--Ombre du _blanc_, linge, etc.: _Violet de Mars._ (_Ton de zinc royal_
et _vert émeraude._)
--Arrivée du bon cousin à onze heures du soir.
[534] _Surville_, ancien comédien, devenu marchand de tableaux.
* * * * *
6 _juillet._--Donné à M. Charles Nègre[535] deux études avec un petit
carton pour essai:
1° La _Femme noyée_ du plafond du Louvre[536];
2° Études pour l'_Hercule_[537].
*
_Dieppe_, 18 _juillet._--Parti de Paris pour Dieppe après un
désappointement que m'a valu le changement des heures. Je comptais
prendre le chemin de fer à huit heures et demie; arrivé à la gare, on
m'annonce que je ne partirai qu'à une heure par le train express. Je
retourne à la maison où je vais tuer le temps jusqu'à l'heure dite,
sauf le temps que j'ai passé à déjeuner à ce café du chemin de fer, rue
Saint-Lazare. Jenny partait pour Champrosay à midi. Je trouve à la gare
de Rouen Mme de Salvandy, fille cadette de Rivet.
Arrivé à cinq heures, trouvé à la gare Mme Grimblot dont j'admire,
en marchant derrière elle et avant de la reconnaître, l'imposante
crinoline. Elle habite Dieppe tout à fait. Je ne me suis pas enquis des
motifs qui pouvaient la porter à une résolution si grave.
J'étais un peu après installé à l'hôtel Victoria sur le port, ainsi que
je le désirais, et j'y faisais à six heures le plus détestable dîner
avec des rogatons. Les hôtels n'ont eu garde de ne pas adopter la mode
des dîners modernes qui font la cuisine en abrégé et vous servent des
restes; ils font au reste comme les grands seigneurs: la cuisine s'en
va comme tant de bonnes choses. Je me suis un moment applaudi de cette
mauvaise chère, en pensant que je n'éprouverais pas la tentation de
manger trop, étant venu ici pour me mettre au régime.
À la jetée après dîner et tout d'un temps, quoique la nuit arrivât.
J'ai longé la plage et l'établissement, et ai été visiter les rochers à
la gauche des bains; mais l'obscurité m'a chassé.
*
19 _juillet._--Je passe ma journée presque entière sur la jetée. Je
vois sortir le yacht anglais; j'avais les yeux dessus lorsque est tombé
ce malheureux qui s'est noyé et qu'on n'a retrouvé que le lendemain.
Je vais le soir à Saint-Remy; magnifique effet de cette bizarre
architecture éclairée par deux ou trois chandelles fumantes plantées çà
et là pour rendre les ténèbres visibles. On ne peut rien voir de plus
imposant.
J'éprouve de la satisfaction à me trouver isolé ici, m'occupant de mes
petites affaires et me suffisant. J'avais trouvé à la jetée Mme de
Lajudie, l'autre fille de Rivet, que le mauvais temps empêche de se
baigner.
--Buffon n'aimait que les vers de Racine; encore disait-il: «Il eût été
plus exact en prose,»
*
20 _juillet._--Après une très longue séance à la jetée où la mer est
très belle, mais où le soleil me réchauffait un peu malgré le vent,
je suis retourné à Saint-Remy. J'y ai fait un très mauvais croquis
d'une copie de tableau de maître que j'avais dessiné dans un de mes
précédents voyages: _Christ déposé de la croix._
Je crois apercevoir Mme.. entrant dans l'église avec un enfant. Je
m'esquive, mais c'est pour retrouver, rue de la Barre, Mme Grimblot
chez son épicier où elle était en voisine. J'ai été chez elle
causer une heure. Elle m'a rappelé d'anciens temps et d'anciennes
connaissances. La pauvre Mirbel est morte pour ainsi dire à temps:
elle serait morte d'ennui et de tristesse. Ses anciens amis ne la
voyaient plu guère. La solitude, qui attend tous ceux qui vivent trop
longtemps, l'entourait déjà prématurément. Elle n'avait pas une grande
fortune pour les dehors qu'elle étalait; elle s'en tirait à force
d'économies, triste situation quand tous ses efforts ne tendaient qu'à
satisfaire des jouissances de vanité. Elle cherchait à attirer chez
elle les personnages du régime qui avait succédé à celui des premiers
Bourbons. Mme Grimblot, dans un temps qui n'était pas encore celui de
sa décadence, l'avait un matin rencontrée sur le pont Neuf, rapportant
de la halle deux maquereaux. Elle ne gagnait plus guère d'argent dans
les derniers temps.
