UN TERRIBLE AVEU.

Je continuai mes courses; mais malgré moi je ne pus chasser de ma

pensée ce que j'avais vu et entendu, tout en conservant pour ce

malheureux le dégoût moral et instinctif que j'ai avoué.

Je commençais à éprouver cette pitié physique, si l'on peut s'exprimer

ainsi, que l'homme destiné à souffrir ressent pour tout être qui

souffre.

Je dînais en ville, et comme une partie de ma soirée était consacrée à

des visites, je ne rentrai chez moi que passé minuit.

On me dit qu'un jeune homme, qui était venu pour me consulter,

m'attendait depuis une heure dans mon cabinet; je demandai son nom; il

n'avait pas voulu le dire.

J'entrai, et je reconnus monsieur de Faverne.

Il était plus pâle et plus agité que le matin; un livre qu'il avait

essayé de lire était ouvert sur le bureau. C'était le traité de

toxicologie d'Orfila.

--Eh bien! lui demandai-je, vous sentez-vous donc plus mal?

--Oui, me répondit-il, très mal; il m'est arrivé un événement affreux,

une aventure terrible, et je suis accouru pour vous raconter cela.

Tenez, docteur, depuis que je suis à Paris, depuis que je mène la vie

que vous connaissez, vous êtes le seul homme qui m'ayez inspiré une

confiance entière; aussi, vous le voyez, j'accours vous demander, non

pas un remède à ce que je souffre; vous me l'avez dit, il n'y en a pas,

et tout en vous envoyant chercher, je le savais bien, moi, qu'il n'y en

a pas; mais un conseil.

--Un conseil est bien autrement difficile à donner qu'une ordonnance,

monsieur, et je vous avoue que j'en donne rarement. On ne demande en

général de conseil que pour se corroborer soi-même dans la résolution

qu'on a déjà prise; ou si, indécis encore de ce que l'on fera, on

suit le conseil donné, c'est pour avoir le droit de dire un jour au

conseilleur: C'est votre faute!

--Il y a du vrai dans ce que vous dites là, docteur; mais, de même que

je crois qu'un médecin n'a pas le droit de refuser une ordonnance, je

ne crois pas qu'un homme ait le droit de refuser un conseil.

--Vous avez raison, aussi je ne refuse pas de vous le donner; seulement

vous me ferez plaisir de ne pas le suivre.

Je m'assis alors près de lui; mais au lieu de me répondre il laissa

tomber sa tête dans ses mains, et demeura comme anéanti dans ses

propres pensées.

--Eh bien? lui dis-je au bout d'un instant de silence.

--Eh bien! répondit-il, ce que je vois de plus clair dans tout cela,

c'est que je suis perdu.

Il y avait un tel accent de conviction dans ces paroles, que je

tressaillis.

--Perdu, vous? et comment? demandai-je.

--Sans doute, elle va me poursuivre, elle va dire à tout le monde qui

je suis, elle va crier sur les toits mon véritable nom.

--Qui cela?

--Elle, parbleu!

--Elle? qui, elle?

--Marie.

--Qu'est-ce que Marie?

--Ah! c'est vrai, vous ne savez pas, vous; une petite sotte, une petite

drôlesse dont j'ai eu la bonté de m'occuper, et à qui j'ai eu la

sottise de faire un enfant.

--Eh bien! mais si c'est une de ces femmes qu'on désintéresse avec de

l'argent, vous êtes assez riche.

--Oui, reprit-il en m'interrompant; mais ce n'est malheureusement point

une de ces femmes-là: c'est une fille de village, une pauvre fille, une

sainte fille.

--Tout à l'heure vous l'appeliez drôlesse.

--J'avais tort, mon cher docteur, j'avais tort, c'était la colère qui

me faisait parler ainsi; ou plutôt, tenez, tenez, c'était la peur.

--Cette femme peut donc influer d'une manière fatale sur votre destinée?

--Elle peut empêcher mon mariage avec mademoiselle de Macartie.

--Comment?

--En disant mon nom, en révélant qui je suis.

--Vous ne vous nommez donc pas de Faverne?

--Non.

--Vous n'êtes donc pas baron?

--Non.

--Vous n'êtes donc pas né à la Guadeloupe.

--Non. Tout cela, voyez-vous, était une fable.

--Alors Olivier avait raison?

--Oui.

--Mais alors comment monsieur de Malpas, le gouverneur de la

Guadeloupe, a-t-il pu certifier?...

--Silence, dit le baron en me serrant violemment la main, cela c'est

mon secret, le secret qui me tue, vous savez.

