30 _septembre._--Première visite du docteur Laguerre.

[398] Sans doute _Jules Lefebvre_, né en 1884, membre de l'Académie des

Beaux-Arts depuis 1891.

[399] Le docteur _Léon Gaubert_ (1805-1866), médecin du ministère de

l'intérieur, et auteur de travaux intéressants sur l'hygiène.

[400] _Alphonse Périn_ (1798-1875), peintre, élève de Guérin, qui fit

surtout de la peinture religieuse. C'est dans l'atelier de leur maître

commun que s'était nouée cette amitié solide dont parle Delacroix.

* * * * *

3 _octobre._--Pour peindre en détrempe une toile à l'huile, et par

conséquent pour retoucher un tableau à l'huile, mêler à la détrempe

de la bière, qu'on rend plus forte en la faisant recuire. Le vernis

Sœhnée bien pour vernir la détrempe, pour fixer la détrempe, pour

repeindre ensuite à l'huile ayant le ton _frais en dessous._ Peindre

en détrempe avec de la colle coupée: six parties d'eau, une partie

de colle. _Passer_ ensuite de l'amidon bien _passé_ et bien _battu.

Passer_ lestement avec une brosse large.

*

4 _octobre._--Revoir l'_Adam et Ève_[401] ébauché par Andrieu d'après

celui de la bibliothèque de la Chambre.--Revoir le _Château de

Saint-Chartin_, vu par derrière.--Revoir la _Marguerite en prison_[402]

avec Faust et Méphistophélès, puis l'_Aspasie_[403] jusqu'à la ceinture

grande comme nature; voir un bon croquis dans un album du temps.

*

6 _octobre._--De Paris, à neuf heures et demie, à Fontainebleau; trouvé

Viardot. A l'hôtel du _Cadran bleu_, pris une voiture pour Augerville.

Cheminé à distance avec deux personnes qui y allaient aussi, dont M.

Legrand, ami de Berryer. Enchanté de l'embrasser.

Ma journée m'a fatigué.

*

_Augerville, vendredi_ 16 _octobre._--Supériorité de la musique:

absence de raisonnement (non de logique). Je pensais tout cela en

entendant le morceau bien simple d'orgue et de basse que nous jouait

Batta ce soir, après lavoir joué avant le dîner. Enchantement que me

cause cet art; il semble que la partie _intellectuelle_ [404] n'ait

point part à ce plaisir. C'est ce qui fait classer l'art de la musique

à un rang inférieur par les pédants.

Dans la journée, fatigué à suivre Berryer à son arpentage pour son

chemin extérieur. M. de Brézé venu le soir.

«Les phraseurs, me disait Berryer d'après je ne sais qui, commencent

à Massillon.» Je suis de son avis. Quelle tenue en toutes choses

devaient avoir ces gens, capables de développer si longuement et avec

ce soin et ce respect de l'objet qu'on traite ou de la personne à qui

on s'adresse, et cela avec l'absence de prétention et de l'effet qui a

toujours été en grandissant depuis!

*

19 _octobre._--Parti d'Augerville à une heure et demie. On est venu

me prendre de Fontainebleau. Mme de Lagrange partie une demi-heure

auparavant.

Arbres cassés dans la forêt par un ouragan qui en a déraciné d'énormes.

Feuillage mort contrastant. Cassure blanche.

Arrivé vers quatre heures. Fait un tour dans le parc par un temps gris

et pluvieux.--Les carpes[405].--Dîné vers cinq heures; parti à sept

heures moins un quart.

[401] Voir _Catalogue Robaut_, n° 853 et n° 902.

[402] Voir _Catalogue Robaut_, n° 251.

[403] Voir _Catalogue Robaut_, n° 47 et supplément.

[404] Sur l'élément _intellectuel_ des arts, voir le beau développement

du début de l'année 1854, à propos des _spécialistes_ auxquels, dit-il,

«la partie intellectuelle de l'art manque complètement». (Voir t. II, p

321.)

[405] Les fameuses carpes de l'étang de la Cour des Fontaines, situé

entre le Jardin Anglais et l'avenue de Maintenon.

* * * * *

_Paris_, 4 _novembre._--Je remarquais un de ces matins, étant au

soleil dans ma galerie, l'effet prismatique de la multitude de petits

poils du drap de ma veste grise. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel

y brillaient comme dans le cristal ou le diamant. Chacun de ces

poils étant poli réfléchissait les plus vives couleurs, lesquelles

changeaient à chaque mouvement que je faisais; nous n'apercevons pas

cet effet en l'absence du soleil, mais...[406].

