LA BOUQUETIÈRE.

Trois jours après, je partis, mon père croyant que j'allais à Caen, et

Thomas Lambert et le curé sachant seuls que j'allais à Paris.

Je passai par le village où était mon enfant, et je le pris avec moi.

Pauvre folle que j'étais de ne pas songer que c'était déjà trop de moi!

Le surlendemain j'étais à Paris.

Je descendis rue des Vieux-Augustins, à l'hôtel de Venise: c'était le

seul hôtel dont je connusse le nom. C'était celui où il était descendu,

où je lui avais écrit.

Là, je demandai des informations sur lui; on se le rappelait

parfaitement: il vivait toujours enfermé dans sa chambre, et

travaillant sans cesse avec un graveur sur cuivre, on ne savait pas à

quoi.

On se rappelait parfaitement que quelque temps après son départ de

l'hôtel, un homme d'une cinquantaine d'années, et qui avait l'air d'un

paysan, était venu faire les mêmes questions que moi.

Je m'informai où était l'Opéra. On m'indiqua le chemin que je devais

suivre, et je me lançai pour la première fois dans les rues de Paris.

Voici quel était le plan que j'avais arrêté dans mon esprit. Gabriel

venait à l'Opéra; j'attendrais devant l'Opéra toutes les voitures

qui s'arrêteraient. Si Gabriel descendait de l'une d'elles, je le

reconnaîtrais bien; je demanderais son adresse au valet, et le

lendemain je lui écrirais pour lui dire que j'étais à Paris, et lui

demander à le voir.

Dès le soir de mon arrivée, je mis ce plan à exécution. C'était il y a

eu mardi huit jours. J'ignorais que l'Opéra ne jouait que les lundis,

mercredis et vendredis.

J'attendis donc vainement l'ouverture des portes. Je m'informai des

causes de cette solitude et de cette obscurité. On me dit que la

représentation était pour le lendemain seulement.

Je revins à mon hôtel, où je restai toute la journée du lendemain,

seule avec mon pauvre enfant; je l'avais si peu vu que j'étais heureuse

de cet isolement et de cette solitude. A Paris, inconnue comme je

l'étais, j'osais au moins être mère.

Le soir vint, et je sortis de nouveau.

Je croyais que je pourrais attendre sous le péristyle, mais les sergens

de ville ne me le permirent pas.

Je vis deux ou trois femmes qui circulaient librement: je demandai

pourquoi on leur permettait à elles ce qui n'était pas permis à moi; on

me répondit que c'était des bouquetières.

Au milieu de toute cette préoccupation, beaucoup de voitures

arrivèrent, mais je ne pus voir ceux qui en descendaient, peut-être

Gabriel était-il parmi eux.

C'était une soirée perdue, c'était encore deux jours à attendre;

j'étais résignée; je rentrai à l'hôtel avec un nouveau projet.

C'était, le surlendemain, de prendre un bouquet de chaque main et de me

faire passer pour une bouquetière.

J'achetai des fleurs, je fis les deux bouquets, et j'allai reprendre

mon poste: cette fois on me laissa circuler librement.

Je m'approchais de toutes les voitures qui s'arrêtaient et j'examinais

avec attention les personnes qui en descendaient.

Il était neuf heures à peu près, et tout le monde semblait être arrivé,

lorsqu'une dernière voiture en retard apparut à son tour et passa

devant moi.

A travers l'ouverture de la portière je crus reconnaître Gabriel.

Je fus prise d'un si grand tremblement que je m'appuyai contre une

borne pour ne pas tomber. Le laquais ouvrit la portière; un jeune

homme, qui ressemblait à Gabriel, s'en élança; je fis un pas pour aller

à lui, mais je sentis que j'allais tomber sur le pavé.

--A quelle heure? demanda le cocher.

--A onze heures et demie, dit-il en montant légèrement les escaliers.

Et il disparut sous le péristyle tandis que la voiture s'éloignait au

galop.

C'était son visage, c'était sa voix: mais comment ce jeune homme

élégant et aux manières aisées pouvait-il être le pauvre Gabriel? La

métamorphose me semblait tout à fait impossible.

Et cependant, à l'émotion que j'avais éprouvée, je comprenais qu'il

était impossible que ce fût un autre que lui.

J'attendis.

Onze heures et demie sonnèrent. On commença de sortir de l'Opéra, puis

les voitures s'avancèrent à la suite les unes des autres.

Un groupe, qui se composait d'un homme de cinquante ans à peu près,

d'un jeune homme et de deux femmes, s'approcha d'une des voitures: le

jeune homme était Gabriel, il donnait le bras à la plus âgée des deux

femmes: la plus jeune me parut charmante.

Cependant, il ne monta pas avec elle dans la voiture. Il les accompagna

seulement jusqu'au marche-pied; puis, après les avoir saluées, il fit

quelques pas en arrière, et attendit sur les marches que sa voiture le

vînt prendre à son tour.

J'eus donc tout le temps de l'examiner, et je ne conservai aucun doute:

c'était bien lui; il donnait de bruyans signes d'impatience, et quand

le cocher s'approcha, il le gronda pour l'avoir fait attendre ainsi

cinq minutes.

