26 _novembre._--J'écris à M. Lamey:

«Nous avons en nous comme une roue qui fait tout mouvoir comme dans un

moulin. Il faut absolument la faire tourner, sans cela elle se rouille,

et tout s'arrête dans notre machine, corps et esprit. Votre excellent

régime vous entretient dans cette bonne disposition; moi, il me faut

exercice et travail.

«Vous me demandez des nouvelles du bon Guillemardet: il est de sa

personne d'une mauvaise et bien chancelante santé, et il vient

d'éprouver un malheur de famille. Il a perdu sa nièce, Mme Coquille,

qui vient de mourir après une maladie qui a duré plus de quinze ans

et dans un âge où elle pouvait encore se promettre de vivre. Il y a

vraiment des existences condamnées à des souffrances particulières, ce

qui ne les garantit pas des chagrins et des souffrances qui affligent

tous les hommes en général. Le pauvre Félix que vous avez connu,

l'oncle de cette même Coquille, s'est vu, avant trente ans, assassiné

lentement par une maladie implacable qui le retranchait du nombre des

vivants, de son vivant même, en lui interdisant toute espèce de plaisir

et en l'accablant de maux incessants.

«Tenons-nous bien, cher et respectable ami. Que dans trente ans nous

puissions nous revoir encore tantôt à Paris, tantôt à Strasbourg!

«Je lisais dernièrement l'histoire du vieux Law, mort sous Charles

II à cent quarante et quelques années. Il se portait comme un charme

et n'observait aucun régime particulier. Le roi voulut le voir: on

l'accabla de prévenances et, entre autres, d'excès de nourriture

auxquels il n'était nullement accoutumé; une indigestion l'emporta. À

l'ouverture de son corps, on ne trouva pas un organe malade ou affaibli.

«Voilà de beaux exemples à se proposer. Vous voyez que vous avez le

temps de faire des projets, pourvu toutefois que les rois ne vous

donnent pas d'indigestions.»

J'écris sous la même inspiration à Mme Sand:

«Sachez, ma bien chère amie, que quelques années de trop, qui délient

dans I intelligence certains ressorts, rendent singulièrement lourds

ceux qui nous font mouvoir et digérer. Je crois certainement au

perfectionnement de notre esprit par le fait de l'âge; je parle d'un

bon esprit, sain naturellement et juste surtout. Mais, ô condition

cruelle de l'implacable nature! il n'y a bientôt plus ni corps, ni

circulation dans ce corps pour aider cet esprit; l'homme de bien s'en

va quand il commence à bien faire, disait Thémistocle. Bref, vous voilà

hors d'affaire avec un renouvellement de santé.

«Quel bonheur, comme vous le dites si justement, de revoir autour de

soi tout ce qu'on aime et de revenir à cette lumière qui vous montre

de si belles choses! Que trouverons-nous au delà? La nuit, l'affreuse

nuit. Il n'y aura pas mieux; c'est du moins mon triste pressentiment:

ces tristes limbes dans lesquels Achille, qui n'était plus qu'une

ombre, se promenait en regrettant, non pas de n'être plus un héros,

mais l'esclave d'un paysan pour endurer le froid et la chaleur sous

ce soleil dont grâce au ciel nous jouissons encore (quand il ne pleut

pas).»

[544] Émile Signol (1804-1892) se présentait à l'Institut depuis 1849,

année où il se trouvait en concurrence avec Delacroix.

* * * * *

4 _décembre._--«Monsieur, malgré toutes les sympathies que je ne

puis manquer d'avoir pour les idées émises dans votre mémoire, je ne

puis, en ma qualité de membre du conseil municipal, me joindre à votre

protestation. C'est dans le sein du conseil seulement que je puis

faire valoir les raisons qui, au nom du goût, militent en faveur de la

conservation de la belle fontaine[545] et de l'allée; mais il ne m'est

pas interdit de faire des vœux sincères pour que le président du

Sénat et les sénateurs adressent à l'Empereur des demandes, et, s'il le

faut, des supplications, pour que le projet de la Ville soit modifié

dans le sens de celui de M. de Gisors.»

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 91 / 104 题