Il y a six mille ans à peu près....
Le monde était créé depuis un demi-siècle. Dieu avait déjà chassé
Adam et Ève du paradis terrestre. Il n'y avait donc dans le ciel
que les âmes qui devaient descendre un jour sur la terre, et animer
successivement les corps qui naîtraient.
La première qui revint à Dieu fut celle d'Abel, et les chants des
archanges et la bénédiction du Seigneur accueillirent le retour de
l'âme exilée et martyre qui dut le jour à une faute et l'amour à un
crime.
La seconde fut celle d'Ève, et lorsque les portes du ciel s'étaient
rouvertes devant cette âme pécheresse, flétrie par le péché, mais
épurée par la douleur, toutes les âmes de l'avenir s'étaient pressées
autour d'elle pour apprendre quelque chose de la terre.
Ève s'était contentée de répondre: «J'ai péché, j'ai souffert, j'ai
prié; la vie a beaucoup de passions, beaucoup de douleurs et bien peu
de joies.» Puis elle s'était retirée à la droite de Dieu, pour achever
auprès de lui sa prière commencée ici-bas.
Pour toutes ces âmes qui ne connaissaient que le ciel, c'étaient
deux mots bien inconnus que les passions et les douleurs. Elles ne
comprenaient qu'une éternité de calme, comme elles ne voyaient qu'une
étendue de sérénité; aussi se promenaient-elles toutes rêveuses dans
les jardins d'étoiles que Dieu fit éclore sous leurs pas, se demandant
les unes aux autres ce que pouvaient être les choses ignorées au ciel
qu'on appelait sur la terre passions et douleurs.
Alors elles s'éloignaient quelquefois du groupe que forment les élus
auprès du Seigneur, et suivaient mystérieusement une route isolée,
jusqu'à ce qu'arrivées dans un endroit où nulle autre ne les avaient
suivies, elles pussent se pencher sur la voute du ciel, et chercher à
voir ce qui se passait parmi les hommes; mais les ténèbres des passions
restaient aussi impénétrables à leurs yeux célestes que les lueurs de
l'éternité à notre science humaine.
Or, parmi toutes ces âmes curieuses de cette terre nouvelle, il y en
avait une à qui son bon ange avait dit: «Tu naîtras un jour du sein
d'une femme, tu quitteras ta forme immortelle pour le monde que le
Seigneur vient de faire.»
--Et quand dois-je naître? avait demandé l'âme.
--Attends et prie en attendant, avait répondu l'ange.
Et il s'était envolé à l'orient du ciel, laissant la pauvre âme encore
plus curieuse qu'auparavant.
Un jour, le soleil se voila dans les cieux, une autre âme venait
de quitter la terre, et quand elle s'était présentée à la porte du
Seigneur, l'ange de justice l'en avait chassée.
Tout le cortège radieux du Seigneur s'était mis à genoux, redoublant de
louanges et de prières, et demandant ce qu'avait fait celui que Dieu
chassait.