16 _décembre._--Écrit à Chatrousse[142].

[137] Sans doute _Lefèvre-Deumier_, bibliothécaire des Tuileries.

[138] Le _comte Marchand_, qui suivit l'Empereur à Sainte-Hélène et qui

plus tard accompagna le prince de Joinville pour ramener en France les

cendres de Napoléon.

[139] On trouve dans ce jugement sur _Géricault_ l'influence manifeste

d'une conversation que Delacroix eut avec Chenavard à Dieppe en 1854.

Il est intéressant de rapprocher ce passage du Journal, écrit en 1855,

des notes antérieures sur le même sujet, notamment celles de 1854 et

surtout celles des premières années 1823, 1824. (Voir t. I, p. 47, 60,

61, et t. II, p. 454.)

[140] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1034 et 1035.

[141] _Feuillet de Conches._

[142] _Émile Chatrousse_, sculpteur, né en 1830, élève de Rude et

d'Abel de Pujol. En 1855, il exposa la _Résignation_, une figure de

femme accroupie au pied de la croix, qu'on peut voir à Saint-Eustache.

1856

10 _janvier._--Aller chez Rossini.--Soirée de Ségalas[143]. Le même en

aura une autre dans quinze jours.--Soirée de Mme Viardot.--Aller chez

Bisson[144]. Tableau ou dessin à lui envoyer.

Chez Rossini, chez Ségalas ensuite, où le préfet[145] m'a montré une

bienveillance très inaccoutumée. Il s'est prodigué en récits dans

lesquels il ne m'a pas épargné ceux qui étaient à sa louange: sa

fermeté, sa bravoure même dans différentes circonstances critiques ont

été le thème de la conversation dans laquelle je n'ai eu qu'à approuver

du bonnet.

Chez Rossini auparavant; je contemple avec plaisir cet homme rare: je

l'entoure à plaisir d'une certaine auréole; j'aime à le voir; il n'est

plus le Rossini moqueur d'autrefois.

J'y trouve la bonne Alberthe, sa fille et Mareste; c'est Boissard qui

m'avait conduit.

*

11 _janvier._--Aller chez Perpignan avant le conseil.--Chez Philippe

Rousseau[146], si je peux.--Chez Mouilleron.--Je suis resté chez moi.

*

12 _janvier._--(Le dîner du préfet.) Au lieu de dîner chez le préfet,

j'ai été chez Mme Sand, voir au cirque sa pièce de _Favilla_[147].

Excellente donnée que la pauvre amie n'a pas fait ressortir. Je crois

que malgré les belles parties de son talent, elle ne parviendra jamais

à faire une pièce[148]; les situations périssent entre ses mains:

elle ne connaît pas le point intéressant. _Le point intéressant_,

tout est là; elle le noie dans des détails et émousse continuellement

l'impression qui devrait résulter de la science des caractères. Cette

situation d'un fou aimable, qui se croit le maître d'un château où

on le tolère, devait être une excellente occasion de comique ou de

pathétique; elle ne se doute pas le moins du monde de ce qui lui

manque.

Cette obstination à poursuivre un talent qui paraît lui être refusé, à

en juger par tant de tentatives infructueuses, la classe, bon gré, mal

gré, dans un rang inférieur. Il est bien rare que les grands talents

ne soient pas portés dune manière presque invincible vers les objets

qui sont de leur domaine: c'est surtout à ce degré que conduit plus

particulièrement l'expérience. Les jeunes gens peuvent se tromper

pendant quelque temps sur leur vocation, mais non les talents mûris et

exercés dans un genre.

*

13 _janvier._--Dîner chez Baroche[149].--Mme de Vaufreland.--J'ai

rempli mon programme.

À dîner, Mérimée me parlait de Dumas avec la plus grande estime:

il le préfère à Walter Scott. Peut-être en vieillissant se fait-il

meilleur?... Peut-être loue-t-il beaucoup de peur d'avoir des ennemis

de sa faveur?...

Je me suis éclipsé le plus tôt que j'ai pu. J'ai été chez Mme de

Vaufreland; excellentes gens.

À travers les Champs-Élysées, noyé dans des tourbillons élevés par le

vent le plus furieux et le plus glacial.

Berryer partait comme j'arrivais.

*

14 _janvier._--Dîner du deuxième lundi. Trousseau nous dit très bien

que les médecins sont des artistes. Il y a chez eux, comme chez les

peintres et les poètes, une partie scientifique, mais elle ne fait que

les médecins et les artistes médiocres. C'est l'inspiration, c'est le

génie propre du métier qui fait le grand homme.

J'ai été ensuite, après une assez longue promenade avec Dauzats, chez

Delangle un instant, puis chez Halévy. Toujours grande foule, beaucoup

de jeu, véritable maison de Socrate, trop petite pour contenir tant

d'amis.

Dans la journée, Th. Frère[150] qui me dit avoir remarqué avec d'autres

mes progrès constants dans les ouvrages de mon exposition, si bien que

le dernier lui paraît le plus ferme, le plus simple, avec les qualités

de couleur, comme avec l'absence de noir, etc.

*

15 _janvier._--Concert Viardot. Magnifique concert: l'air d'_Armide._

Ernst[151], le violon, m'a fait plaisir; Telefsen me dit chez la

princesse qu'il a été très faible. J'avoue mon impuissance à faire

une grande différence entre les diverses exécutions, quand elles sont

arrivées à un certain degré. Comme je lui parlais de mon souvenir de

Paganini, il me dit que c'était sans doute un homme incomparable.

