29 _mai._--Dîné chez moi avec Bouchereau.

*

30 _mai._--«.....Quant à la beauté de la figure, aucune femme ne l'a

jamais égalée... Cependant ses traits n'étaient pas jetés dans ce moule

régulier qu'on nous a faussement enseigné à révérer dans les ouvrages

classiques du paganisme: «_Il n'y a pas de beauté exquise_, dit lord

Verulam, parlant avec justesse de tous les genres de beauté, _sans une

certaine étrangeté dans les proportions._» (Edgar Poë.)

J'ai été dans la journée inviter F. Leroy à venir dîner lundi avec

Bouchereau: j'ai eu grand plaisir à le revoir.

En rentrant, continué ma lecture d'Edgar Poë; cette lecture réveille

en moi ce sens du mystérieux qui me préoccupait davantage autrefois

dans ma peinture, et qui a été, je crois, détourné par mes travaux

surplace, sujets allégoriques, etc., etc. Baudelaire dit dans sa

préface _que je rappelle en peinture ce sentiment d'idéal si singulier

et se plaisant dans le terrible_[211]. Il a raison; mais l'espèce de

décousu et l'incompréhensible qui se mêle à ses conceptions ne va

pas à mon esprit. Sa métaphysique et ses recherches sur l'âme, la vie

future, sont des plus singulières et donnent beaucoup à penser. Son Van

Kirck parlant de l'âme, pendant le sommeil magnétique, est un morceau

bizarre et profond qui fait rêver. Il y a de la monotonie dans la

fable de toutes ses histoires; ce n'est, à vrai dire, que cette lueur

fantasmagorique dont il éclaire ces figures confuses, mais effrayantes,

qui fait le charme de ce singulier et très original poète et philosophe.

[203] _Joseph Autran_ (1813-1877), poète, qui succéda à Ponsard à

l'Académie française.

[204] Delacroix écrivait, un an plus tard: «Quelque retiré qu'on

vive à Paris, il est impossible de se soustraire à cette inquiétude

perpétuelle dans laquelle on vit, et qui agit indubitablement sur les

ouvrages de l'esprit.» (_Corresp._, t. II, p. 108.)

[205] _William Wyld_ (1806-1889), peintre anglais, élève de Louis

Francia, fut, avec Bonington, un des propagateurs de l'aquarelle en

France. En 1883, il accompagna Horace Vernet de Rome à Alger.

[206] Le _baron Michel_ (1786-1856), médecin militaire, qui prit part à

toutes les campagnes de l'Empire et devint médecin en chef de l'hôpital

du Gros-Caillou et des Invalides.

[207] À cette époque déjà Paul _de Saint-Victor_ écrivait dans la

_Presse_ cette série de feuilletons dramatiques qu'il devait continuer

plus tard au _Moniteur universel_, et dans lesquels, sous prétexte de

faire le compte rendu des pièces nouvelles, il exécutait d'admirables

variations littéraires sur les grandes œuvres classiques. On se

rappelle la série de ses études sur le drame grec, qui furent réunies

plus tard sous le titre des _Deux Masques._ À propos de cet article sur

le _Cid_ qu'on trouvera dans la _Presse_ du 25 mai 1856, et dont M.

Burty a cité un fragment dans la _Correspondance de Delacroix_, voici

ce que Delacroix écrivait à Paul de Saint-Victor: «Je trouve ce matin

dans la _Presse_ votre article sur le _Cid_, et je ne puis m'empêcher

de vous en faire compliment du fond de ma retraite momentanée. Quel

dommage que vous dépensiez votre verve et votre esprit dans des

feuilles qui se dispersent si vite! c'est au point que revenant demain

ou après-demain à Paris, je ne sais si je pourrai trouver à acheter

le numéro paru depuis deux jours.» Puis ensuite, discutant avec le

critique une des idées qu'il a émises, il termine en disant: «Ma lettre

n'est à autre fin que de vous parler de mon émotion. C'est une pente

que je suis quelquefois et à coup sûr. J'écris cette lettre avec plus

de plaisir que presque toutes les autres.» (_Corresp._, tome II, p.

144, 145.) Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Paul de Saint-Victor

avait été l'un de ses enthousiastes partisans, et qu'il avait écrit,

notamment après la décoration du Palais-Bourbon, une série d'articles

qui comptent parmi les plus remarquables commentaires de l'œuvre du

maître peintre.

[208] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1383.

[209] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1409.

[210] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1317.