Le soir, retourné à la jetée par un très beau temps; la mer superbe,
quoique à marée basse. J'y vois tous les effets propres à mon _Christ
marchant sur la mer_[538]. Mme Manceau, que j'y retrouve après tant de
temps, me promet de me chanter _Orphée_, si je vais la voir.
Je retourne par la plage et rentre encore dans Saint-Remy. Un malaise
de l'estomac me fait encore prolonger avec succès ma promenade jusqu'à
dix heures passées. J'entre à Saint-Jacques, éclairé de même par de
rares chandelles; mais son architecture écrasée ne produit pas le même
effet que celle de Saint-Remy[539].
*
_Samedi_ 21 _juillet._--Pluie toute la journée. Après avoir essayé de
reproduire l'effet de soleil couchant que j'ai vu hier soir, je fais
une promenade sous les arcades pendant la pluie; je me hasarde à gagner
la jetée pendant une éclaircie. J'y trouve les dames Rivet et leurs
maris. Une pluie affreuse me chasse, et je rentre trempé.
Je pensais, en déjeunant en face de cette famille anglaise, le
mari, la femme et les trois grands dadais de fils, tous plus laids
et ressemblants les uns que les autres à leur auteur, à la morgue
singulière de ces automates à argent, et à leur orgueil stupide de
cette fameuse constitution qui ne leur garantit pas plus de liberté
qu'à nous autres, qu'ils regardent comme de véritables esclaves. Il
faut absolument, dans un pays d'égalité, de partage égal de fortune
entre les enfants, un gouvernement fort et centralisateur pour faire
les grandes choses. Les fortunes particulières sont trop divisées.
L'aristocratie anglaise permet de grands efforts qui n'ont pas
toutefois, sous une infinité de rapports, l'ensemble qu'on peut obtenir
d'un gouvernement qui veille plus particulièrement et avec plus de
puissance aux grands objets qui honorent les nations, aux grandes
entreprises, aux expéditions subites, etc.
Les bons bourgeois anglais ont la bonté d'être très fiers de leurs
grands seigneurs, qui ne les saluent pas, tirent à eux toute la
substance, et exercent dans toute la plénitude le gouvernement.
*
22 _juillet._--Je suis décidément enrhumé; j'ai des moments d'ennui
profond où je veux partir pour Paris. La nuit, je me figure que tout
est perdu. Il faut avouer qu'il est dur au mois de juillet de grelotter
dans sa chambre. J'ai demandé avant-hier qu'on me fît du feu; mais
Mme Gibbon, mon hôtesse, se défiant de ses cheminées qui n'ont jamais
été destinées à cet objet, m'a donné une chaufferette, qui m'a rendu
tolérable le séjour de ma chambre pendant que je lisais.
J'ai loué des livres pour huit jours. J'ai mis le nez dans un livre
de Dumas intitulé: _Trois mois au Sinaï_[540]. C'est toujours ce ton
cavalier et de vaudeville, qu'il ne peut dépouiller, en parlant même
des Pyramides; c'est un mélange du style le plus emphatique, le plus
coloré, avec les lazzi d'atelier qui seraient tout au plus de mise dans
une partie d'ânes à Montmorency. C'est fort gai, mais fort monotone, et
je n'ai pu aller à la moitié du premier volume.
J'ai pris _Ursule Mirouet_, de Balzac; toujours ces tableaux d'après
des pygmées dont il montre tous les détails, que le personnage soit
le principal ou seulement un personnage accessoire. Malgré l'opinion
surfaite du mérite de Balzac, je persiste à trouver son genre faux
d'abord et faux ensuite ses caractères. Il dépeint les personnages,
comme Henry Monnier, par des dictons de profession, par les dehors,
en un mot; il sait les mots de portière, d'employé, l'argot de chaque
type. Mais quoi de plus faux que ces caractères arrangés et tout
d'une pièce? Son médecin et les amis de son médecin, ce vertueux curé
Chaperon dont la vie sage et jusqu'à la forme de son habit, dont
il ne nous fait pas grâce, reflète la vertu, cette Ursule Mirouet,
merveille de candeur dans sa robe blanche et avec sa ceinture bleue,
qui convertit à l'église son incrédule d'oncle?
Personne n'est parfait, et les grands peintres de caractères montrent
les hommes comme ils sont.
--Hier, tristesse et ennui extrême; probablement je me portais plus
mal. Samedi soir, j'ai fait au Pollet une promenade plus triste encore.
J'ai été hier du côté du cours Bourbon. Pourquoi ne me suis-je pas
trouvé heureux de m'y voir quand dans le moment même il me semblait
que, lorsque j'y suis venu dans un autre voyage, je m'y suis trouvé
très heureux? Le souvenir fait complètement illusion.