*

8 _novembre._--Donné à Haro le petit Watteau qui me vient de

Barroilhet[407], pour le restaurer.

Lui demander les arbres de Valmont, sur carton.

*

9 _novembre._--Je reçois ce matin une lettre de mon bon Lamey. Chose

singulière: depuis mon réveil, je pensais à lui continuellement;

au plaisir que j'aurais à recevoir de ses nouvelles, et surtout à

l'habitude que nous devrions prendre de nous écrire: c'est justement

ce qu'il me demande dans sa lettre.

J'écris ceci pour l'idée que m'a suggérée le commencement de cette

lettre. _Si va les bene est, ego valeo ..._ Je me suis mis à réfléchir

sur ce mot _valere_, qui signifie en français _se bien porter_,

expression ou plutôt locution qui peint en plusieurs mots une des

situations de l'homme qui est en santé, peut-être à la vérité la

principale et qui est le plus sûr indice de la force, celle de se

trouver sur ses jambes, car l'homme malade est ordinairement couché.

Il n'y a pas en français un mot unique qui exprime être en santé,

et, chose bizarre, le mot latin qui l'exprime a passé toutefois dans

notre langue: c'est le mot _valoir._ Les Anglais disent d'un homme:

_Il vaut tant_; c'est comme s'ils disaient: La santé de la bourse est

bonne ou mauvaise. Nous disons: Cette maison vaut cent mille francs,

c'est-à-dire elle a la valeur, la force, la durée probable, en un mot

la santé dune maison de cent mille francs. _Valeur_ vient de _valoir_

et par conséquent de VALERE. Il faut en conclure que, dans l'idée de

tout le monde, la première condition pour être valeureux est de se bien

porter. On a de la valeur, on vaut beaucoup: la santé du corps ajoute à

celle de l'âme et souvent n'est pas autre chose.

La valeur, le courage dans un corps affaibli est une chose rare; encore

dans l'homme qui en est capable, faut-il remarquer combien il sera plus

en possession de cette valeur même, s'il se trouve relativement dans un

meilleur état de santé!

--_Du mot_ DISTRACTION.--Il y a longtemps que j'avais fait des

réflexions analogues sur le mot _Distraction_, pour exprimer des

plaisirs, des passe-temps. Il vient de _distrahere_, détacher de,

arracher de. Le vulgaire, quand il dit qu'il se donne des distractions,

ne se dit pas que cette expression est toute négative; elle exprime

la première opération à faire pour aller à une jouissance quelconque:

c'est de se tirer d'abord de l'état d'ennui ou de souffrance dans

lequel on se trouve. Ainsi, _je vais me distraire_ signifie: Je vais

ôter de ma pensée le souvenir du mal présent; je vais oublier, si je

puis, mon chagrin, quitte à trouver ensuite du plaisir par-dessus le

marché. Tous les hommes ont besoin d'être distraits et veulent l'être

continuellement. Il n'y a peut-être que le musulman stupide (il nous

paraît tel à nous autres) qui semble se suffire à lui-même, accroupi

pendant des journées sur un tapis, en tête-à-tête avec sa pipe; encore

est-ce là une sorte de distraction. C'est une occupation fainéante qui

remplit les heures d'une façon machinale.

Quant à nos distractions, ce sont celles que donnent des lectures, des

spectacles, les cartes, la promenade: il y en a qui s'amusent, d'autres

qui restent des heures interminables avec les occupations que donnent

les travaux de l'esprit; mais, encore un coup, ce sont des personnes

qui charment les heures de la prison par les imaginations d'un état

qui les met hors de l'état présent, c'est-à-dire qui les arrache à

la contemplation de soi-même. Ne peut-il donc arriver que, sans le

secours de ces passe-temps plus ou moins frivoles, on vive en compagnie

de soi-même, sans appeler à son secours, ou la société d'un autre

être, notre pareil, et aussi ennuyé que nous, ou les spectacles que

donnent à notre esprit les inventions d'autres hommes comme nous, qui

ont eux-mêmes cherché dans l'enfantement de ces ouvrages, qui charment

maintenant nos heures, une ressource contre les difficultés de vivre

avec eux-mêmes?

Pythagore compare le spectacle du monde à celui des jeux Olympiques:

les uns y tiennent boutique et ne songent qu'au profit; les autres

payent de leur personne et cherchent la gloire; d'autres enfin se

contentent de voir les jeux.

*

11 _novembre._--Dans la journée chez Viardot, que je n'ai pas trouvé.

Ensuite chez Mme de Lagrange. Je conviens de revenir dîner avec elle,

Berryer et Musset. Mme Las Marismas s'y trouve: façon d'Anglaise qui ne

manque pas de charme.

