(1815)
Mon départ de Vienne fut retardé bien des jours encore après celui que
j'avais indiqué au roi dans ma lettre du 27 mai. L'intrigue montée
pour empêcher la signature de l'acte final du congrès ne s'était pas
tenue pour battue; elle espérait lasser ma patience. Mais je sentais
trop bien la grande importance de ne pas céder, pour abandonner la
partie. Je croyais qu'il fallait absolument avoir des engagements
écrits, signés, irrévocables des puissances, avant le commencement
d'une guerre dont l'issue pouvait rester longtemps douteuse. Il
n'était donné à personne de prévoir que ces mêmes puissances
manqueraient à leurs engagements à la suite de leur triomphe, et que,
de notre côté, nous commettrions la faute de leur en laisser les
moyens. Quoiqu'il en fût, mon devoir me paraissait tracé et je
l'accomplis. Je ne quittai Vienne que le 10 juin, l'acte final du
congrès ayant été signé la veille. Ainsi, qu'on l'a déjà vu, c'est en
arrivant en Belgique que je connus le résultat de la bataille de
Waterloo.
Le roi était déjà parti de Gand lorsque j'arrivai à Bruxelles. Je ne
pus le rejoindre qu'à Mons. Il s'était mis à la suite de l'armée
anglaise: c'est là ce que j'aurais voulu prévenir. Quand j'entrai chez
lui, il était au moment de monter en voiture. Il chercha quelques mots
obligeants à me dire. Je ne lui cachai pas que j'étais extrêmement
peiné de voir la manière dont il se disposait à rentrer en France;
qu'il ne devait pas s'y présenter dans les rangs des étrangers; qu'il
gâtait sa cause; qu'il refroidirait l'attachement qu'on avait pour sa
personne en blessant ainsi l'orgueil national; que mon avis était,
qu'avec une escorte quelconque, et mieux encore sans escorte, il se
dirigeât sur un point des frontières de France où les étrangers
n'eussent pas encore pénétré, et que là, il établît le siège de son
gouvernement. Je lui désignai la ville de Lyon comme convenant à tous
égards, et par son importance, et par sa position à l'exécution de mon
plan. «Le roi, lui dis-je, pourrait de Lyon exercer son pouvoir avec
une indépendance entière des alliés; je l'y précéderais, s'il le
voulait, et je viendrais lui rendre compte de l'esprit de cette ville;
qu'une fois arrivé à Lyon, il ferait un appel à ses fidèles sujets;
que ceux qui avaient été égarés, seraient probablement les premiers à
s'y rendre; qu'il y convoquerait les Chambres; qu'avant que l'esprit
de parti, vînt apporter des entraves, on aurait le temps de faire
toutes les lois organiques; que de Lyon, il pourrait protéger la
France, et que de Paris, il ne le pourrait pas; qu'il fallait prévoir
le cas où, les alliés changeant, après la victoire qu'ils venaient de
remporter, de dispositions et de langage, voudraient profiter contre
la France des succès qu'ils avaient si solennellement déclaré ne
vouloir obtenir que pour elle. Plusieurs indices, poursuivis-je, me
font appréhender un tel changement. Leur retour aux principes est trop
nouveau pour que nous n'ayons rien à redouter de la part de gens
accoutumés à mesurer leurs droits sur leurs prétentions, et leurs
prétentions sur leurs forces. Or, s'ils quittaient le rôle d'alliés
pour celui d'ennemis et que le roi dût alors traiter avec eux, il ne
pourrait être nulle part autant à leur merci que dans sa capitale
même. J'insistai donc pour que le roi n'y rentrât que quand il
pourrait y régner sans partage, et quand Paris serait également
débarrassé des factieux et de toute force étrangère.» Je terminai ces
explications en déclarant au roi que s'il prenait un autre parti, il
me serait impossible de diriger ses affaires. Je lui offris ma
démission, et je me retirai après avoir remis le mémoire qu'on va
lire[236]; c'est un résumé de nos travaux au congrès et un exposé des
moyens que je croyais propres à réparer les fautes commises pendant la
première Restauration.
[236] Cette démission n'eut pas de suite. M. de Talleyrand ne se
retira que le 24 septembre.