Je lis une _Vie de Léonard de Vinci_ d'un M. Clément (_Revue des Deux
Mondes_, 1er avril 1860). C'est le pendant à une _Vie de
Michel-Ange_, très bonne, du même, publiée l'année dernière. J'y suis
frappé surtout de la disparition notée par lui de presque tous ses
ouvrages, tableaux, manuscrits, dessins, etc. Il n'y a personne qui
ait produit davantage et laissé si peu de chose. Cela me rappelle ce
que Lonchamps[514] dit de Voltaire: qu'il ne croyait jamais avoir
fait assez pour sa réputation. Un peintre, dont les ouvrages sont
uniques, est exposé à bien plus de chances de destruction, ou, ce qui
est peut-être pis, d'altération; il a bien plus de sujet de chercher à
produire beaucoup d'ouvrages pour que quelques-uns au moins puissent
surnager.
Ce serait un ouvrage curieux qu'un Commentaire sur le traité de la
peinture de Léonard. Broder sur cette sécheresse donnerait matière à
tout ce qu'on voudrait.
Voir dans cette vie de Léonard la lettre qu'il écrit au duc de Milan,
où il lui détaille toutes ses inventions. J'y ai trouvé qu'il avait eu
une idée qui répond à celle que j'avais à Dieppe, dans un article sur
l'art militaire[515], d'avoir des chariots qui transportent de petits
détachements de soldats au milieu de l'ennemi, etc. Il dit: «Je fais
des chariots couverts que l'_on ne saurait détruire_, avec lesquels
on pénètre dans les rangs de l'ennemi et on détruit son artillerie.
Il n'est si grande quantité de gens armés qu'on ne puisse rompre par
ce moyen, et derrière ces chariots, l'infanterie peut s'avancer sans
obstacles et sans danger.» Il a tout prévu, il dit: «Dans le cas où
on serait en mer, je puis employer beaucoup de moyens offensifs et
défensifs, et entre autres _construire des vaisseaux à l'épreuve des
bombardes_, etc.»
L'auteur de l'article parle des divers tableaux de la _Cène_, des
peintres célèbres qui ont précédé Léonard: le _Cénacle_ de Giotto,
celui de Ghirlandajo... Les compositions austères sont raides, les
personnages ne marquent ni par leur expression, ni par leur attitude,
etc. Plus jeunes chez l'un de ces maîtres, déjà plus vivaces chez
l'autre, ils ne concourent point à l'action, qui n'a rien de cette
unité puissante et de cette prodigieuse variété que Léonard devait
mettre dans son chef-d'œuvre. Si l'on se reporte au temps où
cet ouvrage fut exécuté, on ne peut qu'être émerveillé du progrès
immense que Léonard fit faire à son art. Presque le contemporain de
Ghirlandajo, condisciple de Lorenzo di Credi et du Pérugin, qu'il avait
rencontré dans l'atelier de Verrocchio, il rompt d'un coup avec la
peinture traditionnelle du quinzième siècle; il arrive sans erreurs,
sans défaillances, sans exagérations et comme d'un seul bond, à ce
naturalisme judicieux et savant, également éloigné de l'imitation
servile et d'un idéal vide et chimérique. Chose singulière! le plus
méthodique des hommes, celui qui parmi les maîtres de ce temps s'est
le plus occupé des procédés d'exécution, qui les a enseignés avec une
telle précision que les ouvrages de ses meilleurs élèves sont tous les
jours confondus avec les siens, cet homme, dont la _manière_ est si
caractérisée, n'a _point de rhétorique_[516]. Toujours attentif à la
nature, la consultant sans cesse, il ne s'imite jamais _lui-même_; le
plus savant des maîtres en est aussi le plus naïf, et il s'en faut que
ses deux émules, Michel-Ange et Raphaël, méritent au même degré que lui
cet éloge.
*
6 _avril._--J'ai été aujourd'hui à Saint-Sulpice. Boulangé n'avait
rien fait et n'avait pas compris un mot de ce que je voulais. Je lui
ai donné l'idée des cadres en grisailles[517] et de la guirlande,
le pinceau à la main et avec furie. Chose étonnante! je suis revenu
fatigué et non énervé. Il me semble que c'est l'entrée en scène de la
santé après tant de petites rechutes.
*
7 _avril._--À Saint-Sulpice, où Boulangé ne m'attendait pas. Cet infâme
coquin ne vient pas, ne travaille pas et m'attribue ces retards sous
prétexte de changements. Il n'y était pas effectivement, je suis rentré
furieux et lui ai écrit eu conséquence.
*
8 _avril._--Varcollier venu, puis Mme R... et Mme Colonna[518] avec qui
j'avais rendez-vous. Je me suis engagé à la recevoir et à aller la voir.
Carrier venu à quatre heures, enthousiasmé surtout de l'intérieur. Il
remarque la petite _Andromède_[519]; et à ce propos je me rappelle
celle de Rubens que j'ai vue il y a longtemps. J'en ai vu deux, au
reste, une à Marseille chez Pellico, l'autre chez Hilaire Ledru[520]
à Paris, très belles de couleur toutes les deux; mais elles me font
songer à cet inconvénient de la main de Rubens qui peint tout comme à
l'atelier, et dont les figures ne sont pas modifiées par des effets
différents et appropriés dans les scènes qu'il a à peindre; de là cette
uniformité des plans; il semble que toutes les figures soient comme les
modèles sur la table, éclairés par le même jour et à la même distance
du spectateur. Véronèse en cela bien différent.
*
9 _avril._--Je trouve dans Bayle que Laïs n'aimait pas Aristippe, qui
était un homme propre et convenable, et s'en faisait payer chèrement ce
qu'elle donnait pour rien à Diogène, sale et puant.
--Je vais faire une seconde séance à l'église pour le ton de fruits;
j'en suis sorti plus fatigué que l'autre jour; j'en conclus que je
ne suis pas remis. Boulangé s'est rangé; mais c'est un drôle de
personnage.....
*