B... se plaignant à Nice des moustiques, et M. de Landi, le père, lui

disant obligeamment: «Nous en avons douze espèces comme cela.»

*

_Vendredi_ 13 _novembre._--Il est difficile de dire quelles couleurs

employaient les Titien et les Rubens pour faire ces tons de chair si

brillants et restés tels, et en particulier ces demi-teintes dans

lesquelles la transparence du sang sous la peau se fait sentir malgré

le gris que toute demi-teinte comporte. Je suis convaincu pour ma part

qu'ils ont mêlé, pour les produire, les couleurs les plus brillantes.

La tradition était interrompue à David, lequel, ainsi que son école, a

amené d'autres errements.

Il est passé en principe, pour ainsi dire, que la sobriété était un

des éléments du beau. Je m'explique: après le dévergondage du dessin

et les éclats intempestifs de couleurs qui ont amené les écoles de

décadence à outrager en tous sens la vérité et le goût, il a fallu

revenir à la simplicité dans toutes les parties de l'art. Le dessin

a été retrempé à la source de l'antique: de là une carrière toute

nouvelle ouverte à un sentiment noble et vrai. La couleur a participé

à la réforme; mais cette réforme a été indiscrète, en ce sens qu'on a

cru qu'elle resterait toujours de la couleur atténuée et ramenée à ce

qu'on croyait, à mie simplicité qui n'est pas dans la nature. On trouve

chez David (dans les _Sabines_, par exemple, qui sont le prototype de

sa réforme) une couleur qui est relativement juste; seulement les tons

que Rubens produit avec des couleurs franches et virtuelles telles que

des _verts_ vifs, des _outremers_, etc., David et son école croient

les retrouver avec le _noir_ et le _blanc_ pour faire du _bleu_, le

_noir_ et le _jaune_ pour faire du _vert_, de l'_ocre rouge_ et du

_noir_ pour faire du _violet_, ainsi de suite. Encore emploie-t-il des

couleurs terreuses, des _terres d'ombre_ ou de _Cassel_, des _ocres_,

etc.--Chacun de ces verts, de ces bleus relatifs, joue son rôle dans

cette gamine atténuée, surtout quand le tableau se trouve placé dans

une lumière vive qui, en pénétrant leurs molécules, leur donne tout

l'éclat dont elles sont susceptibles; mais si le tableau est placé dans

l'ombre ou en fuyant sous le jour, la terre redevient terre et les

tons ne jouent plus, pour ainsi dire. Si surtout on le place à côté

d'un tableau coloré comme ceux des Titien et des Rubens, il paraît ce

qu'il est effectivement: terreux, morne et sans vie. _Tu es terre et tu

redeviens terre._

Van Dyck emploie des couleurs plus terreuses que Rubens, l'_ocre_, le

_brun rouge_, le _noir_, etc.

*

_Vendredi_ 20 _novembre._--Je compare ces écrivains qui ont des idées,

mais qui ne savent pas les ordonner, à ces généraux barbares qui

menaient au combat des nuées de Perses ou de Huns combattant au hasard,

sans ordre, sans unité d'efforts, et par conséquent sans résultat. Les

mauvais écrivains se trouvent aussi bien parmi ceux qui ont des idées

que chez ceux qui en sont dépourvus. C'est le sentiment de l'unité et

le pouvoir de la réaliser dans son ouvrage qui font le grand écrivain

et le grand artiste.

[406] La suite manque dans le manuscrit.

[407] _Paul Barroilhet_ (1805-1871). Le célèbre baryton de l'Opéra

était grand amateur de peinture et avait eu de nombreux tableaux de

Delacroix. (Voir le _Catalogue Robaut._)

* * * * *

_Samedi_ 5 _décembre._--À l'Institut, Gatteaux[408] fait une sortie

sur la couleur. Le ministre[409] y était.

*

9 _décembre._--J'ai toujours fait trop d'honneur à tous les gens que

j'ai vus pour la première fois: je les crois toujours supérieurs.

*

_Dimanche_ 20 _décembre._--Je reste chez moi, je ne fais point ma

barbe; tantôt, un petit rhume commençant me donne le prétexte de ne pas

bouger. Depuis le commencement de ce mois je me suis remis à travailler.

