1855
_Paris_, 8 _janvier._--Dîné chez Mme de Blocqueville[1] avec Cousin[2].
Singulière maison.
Cousin, en sortant, m'assure que, toutes informations prises, elle est
fort honnête, sauf les petits loisirs que lui laisse l'absence de son
mari, avec qui elle vit mal, mais qui ne fait que des apparitions.
Je m'accroche à lui pour retourner chez Thiers[3]; il n'y était pas, ni
sa femme. Mme Dosne m'invite pour le vendredi de la semaine suivante.
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9 _janvier._--Dîné enfin chez la princesse[4], après avoir refusé
deux fois, je crois, à cause de mon malaise, suite de la grippe.--Se
rappeler une sonate de Mozart qu'elle joue seule.
Berryer y est venu, ainsi que les dames de Vaufreland. Il m'a mené chez
Mme de Lagrange, à qui je devais une visite depuis le dîner que j'y
avais fait il y a longtemps déjà, le jour où j'avais causé longuement
avec la princesse.
--Magnifique sujet: _Noé sacrifiant avec sa famille après le déluge_:
les animaux se répandent sur la terre, les oiseaux dans les airs; les
monstres condamnés par la sagesse divine gisent à moitié enfouis dans
la vase; les branches dégouttantes se redressent vers le ciel[5].
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20 _janvier._--Chez Viardot[6]. Musique de Gluck chantée admirablement
par sa femme.
Le philosophe Chenavard ne disait plus que la musique est le dernier
des arts! Je lui disais que les paroles de ces opéras étaient
admirables. Il faut des grandes divisions tranchées; ces vers arrangés
sur ceux de Racine et par conséquent défigurés, font un effet bien plus
puissant avec la musique.
Le lendemain dimanche, chez Tattet[7]. Membrée[8] a chanté des morceaux
de sa composition; celui des _Étudiants_ serait mauvais, même avec la
plus belle musique. C'est un petit opéra sans récitatif, c'est-à-dire
que le récit et le chant ne font qu'un; c'est fatigant pour l'esprit,
qui n'est ni au récit ni à la musique, tout en courant à chaque instant
après l'un et l'autre. Nouvelle preuve qu'il ne faut pas sortir des
_lois_ qui ont été trouvées au commencement sur tous les arts. Racontez
ce qu'il vous plaira avec les récitatifs, mais avec le chant ne faites
chanter que la passion, sur des paroles que mon esprit devine avant que
vous les disiez.
Il ne faut point partager l'attention: les beaux vers sont à leur place
dans la tragédie parlée; dans l'opéra, la musique seule doit m'occuper.
Chenavard convenait, sans que je l'en priasse, qu'il n'y a rien à
comparer à l'émotion que donne la musique: elle exprime des nuances
incomparables. Les dieux pour qui la nourriture terrestre est trop
grossière, ne s'entretiennent certainement qu'en musique. Il faut, à
l'honneur mérité de la musique, retourner le mot de Figaro: _Ce qui ne
peut pas être chanté, on le parle._ Un Français devait dire ce que dit
Beaumarchais.
--Dîné chez Thiers: Cousin, Mme de Rémusat que j'ai revue avec plaisir,
etc.
Chez Tattet ensuite, où j'ai entendu Membrée.
Ce qui met la musique au-dessus des autres arts (il y a de grandes
réserves à faire pour la peinture, précisément à cause de sa grande
analogie avec la musique), c'est qu'elle est complètement de
convention, et pourtant c'est un langage complet; il suffit d'entrer
dans son domaine.
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24 _janvier._--Au bal de Morny, le soir. Mérimée me parle d'un nommé
Lacroix qui vend de bon papier.
Je remarque encore l'étonnante perfection des Flamands à côté de quoi
que ce soit: il y avait là un joli Watteau, qui devenait complètement
factice, comme je l'avais déjà remarqué antérieurement.
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