[211] Voici quel est le passage de Baudelaire qui vient justement

à l'appui de la précédente note: «Au sein de cette littérature où

l'air est raréfié, l'esprit peut éprouver cette vaste angoisse, cette

peur prompte aux larmes, et ce malaise au cœur, qui habitent les

lieux immenses et singuliers. Mais l'admiration est la plus forte,

et d'ailleurs _l'art est si grand!_ Les fonds et les accessoires

y sont appropriés aux sentiments des personnages. Solitude de la

nature et agitation des villes, tout y est décrit nerveusement et

fantastiquement. Comme _notre Eugène Delacroix_, qui a élevé son art à

la hauteur de la grande poésie, Edg. Poë aime à agiter ses figures sur

des fonds violâtres et verdâtres, où se révèlent _la phosphorescence

de la pourriture et la senteur de l'orage._» (Préface des _Histoires

extraordinaires._)

C'était là une idée chère à Baudelaire, dont le goût inné pour le

_mystérieux_ et le _bizarre_ s'était accru encore à la suite de sa

longue fréquentation avec l'œuvre du poète américain. Il suffit de lire

les savoureuses et pénétrantes études qui précèdent les premières et

les nouvelles _Histoires extraordinaires_, pour se rendre compte de

l'intoxication puissante qu'il avait subie. Dans sa préface des _Fleurs

du mal_, Th. Gautier commente très finement cet état d'esprit.

* * * * *

6 _juin._--J'ai été hier, en sortant de l'Hôtel de ville, voir la

fameuse Exposition agricole. Toutes les têtes sont tournées; on

est dans l'admiration de toutes ces belles imaginations: machines

à exploiter la terre, bêtes de tous les pays amenées à un concours

fraternel de tous les peuples; pas un petit bourgeois qui, sortant de

là, ne se sache un gré infini d'être né dans un siècle si précieux.

J'ai éprouvé pour mon compte la plus grande tristesse au milieu de

ce rendez-vous bizarre: ces pauvres animaux ne savent ce que leur

veut cette foule stupide; ils ne reconnaissent pas ces gardiens de

hasard qu'on leur a donnés; quant aux paysans qui ont accompagné leurs

bêtes chéries, ils sont couchés près de leurs élèves, lançant sur les

promeneurs désœuvrés des regards inquiets, attentifs à prévenir les

insultes ou les agaceries impertinentes qui ne leur sont pas ménagées.

Le plus simple bon sens eût suffi pour convaincre de l'inutilité de

cette réunion, avant qu'on l'ait effectuée. La vue même de ces animaux

si divers de forme et de propriétés suffira-t-elle pour convaincre de

la folie qu'il y aurait à les transplanter, à les isoler des conditions

dans lesquelles ils se sont développés et de l'influence du climat

natal? La nature a voulu qu'une vache fût petite en Bretagne et grande

en Écosse. Était-il bien nécessaire d'assembler de si loin et dans un

même lieu ces naïfs?...

En entrant dans cette exposition de machines destinées à labourer, à

ensemencer, à moissonner, je me suis cru dans un arsenal et au milieu

de machines de guerre; je me figure ainsi ces balistes, ces catapultes,

instruments grossiers et hérissés de pointes de fer, ces chars armés de

faux et de lames acérées; ce sont là les engins de _Mars_ et non de la

blonde _Cérès._

La complication de ces instruments effroyables contraste singulièrement

avec l'innocence de la destination; quoi! cette effroyable machine

armée de crocs et de pointes, hérissée de lames tranchantes, est

destinée à donner à l'homme son pain de tous les jours! La charrue,

que je m'étonne de ne pas voir placée parmi les constellations, comme

la _lyre_ et le _chariot_, ne sera plus qu'un instrument tombé dans le

mépris! Le cheval aussi a fait son temps.

Ces petites machines à vapeur, avec leurs pistons, leur balancier, leur

gueule enflammée, sont les chevaux de la future société. L'affreux et

lugubre tintamarre de ses roues... Don Quichotte eût mis sa lance en

arrêt!

Laissez à la Hongrie les bœufs affligés de cornes, dont ils ne

savent que faire!... À quoi bon dans nos plaines ces vaches descendues

des Alpes de la Suisse? ces bœufs avec cornes ou sans cornes, de

climats et de constitutions divers, qui réclament une nourriture

particulière et des soins?...