Nous restâmes un instant muets l'un et l'autre.

--Eh bien! mais cette femme, cette Marie, vous l'avez donc revue?

--Aujourd'hui, docteur, aujourd'hui, ce soir.

«Elle a quitté son village, elle est venue à Paris, et elle a tant fait

qu'elle m'a découvert, et que ce soir, sans me dire qui elle était,

elle s'est présentée chez moi avec son enfant.

--Et vous, qu'avez-vous fait?

--J'ai dit, reprit monsieur de Faverne d'une voix sombre, j'ai dit que

je ne la connaissais pas, et je l'ai fait jeter à la porte par mes gens.

Je me reculai involontairement.

--Vous avez fait cela, vous avez renié votre enfant, vous avez fait

chasser sa mère par vos laquais!...

--Que vouliez-vous que je fisse?

--Ah! c'est affreux.

--Je le sais bien.

Et nous retombâmes tous les deux dans le silence. Au bout d'un instant,

je me levai.

--Et qu'ai-je à faire dans tout cela? demandai-je.

--Ne voyez-vous pas que j'ai des remords?

--Je vois que vous avez peur.

--Eh bien, docteur ... j'aurais voulu que vous la vissiez, cette femme.

--Moi!

--Oui, vous; rendez-moi le service de la voir.

--Et où la trouverai-je?

--Un instant après l'avoir chassée, j'ai écarté le rideau de ma

fenêtre, et je l'ai vue assise sur une borne avec son enfant.

--Et vous croyez qu'elle y est encore?

--Oui.

--Vous l'avez donc revue?

--Non, je suis sorti par une porte de derrière, et je suis accouru chez

vous.

--Et pourquoi n'êtes-vous pas sorti tout bonnement par la grande porte,

et dans votre voiture?

--J'ai eu peur qu'elle ne se jetât sous les pieds des chevaux.

Je frissonnai.

--Que voulez-vous que je fasse dans tout cela? à quoi puis-je vous être

bon?

--Docteur, rendez-moi un service; voyez-la, arrangez la chose avec

elle; qu'elle retourne à Trouville avec son enfant; je lui donnerai ce

qu'elle voudra, dix mille francs, vingt mille francs, cinquante mille

francs.

--Mais si elle refuse tout cela?

--Si elle refuse, si elle refuse; eh bien! alors ... nous verrons.

Le baron prononça ces dernières paroles d'un ton tellement sinistre,

que je tremblai pour la pauvre femme.

--C'est bien, monsieur, répondis-je, je la verrai.

--Et vous obtiendrez ... qu'elle parte?

--Je ne puis répondre de cela; tout ce que je puis vous promettre,

c'est de lui parler le langage de la raison, c'est de lui faire

envisager la distance qu'il y a de vous à elle.

--La distance?

--Oui.

--Vous oubliez que je vous ai avoué que je n'étais pas baron; je suis

un paysan, monsieur, un simple paysan, qui, par mon ... intelligence,

me suis élevé au-dessus de mon état; seulement, silence, je vous en

supplie. Vous comprenez que si monsieur de Macartie savait que je suis

un paysan, il ne me donnerait pas sa fille.

--Vous tenez donc énormément à ce mariage?

--Je vous l'ai dit, c'est le seul moyen de me faire cesser les

spéculations hasardeuses auxquelles je suis forcé de me livrer.

--Je verrai cette jeune fille.

--Ce soir?

--Ce soir. Où la retrouverai-je?

--Là où je l'ai vue.

--Sur cette borne?

--Oui.

--Elle y est encore, vous croyez?

--J'en suis sûr.

--Allons.

Il se leva vivement, s'élança vers la porte, je le suivis.

Nous sortîmes.

Je demeurais à cinq cents pas à peine de chez lui; en arrivant au coin

de la rue Taitbout et de celle du Helder, il s'arrêta, et me montrant

du doigt quelque chose d'informe que l'on distinguait à peine dans

l'ombre.

--Là, là, dit-il.

--Quoi, là?

--Elle.

--Cette jeune fille?

--Oui. Moi je rentre par la rue du Helder. La maison, comme vous le

savez, à une double entrée.... Allez à elle.

--J'y vais.

--Attendez. Un dernier service, je vous prie.

«Il me semble que je deviens fou; j'ai le vertige; tout tourne autour

de moi.... Votre bras, docteur; conduisez-moi jusqu'à la petite porte.

--Volontiers.