Était-ce bien là l'humble et timide Gabriel? l'enfant que je protégeais

contre les autres enfans?

--Où va monsieur, demanda le laquais en fermant la portière.

--Chez moi, dit Gabriel.

La voiture partit aussitôt, gagna le boulevard et tourna à droite.

Je rentrai à l'hôtel, ne sachant point si je dormais ou si je veillais,

et croyant quelquefois que tout ce que j'avais vu était un rêve.

Le surlendemain même chose arriva: seulement, cette fois, au lieu

d'attendre le départ du coupé à la sortie de l'Opéra, je l'attendis

au coin de la rue Lepelletier; le coupé passa à minuit moins quelques

minutes; il suivit quelque temps le boulevard, et entra dans la seconde

rue à ma droite; j'allai jusqu'à cette rue pour savoir comment elle se

nommait: c'était la rue Taitbout.

Le surlendemain j'attendis au coin de la rue Taitbout. De cette façon,

je pensais que j'arriverais à voir où s'arrêterait la voiture.

En effet, la voiture entra au numéro onze, preuve de plus qu'il

habitait là.

J'arrivai devant la porte au moment où le concierge en refermait les

deux battans.

--Que voulez-vous? me dit-il.

--N'est-ce point ici, demandai-je d'une voix à laquelle j'essayais

inutilement de donner un accent de fermeté, n'est-ce point ici que

demeure monsieur Gabriel Lambert?

--Gabriel Lambert? reprit le concierge, je ne connais pas ce nom-là; il

n'y a personne de ce nom dans la maison.

--Mais ce monsieur qui rentre, comment rappelez-vous donc?

--Lequel?

--Celui dont voici la voiture.

--Je l'appelle le baron Henry de Faverne, et non pas Gabriel Lambert;

si c'est cela que vous voulez savoir, ma belle enfant, vous voilà au

courant de la chose.

Et il referma la porte sur moi.

Je revins à l'hôtel, incertaine sur ce que je devais faire. C'était

bien Gabriel, il n'y avait pour moi aucun doute, mais c'était Gabriel

enrichi, cachant son véritable nom, et auquel, par conséquent, ma

visite devait être deux fois désagréable.

Je lui écrivis. Seulement, sur l'adresse, je mis «A monsieur le baron

Henry de Faverne, pour faire passer à monsieur Gabriel Lambert.»

Je lui demandais une entrevue et je signai: MARIE GRANGER.

Puis, le lendemain, j'envoyai la lettre par un commissionnaire en lui

ordonnant d'attendre la réponse.

Le commissionnaire revint bientôt en me disant que le baron n'était pas

chez lui.

Le lendemain, j'y allai moi-même; sans doute j'étais consignée à la

porte, car les valets me dirent que monsieur le baron n'était pas

visible.

Le surlendemain, j'y retournai. Les valets me dirent que monsieur le

baron avait répondu qu'il ne me connaissait pas et défendait de me

recevoir davantage.

Alors je pris mon enfant dans mes bras et vins m'asseoir sur la borne

en face de la porte.

J'étais décidée à rester jusqu'à ce qu'il sortît.

J'y restai toute la journée, puis la nuit vint.

A deux heures du matin une patrouille passa et me demanda qui j'étais

et ce que je faisais là.

Je répondis que j'attendais.

Le chef de la patrouille m'ordonna alors de le suivre.

Je le suivis sans savoir où il me conduisait.

C'est alors que vous êtes venu et que vous m'avez réclamée.

Et maintenant, monsieur, vous savez tout; vous veniez de sa part, je

n'ai d'autre appui à Paris que vous. Vous paraissez bon; que faut-il

que je fasse? dites, conseillez-moi.

--Je n'ai rien à vous dire ce soir, répondis-je, mais je le verrai

demain matin.

--Et avez-vous quelque espoir pour moi, monsieur?

--Oui, répondis-je, j'ai l'espoir qu'il ne voudra pas vous revoir.

--Oh! mon Dieu! que voulez-vous dire?

--Je veux dire, ma chère enfant, que mieux vaut être, croyez-moi, la

pauvre Marie Granger que la baronne Henry de Faverne.

--Hélas! vous croyez donc comme moi que c'est....

--Je crois que c'est un misérable, et je suis à peu près sûr de ne pas

me tromper.

--Ah! ma fille, ma fille, dit la pauvre mère en allant se jeter à

genoux devant le fauteuil de son enfant et en le couvrant de ses deux

bras, comme si elle eût pu le protéger contre l'avenir qui l'attendait.

Il était trop tard pour qu'elle retournât à son hôtel de la rue des

Vieux-Augustins.

J'appelai ma femme de charge, et je la remis, elle et son enfant, entre

ses mains.

Puis, j'envoyai un de mes domestiques annoncer à la maîtresse de

l'hôtel de Venise que mademoiselle Marie Granger, s'étant trouvée

indisposée chez le docteur Fabien, où elle dînait, ne pouvait pas

rentrer avant le lendemain.

Gabriel Lambert · 第 33 / 53 题