Aujourd'hui, après déjeuner, j'ai été voir Mme Manceau, qui m'a chanté
très bien des morceaux d'_Orphée._ Ensuite au rocher au bas du château.
Revenu par la plage et regardé les exercices des soldats, la formation
du carré, la marche en carré, etc.
*
25 _juillet._--Aujourd'hui, très souffrant. Je reçois une lettre de
Jenny et de Mme de Forget: je récris.
*
_Champrosay_, 27 _juillet._--Je pars à midi moins un quart; arrivé à
Paris à quatre heures vingt minutes. J'ai le temps d'arriver au plus
vite pour partir à cinq heures un quart par le chemin de Corbeil.
La jeune dame que je croyais sous la tutelle de l'homme silencieux et
désagréable du coin, en face d'elle. La langue de la jeune personne
se dénoue, à ma grande surprise, dans la salle de la douane, pour
s'adresser à moi avec une amabilité extrême; mon âge et le chemin de
fer de Corbeil m'empêchent de donner suite à cette charmante aventure.
Elle ressemblait à Mme D...
J'arrive à six heures, enchanté de me trouver chez moi.
*
31 _juillet._--Je commence à aller mieux. Je dîne chez Baÿvet avec
M. Darblay[541] qui me fait politesse. Legendre et Féray[542] s'y
trouvent. Je rencontre aussi le maire Renoux et sa femme.
[535] _Charles Nègre_, photographe fort habile qui exécutait des
reproductions pour les artistes par des procédés scientifiques qui ont
abouti à l'héliogravure.
[536] Voir _Catalogue Robaut_, n° 296.
[537] Voir _Catalogue Robaut_, nos 298 à 308.
[538] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1202 à 1204.
[539] Delacroix, en écrivant cette note, a dû interposer les noms des
deux églises de Dieppe, dans un moment de confusion; car rien n'est
plus massif que Saint-Remy avec ses énormes colonnes, trois fois plus
grosses que celles de Saint-Jacques.
[540] Le véritable titre de cet ouvrage en deux Volumes, paru en 1838,
est: _Quinze jours au Sinaï_, nouvelles impressions de voyage.
[541] _Stanislas Darblay_, grand industriel qui se consacra d'abord
au commerce des grains et entreprit ensuite de relever dans la vallée
d'Essonnes l'industrie du papier. M. Darblay était alors député de
Seine-et-Oise.
[542] _Ernest Féray_, manufacturier; ancien maire d'Essonnes, fut
envoyé en 1871 par le département de Seine-et-Oise à l'Assemblée
nationale.
* * * * *
1er _août._--Je lis toujours Voltaire avec délices.
À propos d'un article sur _Hamlet_ dans le volume des _Mélanges_ de
littérature. À travers les obscurités de cette traduction scrupuleuse,
qui ne peut rendre le mot propre en anglais, on retrouve son naturel
qui ne craint pas les idées les plus basses ni les plus gigantesques,
son énergie que les autres nations croiraient dureté, ses hardiesses
que des esprits accoutumés aux tours étranges prendraient pour du
galimatias. Mais sous ces voiles on découvrira de la vérité, de la
profondeur, et je ne sais quoi qui attache et qui remue beaucoup plus
que ne ferait l'élégance... C'est un diamant brut qui a des taches; si
on le polissait, il perdrait de son poids. Ne semble-t-il pas qu'on
peut dire la même chose du Puget? Voyez-le au Louvre, entouré de
tous les ouvrages de son temps, conçus dans le style de la correction
classique et irréprochable, si cette correction et une certaine
élégance froide sont un mérite. Au premier abord, il vous choque par
quelque chose de bizarre, de mal conçu dans l'ensemble et de confus; si
vous attachez vos yeux sur une des parties comme un bras, une jambe, un
torse, aussitôt toute cette force vous gagne; il écrase tout, vous ne
pouvez vous en détacher.
*
6 _août._--Je dois rendre justice à Dumas et à Balzac. Il y a, dans la
peinture des remords de son maître de poste (c'est dans la dernière
partie d'_Ursule Mirouet)_, des traits d'une grande vérité. J'écris
ceci à Champrosay après la mort de la mère Bertin. L'agitation que j'ai
remarquée dans un de ses héritiers m'a rappelé certains mouvements
du _Mirouet_ de Balzac, et, chose singulière, m'a fait faire plus
que jamais des réflexions sur l'avantage d'être honnête, quand cet
avantage, qui consiste dans la paix de la conscience, ne viendrait
qu'après cette nécessité pour une âme noble de ne pas se dégrader par
des bassesses intéressées. Ces sentiments m'ont rappelé ce que j'ai lu
ces jours-ci dans Voltaire, et dont il faut que je recherche les termes
précis, à savoir, quand un livre vous élève, inspire des sentiments
d'honneur et de vertu, ce livre est jugé, il est bon, etc.