Je lui pris le bras; il chancelait véritablement comme un homme ivre.

Je le conduisis jusqu'à la porte.

--Merci, docteur, merci; je vous suis bien reconnaissant, je vous jure;

et si vous étiez un de ces hommes qui font payer les services qu'ils

rendent, je vous paierais celui-ci ce que vous voudriez.

«Bien! nous voilà; vous viendrez demain, n'est-ce pas, me rendre

réponse?

«J'irais bien chez vous; mais dans la journée je n'oserais sortir,

j'aurai peur de la rencontrer.

--Je viendrai.

--Adieu, docteur.

Il sonna, on ouvrit.

--Un instant, dis-je en le retenant, le nom de cette femme?

--Marie Granger.

--Bien.... Au revoir.

Il rentra, et je remontai la rue du Helder pour rentrer dans la rue

Taitbout.

En arrivant à l'angle des deux rues, là où j'avais entrevu cette femme,

j'entendis une rumeur, et je vis un groupe assez considérable qui

s'agitait dans l'ombre.

Je courus.

Une patrouille qui passait avait aperçu cette malheureuse, et comme,

interrogée sur ce qu'elle faisait là à deux heures du matin, elle

n'avait pas voulu répondre, cette patrouille la conduisait au corps de

garde.

La pauvre femme marchait au milieu des gardes nationaux, portant entre

ses bras son enfant qui pleurait; mais elle ne versait pas une larme,

elle ne poussait pas une plainte.

Je m'approchai aussitôt du chef de la patrouille.

--Pardon, monsieur, lui dis-je, mais je connais cette femme.

Elle leva la tête vivement et me regarda.

--Ce n'est pas lui, dit-elle; et elle laissa retomber sa tête.

--Vous connaissez cette femme, monsieur? me répondit le caporal.

--Oui ... elle se nomme Marie Granger, et elle est du village de

Trouville.

--C'est mon nom, c'est celui de mon village. Qui êtes-vous, monsieur?

au nom du ciel, qui êtes-vous?

--Je suis le docteur Fabien, et je viens de sa part.

--De la part de Gabriel?

--Oui.

--Alors, messieurs, laissez-moi aller, je vous en supplie laissez-moi

aller avec lui!

--Vous êtes bien le docteur Fabien? me demanda alors le chef de la

patrouille.

--Voici ma carte, monsieur.

--Et vous répondez de cette femme?

--J'en réponds.

--Alors, monsieur, vous pouvez l'emmener.

--Merci.

Je présentai le bras à la pauvre fille; mais, me montrant d'un geste

son enfant qu'elle était obligée de porter.

--Je vous suivrai, monsieur, dit-elle. Où allons-nous?

--Chez moi.

Dix minutes après elle était dans mon cabinet, assise à la place même

où une demi-heure auparavant était assis le prétendu baron de Faverne.

L'enfant, couché sur une bergère, dormait dans la chambre à côté.

Il se fit entre nous un long silence, qu'elle interrompit la première.

--Eh bien! monsieur, dit-elle, que voulez-vous que je vous raconte?

--Ce que vous croirez nécessaire que je sache, madame. Remarquez que je

ne vous interroge pas, j'attends que vous parliez, voilà tout.

--Hélas! ce que j'ai à vous dire est bien triste, monsieur, et

cependant cela n'a aucun intérêt pour vous.

--Toute douleur physique ou morale est de mon ressort, ainsi ne

craignez donc pas de me confier la vôtre, si vous croyez que je puisse

la soulager.

--Ah! pour la soulager il n'y a que lui, dit la pauvre femme.

--Eh bien! puisque c'est lui qui m'a chargé de vous voir, tout espoir

n'est pas perdu.

--Alors, écoutez-moi; mais songez, en m'écoutant, que je ne suis qu'une

pauvre paysanne.

--Vous me le dites et je vous crois, cependant à vos paroles on

pourrait vous croire d'une condition plus élevée.

--Je suis fille du maître d'école du village où je suis née, cela vous

expliquera tout.

«J'ai donc reçu un semblant d'éducation, je sais lire et écrire un peu

mieux que ne le font les autres paysannes, voilà tout.

--Alors vous êtes du même pays que Gabriel?

--Oui, seulement j'ai quatre ans ou cinq ans de moins que lui. Aussi

loin que je puis me le rappeler, je le vois assis, avec une vingtaine

d'autres garçons du village que réunissait mon père, au bout d'une

longue table toute déchiquetée par les noms et les dessins qu'y

traçaient avec leurs canifs les écoliers auxquels mon père apprenait à

lire, à écrire et à compter. C'était le fils d'un brave métayer dont la

réputation d'honnêteté était proverbiale.

