Je trouve dans un calepin écrit à Augerville pendant mon séjour en
juillet 1855 (Mme Jaubert s'y trouvait): «Je voyais tout à l'heure ces
demoiselles bleues, vertes, jaunes, qui se jouaient sur les herbes
le long de la rivière. À l'aspect de ces papillons qui ne sont pas
des papillons, bien que leurs corps présentent de l'analogie, dont
les ailes se déploient un peu comme celles des sauterelles, et qui ne
sont pas des sauterelles, j'ai pensé à cette inépuisable variété de
la nature, toujours conséquente à elle-même, mais toujours diverse,
affectant les formes les plus variées avec l'usage des mêmes organes.
L'idée du vieux Shakespeare s'est offerte aussitôt à mon esprit, qui
crée avec tout ce qu'il trouve sous sa main. Chaque personnage placé
dans telle circonstance se présente à lui tout d'une pièce avec son
caractère et sa physionomie. Avec la même donnée humaine il ajoute ou
il ôte, il modifie sa manière et vous fait des hommes de son invention
qui pourtant sont vrais... C'est là un des plus sûrs caractères du
génie. Molière est ainsi, Cervantes est ainsi, Rossini avec son alliage
est ainsi; s'il diffère de ces hommes, c'est par une exécution plus
nonchalante. Par une bizarrerie qui ne se rencontre pas souvent chez
les hommes de génie, il est paresseux, il a des formules, des placages
habituels qui allongent sa manière, qui se sentent bien toujours de sa
facture, mais ne sont pas marqués d'un cachet de force et de vérité.
Quant à sa fécondité, elle est inépuisable, et là où il l'a voulu il
est vrai et idéal à la fois.»
*
13 _avril.--Sur les sonorités en musique.--Sur l'Opéra._ Voir mes notes
écrites à Champrosay en mai 1855[523].
Mon cher petit Chopin s'élevait beaucoup contre l'école qui attache
à la sonorité particulière des instruments une partie importante de
l'effet de la musique. On ne peut nier que certains hommes, Berlioz
entre autres, sont ainsi, et je crois que Chopin, qui le détestait,
en détestait d'autant plus sa musique qui n'est quelque chose qu'à
laide des trombones opposés aux flûtes et aux hautbois en concordant
ensemble. Voltaire définit le beau _ce qui doit charmer l'esprit
et les sens._ Un motif musical peut parler à l'imagination sur un
instrument borné à ses sons propres comme le piano par exemple, et
qui n'a par conséquent qu'une manière d'émouvoir les sens; mais on ne
peut nier cependant que la réunion de divers instruments ayant chacun
une sonorité différente ne donne plus de force et plus de charme à
la sensation. À quoi servirait d'employer tantôt la flûte, tantôt la
trompette, l'une pour annoncer un guerrier, l'autre pour disposer l'âme
à des émotions tendres et bocagères? Dans le piano même, pourquoi
employer tour à tour les sons étouffés ou les sons éclatants, si ce
n'est pour renforcer l'idée exprimée? Il faut blâmer la sonorité mise
à la place de l'idée exprimée, et encore faut-il avouer qu'il y a dans
certaines sonorités, indépendamment de l'expression pour l'âme, un
plaisir pour les sens. Je me rappelle que la voix de....., chanteur
froid et sans beaucoup d'expression, avait par la seule émission du
son un charme incroyable. Il en est de même dans la peinture: un
simple trait exprime moins et plaît moins qu'un dessin qui rend les
ombres et les lumières; ce dernier, à son tour, exprimera moins qu'un
tableau, si ce dernier est amené au degré d'harmonie où le dessin et
la couleur se réunissent dans un effet unique. Il faut se rappeler ce
peintre ancien qui, ayant exposé une peinture représentant un guerrier,
faisait entendre en même temps, derrière une tapisserie, des fanfares
de trompettes.
Les modernes ont inventé un genre qui réunit tout ce qui semble pouvoir
charmer l'esprit et les sens: c'est l'opéra[524]. La déclamation
chantée a plus de force que celle qui n'est que parlée. L'ouverture
dispose à ce que l'on va entendre, bien que d'une manière vague. Le
récitatif expose les situations et établit le dialogue avec plus de
force que ne ferait une simple déclamation, et l'air, qui est en
quelque sorte le point d'admiration, le moment de la passion par
excellence dans chaque scène, complète la sensation par la réunion de
la poésie et de tout ce que la musique peut y ajouter; joignez à cela
l'illusion des décorations, les mouvements gracieux de la danse, en un
mot la pompe et la variété du spectacle.
Malheureusement, tous les opéras sont ennuyeux parce qu'ils nous
tiennent trop longtemps dans une situation que j'appellerai abusive. Le
spectacle qui tient les sens et l'esprit en échec fatigue plus vite.
Vous êtes promptement rassasié de la vue d'une galerie de tableaux; que
sera-ce d'un opéra qui réunit dans un même cadre l'effet de tous les
arts ensemble?
*
14 _avril._--Hier 13 et vendredi, malgré le présage, je suis rentré
dans mon atelier après ma longue convalescence; ce que j'ai à faire
dans l'espace de trois semaines ou un mois est incroyable. Finir pour
Estienne les _Chevaux qui se battent dans l'écurie_[525], les _Chevaux
sortant de la mer_[526], _Ugolin_[527]; presque achevé l'esquisse
de l'_Héliodore_ destinée à Dutilleux; ébaucher et avancer les deux
_tableaux de bataille_ d'Estienne; le _Camp arabe la nuit_; le _Chef
arabe en tête de ses troupes et les femmes qui lui présentent du
lait_[528]; l'_Abreuvoir au Maroc_[529]; avancer beaucoup les quatre
tableaux des _Saisons_ pour Hartmann[530], etc., etc. Reprendre et
achever l'esquisse du _saint Étienne_[531].
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15 _avril.--Sur les caractères au moment des révolutions politiques._
(Voir mes notes écrites à Augerville, le 21 octobre 1859.)
Toutes les révolutions mettent en fièvre les natures basses et prêtes
à mal faire. Les âmes traîtresses posent le masque; elles ne peuvent se
contenir à la vue du désordre universel qui semble offrir des proies
à saisir. Ni le blâme du bienfaiteur que tous ces coquins, enveloppés
dans leur peau de renard, flattaient encore dans l'attente de nouveaux
bienfaits, ni le mépris des honnêtes gens, ni enfin la crainte d'être
vus ce qu'ils sont, rien ne peut leur opposer de frein. Il leur semble
que le monde n'est plus fait que pour les scélérats. Ils se trouvent à
l'aise an milieu du silence des hommes honnêtes; ils se flattent qu'il
n'en est plus pour les juger et leur infliger l'infamie qu'ils méritent.
*