L'atelier est entièrement vide. Qui le croirait? Ce lieu, qui m'a

vu entouré de peintures de toutes sortes et de plusieurs qui me

réjouissaient par leur variété et qui chacune éveillaient un souvenir

ou une émotion, me plaît encore dans la solitude. Il semble qu'il soit

doublé. J'ai là dedans une dizaine de petits tableaux que je prends

plaisir à finir. Sitôt que je suis levé, je monte à la hâte, prenant

à peine le temps de me peigner: j'y demeure jusqu'à la nuit, sans

un seul moment de vide ou de regret pour les distractions que les

visites, ou ce qu'on appelle les plaisirs, peuvent donner. Mon ambition

est renfermée dans ces murs. Je jouis des derniers instants qui me

restent pour me voir encore dans ce lieu qui m'a vu tant d'années, et

dans lequel s'est passée en grande partie la dernière période de mon

arrière-jeunesse. Je parle ainsi de moi, parce que, quoique dans un

âge avancé de la vie, mon imagination et un certain je ne sais quoi me

font sentir des mouvements, des élans, des aspirations qui se sentent

encore des belles années. Une ambition effrénée n'a pas asservi mes

facultés au vain désir d'être admiré par les envieux dans quelque poste

en vue, vain hochet des dernières années, sot emploi pour l'esprit

et pour le cœur de ces moments où l'homme au déclin de la vie

devrait plutôt se recueillir dans ses souvenirs ou dans de salutaires

occupations de l'esprit, pour se consoler de ce qui lui échappe, et

remplir ses dernières heures autrement que dans les affaires rebutantes

dans lesquelles les ambitieux consument de longues journées pour être

vus quelques instants ou plutôt pour se voir sous le soleil de la

faveur. Je ne puis quitter sans une vive émotion ces humbles lieux, où

j'ai été tantôt triste et tantôt joyeux pendant tant d'années.

*

_Mercredi_ 23 _décembre._--Jour de réunion générale de l'Institut pour

la nomination d'un sous-bibliothécaire. La vue de toutes ces figures

m'a amusé. Berryer y était, que je n'avais pas vu et qui est venu à

moi. Nous avons été en sortant voir mon logement. Il me ramène jusque

chez lui, tout en me contant les circonstances du procès de Jeufosse,

dans lequel il vient d'avoir un éclatant succès[410].

Jour de sainte Victoire[411]. Je l'ai laissé passer sans m'en

apercevoir, car j'écris ceci le lendemain... Que d'années écoulées, que

de chers objets disparus depuis que nous fêtions ce cher anniversaire!

*

_Jeudi_ 24 _décembre._--Travaillé comme à l'ordinaire toute la journée

pendant qu'on me déménage. J'apprends ce soir la mort du pauvre

Devéria[412], mort aujourd'hui même, et qu'on enterre demain.

*

_Lundi_ 28 _décembre._--Déménagé brusquement aujourd'hui[413].

Travaillé le matin aux _Chevaux qui se battent_.

Mon logement est décidément charmant. J'ai eu un peu de mélancolie

après dîner, de me trouver transplanté. Je me suis peu à peu réconcilié

et me suis couché enchanté.

Réveillé le lendemain en voyant le soleil le plus gracieux sur les

maisons qui sont en face de ma fenêtre. La vue de mon petit jardin

et l'aspect riant de mon atelier me causent toujours un sentiment de

plaisir.

*

_Mardi_ 29 _décembre._--J'ai été jusqu'au Luxembourg[414] pour

m'aguerrir, par le plus beau temps du monde.

Le soir, M. Hartmann[415], qui venait me demander ma copie du portrait

d'homme de Raphaël. Nous avons parlé tout le temps de théologie. Il est

un fervent protestant. Haro survenu. Bref, je me suis couché ennuyé et

fatigué.

[408] _Jacques-Édouard Gatteaux_ (1788-1881), statuaire et graveur en

médailles, membre de l'Institut depuis 1845.

[409] M. _Rouland._

[410] Cette cause célèbre, qui eut un grand retentissement, fut jugée

le 14 décembre 1857, et fournit à Berryer l'occasion d'un de ses plus

beaux succès oratoires.

[411] C'était le jour de la fête de la mère Delacroix, _Victoire Œben_,

et cet anniversaire évoquait en lui de touchants souvenirs de jeunesse.

[412] _Achille Devéria_ (1800-1857).

[413] Delacroix quittait son appartement de la rue Notre-Dame de

Lorette pour s'installer dans l'atelier de la rue Furstenberg, où il

devait mourir quelques années plus tard.

[414] A partir de ce moment, Delacroix ira souvent se reposer et

rêver sous les ombrages du Luxembourg, à l'endroit même où se dresse

actuellement le monument élevé à sa mémoire.

[415] M. _Hartmann_, amateur distingué dont la galerie contenait un

grand nombre de toiles du maître.

1858

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 69 / 104 题