J'ai songé hier dans une course à Saint-Sulpice à faire quelque
chose sur la marche nécessaire que suivent tous les arts, qui vont
toujours se raffinant de plus en plus; l'origine de cette idée vient
de l'impression que m'ont faite hier chez la princesse les morceaux de
Mozart que Gounod a passés en revue: mon impression a été confirmée ce
soir chez Mme d'Haussonville, en entendant l'air des _Nozze_ chanté
par Mme Viardot. Bertin me disait de cette musique qu'elle est trop
pleine de délicatesse et d'une expression portée aux dernières limites
pour aller au public. Ce n'est pas cela qu'il faut dire: dans les
époques comme les nôtres, le public arrive à cet amour du détail avec
les ouvrages qui l'ont mis en goût de raffiner sur tout. Ce n'est pas,
au contraire, dans notre temps, pour le public qu'il faut peindre à
grands traits: ce serait bien plutôt pour les esprits infiniment rares
qui s'élèvent au-dessus des intelligences communes, qui se nourrissent
encore des beautés des grandes époques, en un mot qui aiment le beau,
c'est-à-dire la simplicité.
Il faut donc des tableaux à grands traits; dans les âges primitifs, les
ouvrages des arts sont ainsi: le fond de mon idée était la nécessité
d'être de son temps. Voltaire, dans le _Huron_, lui fait dire: _Les
tragédies des Grecs sont bonnes pour des Grecs_, et il a raison;
de là le ridicule de tenter de remonter le courant et de faire de
l'archaïsme. Racine paraît raffiné déjà en comparaison de Corneille;
mais combien on a raffiné depuis Racine! Walter Scott, Rousseau
d'abord, sont allés creuser ces sentiments d'impressions vagues et de
mélancolie, que les anciens ont à peine soupçonnées; nos modernes ne
peignent plus seulement les sentiments; ils décrivent l'extérieur, ils
analysent tout.
Dans la musique, le perfectionnement des instruments ou l'invention
d'instruments nouveaux donne la tentation d'aller plus avant dans
certaines imitations. On en viendra à imiter matériellement le bruit du
vent, de la mer, d'une cascade. Mme Ristori, l'année dernière, dans la
_Pia_[189], rendait d'une manière très vraie, mais très repoussante,
l'agonie du personnage. Ces objets, dont Boileau dit qu'il faut les
_offrir à l'oreille_ et les _éloigner des yeux_, sont maintenant du
domaine des arts; il faut nécessairement perfectionner au théâtre
les décorations et les costumes. Il est même évident que ce n'est
pas tout à fait de mauvais goût. Il faut raffiner sur tout, il faut
contenter tous les sens: on en viendra à exécuter des symphonies, en
même temps qu'on offrira aux yeux de beaux tableaux pour en compléter
l'impression[190].
On dit que Zeuxis ou un autre célèbre peintre dans l'antiquité avait
exposé un tableau représentant un guerrier ou les horreurs de la
guerre: il faisait jouer de la trompette derrière le tableau pour
exalter encore davantage les bons spectateurs. On ne pourra plus faire
une bataille sans brûler un peu de poudre aux environs, pour exciter
complètement l'émotion ou mieux pour la réveiller.
Pour être plus près de la vérité, il y a déjà une vingtaine d'années,
on avait été, sur la scène de l'Opéra, jusqu'à faire les décorations
réelles comme dans l'opéra de la _Juive_[191] et dans celui de
_Gustave_[192]. Dans le premier, on voyait de vraies statues sur la
scène et autres accessoires qu'on imite ordinairement par la peinture;
dans _Gustave_, il y avait de vrais rochers, imités à la vérité, mais
par des blocs saillants. Ainsi, par l'amour de l'illusion, on arrivait
à la supprimer tout à fait. On conçoit que des colonnes ou des statues
placées sur la scène dans la condition où on voit ordinairement les
décorations et éclairées par des lumières venant de tous côtés perdent
toute espèce d'effet; c'est à cette époque qu'on introduisit sur la
scène de vraies armures, etc.; on revenait ainsi à l'enfance de l'art
à force de perfectionnements. Les enfants, dans leurs jeux, quand ils
imitent la représentation d'une pièce, se servent, pour faire des
arbres, de vraies branches d'arbres; on devait faire ainsi aux époques
où on a inventé le théâtre. On nous dit que les pièces de Shakespeare
ont été en général représentées dans des espèces de granges, et on n'y
faisait pas tant de façon. Les changements perpétuels de décoration
qui, pour le dire en passant, semblent le fait d'un art déjà perverti
plutôt qu'avancé, étaient exprimés par un écriteau: Ceci est une forêt;
ceci est une prison, etc. Dans ce cadre de convention, l'imagination
du spectateur voyait s'agiter des personnages animés de passions
prises sur la nature, et cela suffisait. L'indigence de l'invention
s'appuie volontiers sur ces prétendues innovations. La description qui
foisonne dans les romans modernes est un signe de stérilité: il est
incontestablement plus facile de décrire l'extérieur des choses que de
suivre délicatement le développement des caractères et la peinture du
cœur.
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