Quant à ces légumes poussés à une humidité et une chaleur factices,

laissez-les aux curieux d'Argenteuil pour les moules en carton,

comme l'idéal de l'asperge et du navet, plus propre à étonner la vue

qu'à réjouir l'appétit: tous ces petits parterres, venus là pour la

circonstance, semblables à ces forêts que les enfants improvisent dans

leurs jeux en plantant des branches en terre.

Pauvres peuples abusés, vous ne trouvez pas le bonheur dans l'absence

du travail! Voyez ces oisifs condamnés à traîner le fardeau de leurs

journées et qui ne savent que faire de ce temps que les machines leur

abrègent encore. Voyager était autrefois une distraction pour eux; se

tirer de la torpeur de chaque jour, voir d'autres climats, d'autres

mœurs, donnait le change à cet ennemi qui leur pèse et les poursuit.

À présent, ils sont transportés avec une rapidité qui ne laisse rien

voir; ils comptent les étapes par les stations de chemin de fer qui se

ressemblent toutes; quand ils ont parcouru toute l'Europe, il semble

qu'ils ne sont pas sortis de ces gares insipides qui paraissent les

suivre partout comme leur oisiveté et leur incapacité de jouir. Les

costumes, les usages variés, qu'ils allaient chercher au bout du monde,

ils ne tarderont pas à les trouver semblables partout.

Déjà l'Ottoman qui se promenait en robe et en pantoufles sous un

ciel toujours riant, s'est emprisonné dans les ignobles habits de la

prétendue civilisation: ils ont des vêtements serrés, comme dans les

pays où l'air libre est un ennemi dont il faut se garantir; ils ont

adopté ces couleurs monotones qui sont celles des peuples du Nord,

qui vivent dans la boue et dans les frimas. Au lieu du spectacle du

Bosphore riant sous le soleil et qu'ils contemplaient tranquillement,

ils s'enferment dans de petites salles de spectacle pour y voir des

vaudevilles français; vous retrouvez ces vaudevilles, ces journaux,

_tout ce bruit pour rien_, dans toutes les parties du monde, comme

l'éternelle gare, avec ses cyclopes et ses sifflements sauvages.

On ne fera pas trois lieues sans cet accompagnement barbare: les

champs, les montagnes en seront sillonnés: on se rencontrera comme se

rencontrent les oiseaux, dans les plaines de l'air... Voir n'est plus

rien: il faut arriver pour repartir! On ira de la Bourse de Paris à

celle de Saint-Pétersbourg; les affaires réclameront tout le monde,

quand il n'y aura plus de moissons à recueillir au moyen des bras, des

champs à surveiller et à améliorer par des soins intelligents. Cette

soif d'acquérir des richesses, qui donneront si peu de jouissance, aura

fait de ce monde un monde de courtiers. On dit que c'est une fièvre qui

est aussi nécessaire à la vie des sociétés, que la vraie fièvre l'est

au corps humain dans certaines maladies et au dire des médecins.

Quelle est donc cette maladie nouvelle que n'ont point connue tant de

sociétés éclipsées aujourd'hui et qui ont pourtant étonné le monde par

les grandes et véritablement utiles entreprises, par des conquêtes

dans le domaine des grandes idées, par de vraies richesses employées à

augmenter la splendeur des États et à relever à leurs yeux les sujets

de ces États? Que n'emploie-t-on cette activité impitoyable à creuser

de vastes canaux pour l'écoulement de ces inondations fatales qui nous

consternent, ou pour élever des digues capables de les contenir! C'est

ce qu'a fait l'Égypte, qui a discipliné les eaux du Nil et opposé les

Pyramides à l'envahissement des sables du désert; c'est ce qu'ont fait

les Romains, qui ont couvert le monde ancien de leurs routes, de leurs

ponts et aussi de leurs arcs de triomphe.

Qui élèvera une digue aux mauvais penchants? Quelle main fera rentrer

dans leur lit le débordement des passions viles? Où est le peuple

qui élèvera une digue contre la cupidité, contre la basse envie,

contre la calomnie, qui flétrit les honnêtes gens dans le silence ou

dans l'impuissance des lois? Quand cette autre machine, la presse

impitoyable, serait-elle disciplinée? Quand est-ce que l'honneur, la

réputation de l'homme intègre ou de l'homme éminent, et par conséquent

envié, ne sera plus en butte aux calomnies empoisonnées du premier

inconnu?

(Coudre tout cela aux réflexions du mois de mai 1853[212], à propos de

celles de Girardin sur la France labourée à la mécanique.)

*

8 _juin._--Dîner chez la princesse, qui part après-demain et qui m'a

fait demander mon jour pour Grzymala.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 56 / 104 题