9 _avril._--Chez Mme d'Haussonville[188].

J'ai songé hier dans une course à Saint-Sulpice à faire quelque

chose sur la marche nécessaire que suivent tous les arts, qui vont

toujours se raffinant de plus en plus; l'origine de cette idée vient

de l'impression que m'ont faite hier chez la princesse les morceaux de

Mozart que Gounod a passés en revue: mon impression a été confirmée ce

soir chez Mme d'Haussonville, en entendant l'air des _Nozze_ chanté

par Mme Viardot. Bertin me disait de cette musique qu'elle est trop

pleine de délicatesse et d'une expression portée aux dernières limites

pour aller au public. Ce n'est pas cela qu'il faut dire: dans les

époques comme les nôtres, le public arrive à cet amour du détail avec

les ouvrages qui l'ont mis en goût de raffiner sur tout. Ce n'est pas,

au contraire, dans notre temps, pour le public qu'il faut peindre à

grands traits: ce serait bien plutôt pour les esprits infiniment rares

qui s'élèvent au-dessus des intelligences communes, qui se nourrissent

encore des beautés des grandes époques, en un mot qui aiment le beau,

c'est-à-dire la simplicité.

Il faut donc des tableaux à grands traits; dans les âges primitifs, les

ouvrages des arts sont ainsi: le fond de mon idée était la nécessité

d'être de son temps. Voltaire, dans le _Huron_, lui fait dire: _Les

tragédies des Grecs sont bonnes pour des Grecs_, et il a raison;

de là le ridicule de tenter de remonter le courant et de faire de

l'archaïsme. Racine paraît raffiné déjà en comparaison de Corneille;

mais combien on a raffiné depuis Racine! Walter Scott, Rousseau

d'abord, sont allés creuser ces sentiments d'impressions vagues et de

mélancolie, que les anciens ont à peine soupçonnées; nos modernes ne

peignent plus seulement les sentiments; ils décrivent l'extérieur, ils

analysent tout.

Dans la musique, le perfectionnement des instruments ou l'invention

d'instruments nouveaux donne la tentation d'aller plus avant dans

certaines imitations. On en viendra à imiter matériellement le bruit du

vent, de la mer, d'une cascade. Mme Ristori, l'année dernière, dans la

_Pia_[189], rendait d'une manière très vraie, mais très repoussante,

l'agonie du personnage. Ces objets, dont Boileau dit qu'il faut les

_offrir à l'oreille_ et les _éloigner des yeux_, sont maintenant du

domaine des arts; il faut nécessairement perfectionner au théâtre

les décorations et les costumes. Il est même évident que ce n'est

pas tout à fait de mauvais goût. Il faut raffiner sur tout, il faut

contenter tous les sens: on en viendra à exécuter des symphonies, en

même temps qu'on offrira aux yeux de beaux tableaux pour en compléter

l'impression[190].

On dit que Zeuxis ou un autre célèbre peintre dans l'antiquité avait

exposé un tableau représentant un guerrier ou les horreurs de la

guerre: il faisait jouer de la trompette derrière le tableau pour

exalter encore davantage les bons spectateurs. On ne pourra plus faire

une bataille sans brûler un peu de poudre aux environs, pour exciter

complètement l'émotion ou mieux pour la réveiller.

Pour être plus près de la vérité, il y a déjà une vingtaine d'années,

on avait été, sur la scène de l'Opéra, jusqu'à faire les décorations

réelles comme dans l'opéra de la _Juive_[191] et dans celui de

_Gustave_[192]. Dans le premier, on voyait de vraies statues sur la

scène et autres accessoires qu'on imite ordinairement par la peinture;

dans _Gustave_, il y avait de vrais rochers, imités à la vérité, mais

par des blocs saillants. Ainsi, par l'amour de l'illusion, on arrivait

à la supprimer tout à fait. On conçoit que des colonnes ou des statues

placées sur la scène dans la condition où on voit ordinairement les

décorations et éclairées par des lumières venant de tous côtés perdent

toute espèce d'effet; c'est à cette époque qu'on introduisit sur la

scène de vraies armures, etc.; on revenait ainsi à l'enfance de l'art

à force de perfectionnements. Les enfants, dans leurs jeux, quand ils

imitent la représentation d'une pièce, se servent, pour faire des

arbres, de vraies branches d'arbres; on devait faire ainsi aux époques

où on a inventé le théâtre. On nous dit que les pièces de Shakespeare

ont été en général représentées dans des espèces de granges, et on n'y

faisait pas tant de façon. Les changements perpétuels de décoration

qui, pour le dire en passant, semblent le fait d'un art déjà perverti

plutôt qu'avancé, étaient exprimés par un écriteau: Ceci est une forêt;

ceci est une prison, etc. Dans ce cadre de convention, l'imagination

du spectateur voyait s'agiter des personnages animés de passions

prises sur la nature, et cela suffisait. L'indigence de l'invention

s'appuie volontiers sur ces prétendues innovations. La description qui

foisonne dans les romans modernes est un signe de stérilité: il est

incontestablement plus facile de décrire l'extérieur des choses que de

suivre délicatement le développement des caractères et la peinture du

cœur.

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Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 39 / 104 题