tant prôné par les romantiques, du mélange
du comique et du tragique comme le pratique Shakespeare, peut être
apprécié comme on voudra. Le génie de Shakespeare a droit d'y
accoutumer l'esprit par la force, par la franchise des intentions
et la grandeur du plan, mais je crois ce genre interdit à un génie
secondaire; nous devons à cette maladroite intention nombre de
mauvaises pièces et de mauvais romans: les meilleurs parmi ces
derniers, pendant ces trente dernières années, en sont furieusement
gâtés: ceux de Dumas, ceux de Mme Sand, etc.
Mais ce n'est pas le seul inconvénient que la littérature moderne
présente à cet endroit; on n'écrit pas aujourd'hui un sermon, un
voyage, un rapport même sur la première affaire venue où on ne prenne
tour à tour tous les tons. Thiers lui-même, dans sa belle histoire,
et tout imbu qu'il est des traditions et des grands exemples de
notre langue, n'a pu résister à ces péroraisons, fins de chapitres,
réflexions entachées du style pleurard et sentimental. Un homme qui
écrit un voyage décrit tous les couchers de soleil, tous les paysages
qu'il rencontre avec un comique attendrissant, qu'il croit fait pour
gagner le lecteur. Ce mélange des styles dans chaque morceau est pour
ainsi dire à chaque ligne. «Et on écrit aujourd'hui, dit Voltaire,
des histoires en style d'opéra-comique», etc. _Il est bon que chaque
chose soit à sa place._ Quand cet homme étonnant écrit la _Pucelle_,
il ne tire pas le lecteur du style léger et badin, il ne sort pas du
ton de la plaisanterie; quand, au contraire, dans l'_Essai sur les
mœurs_, il consacre à la Pucelle une page éloquente, il ne montre
que l'admiration et le regret pour l'héroïne, sans toutefois le faire
dans un style d'une apologie emphatique ou d'une oraison funèbre.
On ne peut lire aujourd'hui une comédie ou un vaudeville sans avoir son
mouchoir à la main, pour s'essuyer les yeux aux passages où l'auteur a
voulu s'adresser à la sensibilité de son lecteur.
*
_Vendredi_, 8 _mai._--J'écris à Dutilleux:
«Mon cher ami, quand j'ai vu avant-hier dans vos mains et sous vos yeux
la petite esquisse de _Tobie_[559], elle m'a paru misérable, quoique
cependant je l'eusse faite avec plaisir. Enfin, quoi qu'il en soit de
cette impression, je me suis rappelé après votre départ que vous aviez
regardé avec plaisir le _Petit lion_[560] qui était sur un chevalet. Je
souhaite bien ne pas me tromper en pensant qu'il a pu vous plaire: je
vous l'aurais envoyé tout de suite sans les petites touches nécessaires
à son achèvement et que j'ai faites hier. Recevez-le avec le même
plaisir que j'ai à vous l'envoyer, et vous me rendrez bien heureux.
«Il est encore frais dans de certaines parties: évitez la poussière
pendant deux ou trois jours.»
[559] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1450.
[560] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1449.
* * * * *
_Champrosay_, 16 _juin._--Revenu à Champrosay après mes quinze jours de
maladie.
*
22 _juin_[561].--(Au crayon.) Le premier mérite d'un tableau est d'être
une fête pour l'œil. Ce n'est pas à dire qu'il n'y faut pas de la
raison: c'est comme les beaux vers;... toute la raison du monde ne les
empêche pas d'être mauvais, s'ils choquent l'oreille. On dit: _avoir de
l'oreille_; tous les yeux ne sont pas propres à goûter les délicatesses
de la peinture. Beaucoup ont l'œil faux ou inerte; ils voient
littéralement les objets, mais l'exquis, non.
[561] C'est la dernière des notes qu'on ait retrouvées sur les calepins
de Delacroix, qui mourut le 13 août suivant.