«Nous avons en nous comme une roue qui fait tout mouvoir comme dans un
moulin. Il faut absolument la faire tourner, sans cela elle se rouille,
et tout s'arrête dans notre machine, corps et esprit. Votre excellent
régime vous entretient dans cette bonne disposition; moi, il me faut
exercice et travail.
«Vous me demandez des nouvelles du bon Guillemardet: il est de sa
personne d'une mauvaise et bien chancelante santé, et il vient
d'éprouver un malheur de famille. Il a perdu sa nièce, Mme Coquille,
qui vient de mourir après une maladie qui a duré plus de quinze ans
et dans un âge où elle pouvait encore se promettre de vivre. Il y a
vraiment des existences condamnées à des souffrances particulières, ce
qui ne les garantit pas des chagrins et des souffrances qui affligent
tous les hommes en général. Le pauvre Félix que vous avez connu,
l'oncle de cette même Coquille, s'est vu, avant trente ans, assassiné
lentement par une maladie implacable qui le retranchait du nombre des
vivants, de son vivant même, en lui interdisant toute espèce de plaisir
et en l'accablant de maux incessants.
«Tenons-nous bien, cher et respectable ami. Que dans trente ans nous
puissions nous revoir encore tantôt à Paris, tantôt à Strasbourg!
«Je lisais dernièrement l'histoire du vieux Law, mort sous Charles
II à cent quarante et quelques années. Il se portait comme un charme
et n'observait aucun régime particulier. Le roi voulut le voir: on
l'accabla de prévenances et, entre autres, d'excès de nourriture
auxquels il n'était nullement accoutumé; une indigestion l'emporta. À
l'ouverture de son corps, on ne trouva pas un organe malade ou affaibli.
«Voilà de beaux exemples à se proposer. Vous voyez que vous avez le
temps de faire des projets, pourvu toutefois que les rois ne vous
donnent pas d'indigestions.»
J'écris sous la même inspiration à Mme Sand:
«Sachez, ma bien chère amie, que quelques années de trop, qui délient
dans I intelligence certains ressorts, rendent singulièrement lourds
ceux qui nous font mouvoir et digérer. Je crois certainement au
perfectionnement de notre esprit par le fait de l'âge; je parle d'un
bon esprit, sain naturellement et juste surtout. Mais, ô condition
cruelle de l'implacable nature! il n'y a bientôt plus ni corps, ni
circulation dans ce corps pour aider cet esprit; l'homme de bien s'en
va quand il commence à bien faire, disait Thémistocle. Bref, vous voilà
hors d'affaire avec un renouvellement de santé.
«Quel bonheur, comme vous le dites si justement, de revoir autour de
soi tout ce qu'on aime et de revenir à cette lumière qui vous montre
de si belles choses! Que trouverons-nous au delà? La nuit, l'affreuse
nuit. Il n'y aura pas mieux; c'est du moins mon triste pressentiment:
ces tristes limbes dans lesquels Achille, qui n'était plus qu'une
ombre, se promenait en regrettant, non pas de n'être plus un héros,
mais l'esclave d'un paysan pour endurer le froid et la chaleur sous
ce soleil dont grâce au ciel nous jouissons encore (quand il ne pleut
pas).»
[544] Émile Signol (1804-1892) se présentait à l'Institut depuis 1849,
année où il se trouvait en concurrence avec Delacroix.
* * * * *
4 _décembre._--«Monsieur, malgré toutes les sympathies que je ne
puis manquer d'avoir pour les idées émises dans votre mémoire, je ne
puis, en ma qualité de membre du conseil municipal, me joindre à votre
protestation. C'est dans le sein du conseil seulement que je puis
faire valoir les raisons qui, au nom du goût, militent en faveur de la
conservation de la belle fontaine[545] et de l'allée; mais il ne m'est
pas interdit de faire des vœux sincères pour que le président du
Sénat et les sénateurs adressent à l'Empereur des demandes, et, s'il le
faut, des supplications, pour que le projet de la Ville soit modifié
dans le sens de celui de M. de Gisors.»
*