PRINCE,

Les dépêches dont vous avez chargé le prince Victor de Rohan nous ont

trouvés à Gand. Vous aurez appris que le roi s'y était rendu, en

partant d'Ostende où son séjour lui avait paru trop accréditer le faux

bruit de son embarquement. Personne ne déplore plus que moi

l'obligation dans laquelle s'est trouvée Sa Majesté de quitter ses

États, mais vous verrez par la relation très exacte, que j'ai

l'honneur de vous adresser[190] à quelle invincible nécessité il a

fallu obéir, et quels devoirs pénibles ont été prescrits aux sujets

fidèles qui craignaient tout pour la gloire du roi, tout pour les

dernières ressources de la monarchie, dans ces moments de crise où les

conseils devenaient si importants et si difficiles. Le roi avait

auprès de lui plusieurs maréchaux dont l'opinion a dû fixer la sienne

à l'égard des troupes qui, dans cette soudaine révolution, ont été les

arbitres exclusifs des destinées de la France. Jamais la puissance

prétorienne n'a exercé de plus funeste ascendant; et vous aurez été

indigné de l'irrésistible violence sous laquelle ont fléchi la force

et la volonté nationales. Heureusement que les puissances européennes

ont voulu maintenir la paix et prévenir les calamités prêtes à fondre

sur elles; et dans le désordre extrême où la France est plongée, ce

n'est que sur cet intérêt et cette assistance que nous devons compter

pour délivrer notre malheureuse patrie. M. le duc d'Angoulême paraît

seul être parvenu à rallier quelques forces dans le Midi. Dieu veuille

que la trahison ne déjoue point encore ses efforts! Il semble que ceux

de _Madame_ n'ont pu conserver au roi la ville de Bordeaux.

[190] Voir cette relation p. 149.

Vous penserez sans doute que dans cet état de choses, vous ne pouvez

trop hâter par vos instances l'effet des mesures déjà résolues. Il est

surtout bien important d'empêcher le mauvais effet que pourrait

produire le séjour du roi hors de France; et les puissances, par leurs

relations avec Sa Majesté, peuvent l'environner d'une force qui,

seule, est capable de suppléer aux droits qui lui ont été

momentanément ravis. Lord Wellington qui est venu hier ici, ne paraît

pas avoir le moindre doute d'un prochain succès, ni la moindre

incertitude sur le caractère de restauration qui doit être donné à la

guerre; mais il ne veut commencer les opérations qu'après avoir

rassemblé toutes ses forces, et pendant ce délai la France souffre et

la résistance se décourage. Cette pensée affligeante ne peut cependant

être opposée aux calculs positifs qui dirigent les préparatifs

d'agression.

Le traité du 25 mars est rédigé de la manière la plus satisfaisante et

l'on doit tout espérer de l'effet que sa publication produira en

France. Les journaux de Paris ont annoncé la prochaine arrivée de

l'archiduchesse Marie-Louise en France; il serait bien désirable de

donner la plus grande publicité aux faits qui démentent cette

assertion. Au reste, prince, on ne peut mieux faire que de s'en

rapporter à votre zèle et à vos lumières. C'est de vous, c'est du

centre de la confédération européenne dans lequel vous vous trouvez,

que nous attendons tout ce qui peut nous promettre un plus heureux

avenir. M. Pozzo di Borgo est arrivé à Bruxelles, il sera ici dans la

journée. Je ne sais pas encore si le roi y restera bien longtemps, ses

résolutions à cet égard dépendant des mesures qui seront prises par le

duc de Wellington.

Nous tâchons de rassembler les débris de la maison militaire; elle est

maintenant réunie à Alost[191], au nombre de quatre à cinq cents

hommes.

[191] Alost: ville de Belgique, à 27 kil. S.-E. de Gand.

Lord Harrowby et M. Wellesley Poole[192] sont venus, de la part de

leur gouvernement, pour concerter avec lord Wellington les mesures

préliminaires de la prochaine campagne. Ils ont vu le roi à leur

passage à Gand, et Sa Majesté a eu lieu d'être très satisfaite des

dispositions qu'ils lui ont montrées.

[192] Sir William Wellesley Poole, homme d'État anglais, né en

1763, maître de la monnaie, membre de la Chambre des communes. Il

fut secrétaire d'État pour l'Irlande mais fut destitué en 1811. Il

revint plus tard aux affaires comme ministre d'État.

MM. de Chateaubriand[193], de Lally-Tollendal[194] et Anglès[195] sont

maintenant ici. Le roi me paraît dans l'intention de les consulter.

[193] Chateaubriand venait d'être nommé ministre à Stockholm

lorsque survinrent les Cent-jours. Il suivit le roi à Gand et

devint ministre d'État.

[194] M. de Lally-Tollendal, l'ancien membre de la Constituante,

était alors membre du conseil privé.

[195] Le comte Jules Anglès, né en 1778, auditeur au conseil

d'État, maître des requêtes en 1809, directeur de la police des

départements situés au delà des Alpes, ministre de la police sous

le gouvernement provisoire en 1814, conseiller d'État sous la

première Restauration. En mars 1815, il accompagna le comte

d'Artois à Lyon en qualité de commissaire civil, puis il suivit

Louis XVIII à Gand. Au retour du roi, il devint ministre d'État,

puis préfet de police sous le ministère Decazes. Il donna sa

démission après l'assassinat du duc de Berry et mourut, en 1828.

Recevez, prince, une nouvelle assurance de mon inviolable attachement

ainsi que de ma haute considération.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 66 / 145 题