--Son père vit-il encore?

--Oui, monsieur.

--Mais il a cessé de voir son fils, alors?

--Il ignore où il est, et le croit parti pour la Guadeloupe. Mais

attendez, chaque chose viendra à son tour. Excusez mes longueurs, mais

j'ai besoin de vous raconter les choses en détail pour que vous nous

jugiez tous deux.

Gabriel, quoique grand pour son âge, était faible et maladif, aussi

était-il presque toujours menacé, même par des enfans plus jeunes que

lui. Je me rappelle alors qu'il n'osait plus sortir avec les autres à

l'heure où les écoliers retournent chez leurs parens, et que presque

toujours mon père le trouvait sur l'escalier, où il s'était réfugié de

peur d'être battu, et où l'on n'osait le venir chercher.

Alors mon père lui demandait ce qu'il faisait là, et le pauvre Gabriel

lui répondait en pleurant qu'il avait peur d'être battu.

Aussitôt mon père m'appelait et me donnait pour escorte au pauvre

fugitif, qui, sous ma protection, revenait chez lui sain et sauf, car

devant moi, la fille du maître d'école, nul n'osait le toucher.

Il en résulta que Gabriel parut me prendre dans une grande affection,

et que nous contractâmes l'habitude d'être ensemble: seulement, de sa

part, cette affection était de l'égoïsme, et de la mienne de la pitié.

Gabriel apprenait difficilement à lire et à calculer, mais pour

l'écriture il avait une très grande facilité; non seulement il

possédait en propre une écriture magnifique, mais encore il avait la

singulière aptitude d'imiter les écritures de tous ses camarades, et

cela à tel point que l'imitation rapprochée de l'original rendait

l'auteur même indécis.

Les enfans riaient et s'amusaient de ce singulier talent; mais mon père

secouait tristement la tête et disait souvent:

--Crois-moi, Gabriel, ne fais pas de ces choses-là ... cela tournera

mal.

--Bah! comment voulez-vous que ça tourne, monsieur Granger? disait

Gabriel. Je serai maître d'écriture, quoi! voilà tout, au lieu d'être

garçon de charrue.

--Ce n'est pas un état que d'être maître d'écriture dans un village,

disait mon père.

--Eh bien! j'irai exercer à Paris, répondait Gabriel.

Quant à moi, qui ne voyais pas le mal qu'il pouvait y avoir à imiter

l'écriture des autres, ce talent, qui chaque jour faisait chez Gabriel

de nouveaux progrès, m'amusait beaucoup.

Car Gabriel ne se bornait plus à imiter les écritures seules, Gabriel

imitait tout.

Une gravure lui était tombée entre les mains, et, avec une patience

miraculeuse, il l'avait copiée ligne pour ligne, avec une telle

exactitude, que n'eût été la grandeur du papier et la couleur de

l'encre, il eût été difficile de dire, à l'inspection de l'original et

de la copie, quelle était l'œuvre de la plume et quelle était l'œuvre

du burin. Le pauvre père, qui voyait dans cette gravure ce qu'elle

était réellement, c'est-à-dire un chef-d'œuvre, la fit encadrer par le

vitrier du village, et la montra à tout le monde.

Le maire et l'adjoint la vinrent voir, et le maire s'en alla en disant

à l'adjoint:

--Ce garçon-là a sa fortune au bout des doigts.

Gabriel entendit ces paroles.

Mon père lui avait appris tout ce qu'il pouvait lui apprendre; Gabriel

rentra dans sa métairie.

Comme il était l'aîné de deux autres enfans, et que Thomas n'était pas

riche, il lui fallut commencer à travailler.

Mais le travail de la charrue lui était insupportable.

Tout au contraire des paysans, Gabriel aurait voulu se coucher et se

lever tard; son grand bonheur était de veiller jusqu'à minuit, et de

faire avec sa plume toutes sortes de lettres ornées, de dessins et

d'imitations: aussi l'hiver était-il son temps heureux, et les veilles

ses heures de fête.

D'un autre côté, son dégoût pour les travaux de l'agriculture faisait

le désespoir de son père. Thomas Lambert n'était pas assez riche pour

garder chez lui une bouche inutile. Il avait cru que la présence de

Gabriel lui épargnerait un garçon de charrue. Il vit, à son grand

regret, qu'il s'était trompé.

Gabriel Lambert · 第 25 / 53 题