Il y aurait pourtant des restrictions: celui de Balzac, faux dans
une foule de parties, est mauvais par là; il est bon par la peinture
vraie de cette grossière nature qui, toute dépourvue quelle est de
délicatesse native, ne peut porter le poids du remords.
Dumas m'a plu aussi avec ses _Mémoires d'Horace_ insérés dans le
_Siècle_[543]. C'est une idée heureuse, et le peu que j'en ai lu m'a
paru finement et singulièrement arrangé.
*
9 _août._--Je retourne chez Mme Barbier, qui m'invite. Elle était seule
avec son fils, et j'ai passé une agréable soirée.
Elle m'avait promis de venir chez moi avec la duchesse Colonna; c'est
ce qu'elle a fait deux jours après, c'est-à-dire le dimanche, pendant
que j'étais chez M. Darblay.
*
12 _août._--Chez M. Darblay avec M. et Mme Baÿvet vers trois heures,
malgré de grandes craintes de pluie à cause de celle du matin.
Cependant, nous avons eu un temps admirable. Dîner avec Baÿvet en
revenant à sept heures et demie; je mourais de faim depuis trois heures.
*
14 _août._--Promenade vers deux heures par la route de Soisy, le
derrière du parc de la Folie; remonté par un petit bois délicieux;
traversé les carrières et trouvé en face l'allée verte qui m'a mené au
chemin de l'Ermitage.
Je lis en rentrant dans Voltaire (_Mélanges d'histoire et de
philosophie_, tome II) son article de la _Chimère du souvenir._
[543] Le _Siècle_ publiait alors en feuilleton cette fantaisie sur Rome
ancienne, soi-disant tirée d'un manuscrit trouvé à la bibliothèque du
Vatican.
* * * * *
2 _octobre._--J'écris à M. Lamey: «Que dites-vous de tout ce qui se
passe? Le hasard et les passions des hommes ne cesseront-ils pas
d'amener les combinaisons les plus étranges, pour faire damner ceux
qui en sont victimes, et pour occuper les loisirs des gobe-mouches au
nombre desquels je me range, par l'avidité avec laquelle je dévore ces
journaux impertinents et menteurs qui se jouent de notre soif pour les
nouvelles?»
*
13 _octobre._--Je voyage avec M. G..., de Juvisy. Il dit que M.
Magne disait qu'il avait appris à raisonner et à se conduire d'après
Condillac.
*
21 _octobre._--Ce Rubens est admirable; quel enchanteur! Je le boude
quelquefois, je le querelle sur ses grosses formes, sur son défaut
de recherche et d'élégance. Qu'il est supérieur à toutes ces petites
qualités qui sont tout le bagage des autres! Il a du moins, lui, le
courage d'être lui; il vous impose ces prétendus défauts qui tiennent
à cette force qui l'entraîne lui-même et nous subjugue en dépit des
préceptes qui sont bons pour tout le monde excepté pour lui. Bayle
faisait profession d'estimer les anciens ouvrages de Rossini plus que
les derniers, qui sont pourtant regardés comme supérieurs parla foule;
il donne cette raison que, dans sa jeunesse, il ne cherchait pas à
faire de la _musique forte_, et c'est vrai. Rubens ne se châtie pas, et
il fait bien. En se permettant tout, il vous porte au delà de la limite
qu'atteignent à peine les plus grands peintres; il vous domine, il vous
écrase sous tant de liberté et de hardiesse.
Je remarque aussi que sa principale qualité, s'il est possible qu'il en
faille préférer quelqu'une, c'est la prodigieuse saillie, c'est-à-dire
la prodigieuse vie. Sans ce don, point de grand artiste; c'est à
réaliser le problème de la saillie et de l'épaisseur qu'arrivent
seulement les plus grands artistes. J'ai dit ailleurs, je crois, que,
même en sculpture, il se trouvait des gens qui avaient le secret de
ne point faire saillant; cela deviendra évident pour tout homme doué
de quelque sentiment qui comparera le Puget à toutes les sculptures
possibles, je n'en excepte pas même l'antique. Il réalise la vie
par la saillie comme personne n'a pu le faire; de même pour Rubens
à l'égard des peintres. Titien, Véronèse sont plats à côté de lui;
remarquons en passant que Raphaël, malgré le peu de couleur et de
perspective aérienne, est en général très saillant dans les figures
individuellement. On n'en dirait pas autant de ses modernes imitateurs.
On ferait une bonne plaisanterie sur la recherche du plat, si estimé
dans les arts à la mode, y compris l'architecture.
*