Les difficultés et les prétendus tours de force que présentent ses

œuvres sont encore pour la plupart indéchiffrables pour les violons

les plus habiles: voilà l'inventeur! Je pensais à tant d'artistes, qui

sont le contraire, dans la peinture, dans l'architecture, dans tout.

*

16 _janvier._--Jour de Boilay. Aller chez Bisson et chez la princesse.

Resté très tard chez la princesse.

*

17 _janvier._--Chez Mme Viardot: elle a chanté de nouveau l'air

d'_Armide_... Sauvez-moi de l'amour!

Berlioz insupportable, se récriant sans cesse sur ce qu'il appelle la

barbarie et le goût le plus détestable, les trilles et autres ornements

particuliers dans la musique italienne; il ne leur fait même pas grâce

dans les anciens auteurs, comme Hændel; il se déchaîne contre les

fioritures du grand air de D. Anna.

*

18 _janvier._--Voir Guillemardet, avant le conseil.--Après le

conseil: Guérin, Mesnard[152], Philippe Rousseau.--Carte à Baroche,

Grosclaude[153].--Voir à l'Hôtel de ville pour le surplus du payement

du salon de la Paix.--Cerfbeer.

--À l'Hôtel de ville et flânerie complète; j'aime beaucoup à rôder

ainsi toute une journée dans ce vieux Paris. Quinze jours avant,

j'avais été dans le Marais pour trouver le général G..., à la place

Royale, et j'étais revenu tout le long des boulevards. Aujourd'hui,

j'ai été chez Guérin, que je n'ai pas trouvé, et je suis entré à

Notre-Dame.

Chez Baroche; lui écrire.

Le soir, dormi après dîner, malgré toutes sortes de projets.

Je devais, dans la journée, aller chez Mesnard, au Sénat. Rencontré

Ravaisson[154], à qui j'ai promis d'envoyer les deux dessins de

Chenavard, place du Palais-Bourbon, 6.

Le matin, j'avais été chez mon cher Guillemardet. Il me remet un paquet

de mes lettres écrites anciennement à Félix; il est facile d'y voir

combien l'esprit a besoin des années pour se développer dans les vraies

conditions. Il me dit qu'il y voit déjà le même homme que je suis

aujourd'hui. Plus de mauvais goût et d'impertinence que d'esprit, mais

il faut que ce soit ainsi. Ce désaccord singulier entre la force de

l'esprit qu'amène l'âge et l'affaiblissement du corps, qui en est aussi

la conséquence, me frappe toujours et me paraît une contradiction dans

les décrets de la nature. Faut-il y voir un avertissement que c'est

surtout vers les choses de l'esprit qu'il faut se tourner, quand le

corps et les sens nous font défaut? Il est du moins incontestable que

c'est une compensation; mais combien il faut veiller sur soi pour ne

pas lâcher quelquefois la bride à ces recrudescences mensongères, qui

nous font croire que nous pouvons être jeunes ou faire comme si nous

l'étions! Tel est le piège où tout va s'abîmer.

*

19 _janvier._--Dîné chez Doucet[155]. Je suis revenu avec Dumas, qui

m'a parlé de ses amours avec une _vierge_ veuve d'un premier mari et

_avec_ un second en exercice.

Pendant qu'on jouait au baccarat chez Doucet, Augier, que j'aime

beaucoup, me parlait de la dignité qu'il y a pour un artiste à ne pas

chercher à gagner trop d'argent, et par conséquent la nécessité de ne

pas le dépenser en objets de pure vanité. Il trouve qu'un artiste peut

vivre dans un intérieur simple. Mme Doucet me disait qu'un dîner qui

coûtait à des personnes dans une position modeste 3 ou 400 francs les

privait d'avoir souvent, pour cinquante francs, trois ou quatre amis,

avec la fortune du pot. Du reste, elle habite dans un petit entresol

très bas de la rue du Bac, mais décoré avec tout le luxe et l'éclat

modernes: dorures, damas, meubles inutiles, rien n'y manque.

*

20 _janvier._--Le soir, chez Fortoul[156]. Je trouve Barbier et sa

femme, Ravaisson, etc.

*

21 _janvier._--Delangle, de Royer[157], Perrier[158], la princesse

Camerata.--Répondu à Panseron[159].

--Le clair de la robe verte de l'homme de la _Clorinde: zinc vert,

orange, zinc jaune._

--Chez la princesse Camerata le soir: elle ne me dit pas un mot,

suivant son habitude; V... me dit que c'est par timidité. Nous allons

ensuite chez Perrier. J'y trouve Mme de Pontécoulant. Mme Rodrigues me

dit qu'on fait de la musique chez elle tous les mardis.

*

22 _janvier._--Dîner chez Mme Herbelin[160].--Envoyé à M. Ravaisson les

deux têtes du Corrège, de Chenavard.

*

23 _janvier._--Quelle bévue! Je vais au bal du préfet qui est la

semaine prochaine. Je suis revenu à pied le long de la rivière.

Rencontré Mouilleron, qui m'a promis de m'avoir quelques épreuves de la

_Marguerite auprès de l'autel_[161]. Le lui rappeler.

*

27 _janvier._--Écrire à M. Lebouc[162] pour les billets de concert

promis à M. Riesener.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 31 / 104 题