LE COMTE MOLÉ AU PRINCE DE TALLEYRAND[430].

[430] Voir page 342.

Paris, ce 1er octobre 1830.

... Par votre lettre du 27, mon prince, vous m'annoncez que vous avez

eu un premier entretien d'abord avec lord Aberdeen, et ensuite avec le

duc de Wellington. J'y cherchais avidement, je l'avoue, le mot de

Belgique, et c'est avec surprise que je ne l'ai trouvé nulle part. Les

événements qui se pressent dans ce pays semblent exiger que nous nous

expliquions. J'aurais désiré savoir de vous dans quelle disposition

vous aviez trouvé sur cette matière vos deux interlocuteurs. Voici le

langage que nous tenons ici, avec lequel vous aurez certainement fait

concorder le vôtre.

Aussi longtemps que durera la lutte entre le roi des Pays-Bas et cette

portion de ses sujets, nous resterons renfermés dans les limites de la

neutralité la plus exacte; nous repousserons inébranlablement de la

part des Belges toutes les ouvertures qui tendraient à se réunir à

nous; mais s'ils étaient les plus forts dans la lutte, s'ils se

rendaient indépendants, nous ne souffririons pas qu'à main armée un

gouvernement quelconque leur fût imposé. Si on veut dès à présent

faire entrer cette grande question dans les voies de la négociation,

nous nous y prêterons et chercherons sincèrement et de concert avec

les autres cabinets à trouver une solution qui en ménageant les

intérêts de tout le monde, puisse être _librement_ acceptée par la

Belgique. Pensez-y bien, mon prince; mieux que personne vous saurez

concourir à résoudre ce problème, et trouver un arrangement qui

satisfasse à la fois le principe d'indépendance nationale que notre

existence est intéressée à faire respecter, et qui affermisse la paix

générale au lieu de l'ébranler.--Notre ministre Bertin de Veaux[431]

part demain pour La Haye avec des instructions rédigées dans ce même

esprit. Pour mieux éviter tout ce qui pourrait donner de l'ombrage, il

prendra sa route par le pays de Luxembourg ou par Gand, afin de ne pas

donner lieu aux démonstrations qui l'auraient accompagné dans son

passage à Bruxelles. Enfin le gouvernement provisoire établi à

Bruxelles a envoyé ici un député choisi par ses membres. Ce député est

arrivé hier et j'ai refusé de le voir.

[431] Louis-François Bertin de Veaux, frère du fondateur du

_Journal des Débats_ (1771-1842). Il fut élu député en 1820, et

devint pair de France en 1832. Il accepta en 1830 une mission à La

Haye, mais revint très peu de temps après à Paris.

Malgré le silence gardé dans votre lettre, mon prince, je ne doute pas

qu'il n'ait été question de ces graves affaires dans votre conférence

avec les ministres anglais, et que je ne reçoive de vous bientôt une

dépêche qui m'apprenne les dispositions que vous avez rencontrées.

J'en dirai autant du Portugal sur lequel lord Stuart m'a fait

une communication importante: je vous écrirai bientôt plus

particulièrement sur cet objet, et auparavant j'aurai reçu de vous,

je l'espère, quelques détails sur la résolution que voudrait prendre

le cabinet anglais.

Agréez, mon prince, les nouvelles assurances de ma haute considération

et de mon inviolable attachement,

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 107 / 145 题