UN COIN DU VOILE.

Trois mois s'étaient écoulés lorsque, dans ma correspondance du matin,

je trouvai le petit billet suivant:

«Mon cher docteur,

»Je suis vraiment bien malade, et j'ai sérieusement

besoin de toute votre science; passez donc aujourd'hui

chez moi, si vous ne me _gardé_ pas _rancune_.

»Votre tout dévoué,

»HENRY, BARON DE FAVERNE, »rue Taitbout, n° 11.»

Cette lettre, que je rapporte textuellement avec les deux fautes

d'orthographe dont elle était ornée, confirma l'opinion que je m'étais

faite du manque d'éducation de mon client. Au reste, si, comme il le

disait, il était né à la Guadeloupe, la chose était moins étonnante.

On sait en général combien l'éducation des colons est négligée.

Mais, d'un autre coté, le baron de Faverne n'avait ni les petites

mains, ni les petits pieds, ni la taille svelte et gracieuse, ni

le charmant parler des hommes des tropiques, et, pour moi, il était

évident que j'avais affaire à quelque provincial dégrossi par le séjour

de la capitale.

Au reste, comme il pouvait effectivement être malade, je me rendis chez

lui.

J'entrai et le trouvai dans un petit boudoir tendu de damas violet et

orange.

A mon grand étonnement, cette espèce de réduit était d'un goût

supérieur au reste de l'appartement.

Il était à demi couché sur un sofa, dans une pose visiblement étudiée,

et vêtu d'un pantalon de soie à pieds et d'une robe de chambre

éclatante; il roulait entre ses gros doigts un charmant petit flacon de

Klagman ou de Benvenuto Cellini.

--Ah! que c'est bon et gracieux à vous d'être venu me voir, docteur,

dit-il en se soulevant à demi et me faisant signe de m'asseoir. Au

reste, je ne vous ai pas menti; je suis horriblement souffrant.

--Qu'avez-vous! lui demandai-je; serait-ce votre blessure?

--Non; grâce à Dieu, il n'y paraît pas plus maintenant que si c'était

une simple piqûre de sangsue. Non, je ne sais pas, docteur; si je ne

craignais pas que vous vous moquiez de moi, je vous dirais que je crois

que j'ai des vapeurs.

Je souris.

--Oui, n'est-ce pas, continua-t-il, c'est une maladie que vous réservez

exclusivement pour vos belles malades. Mais le fait est qu'il n'en est

pas moins vrai que je souffre beaucoup, et cela sans savoir dire ce

dont je souffre, ni comment je souffre.

--Diable! ça devient dangereux. Serait-ce de l'hypocondrie?

--Comment dites-vous cela, docteur?

Je répétai le mot; mais je vis qu'il ne présentait aucun sens à

l'esprit du baron de Faverne; en attendant je lui pris la main et posai

les deux doigts sur l'artère.

Il avait, en effet, le pouls nerveux et agité.

Pendant que je calculais les battemens de l'artère, on sonna; le baron

bondit, et les pulsations se hâtèrent.

--Qu'avez-vous? lui demandai-je.

--Rien, répondit-il, seulement c'est plus fort que moi, quand j'entends

une sonnette je tressaille; et puis, tenez, je dois pâlir. Ah! docteur,

je vous le dis, je suis bien malade.

En effet, le baron était devenu livide.

Je commençai à croire qu'il n'exagérait point, et qu'en réalité il

souffrait beaucoup; seulement j'étais convaincu que cet ébranlement

physique avait une cause morale.

Je le regardai fixement, il baissa les yeux, et à la pâleur qui lui

avait couvert le visage succéda une vive rougeur.

--Oui, lui dis-je, c'est évident, vous souffrez.

--N'est-ce pas, docteur? s'écria-t-il. Eh bien! j'ai déjà vu deux de

vos confrères; car vous avez été si singulier avec moi que je n'osais

vous envoyer chercher. Les imbéciles se sont mis à rire quand je leur

ai dit que j'avait mal aux nerfs.

--Vous souffrez, repris-je, mais ce n'est point une cause physique qui

vous fait souffrir; vous avez quelque douleur morale, une inquiétude

grave peut-être.

Il tressaillit.

--Et quelle inquiétude voulez-vous que j'aie? tout, au contraire, va

pour le mieux.

«Mon mariage.... A propos, vous savez? mon mariage avec mademoiselle de

Macartie, que votre monsieur Olivier avait failli faire rompre....

--Oui, eh bien?

--Eh bien, il aura lieu dans quinze jours; le premier ban est

publié.... Au reste, il a été bien puni de ses propos, et il m'en a

fait ses excuses.

--Comment cela?

--Germain, dit le baron, donnez-moi ce portefeuille qui est sur le coin

de la cheminée.

Le domestique obéit, le baron prit le portefeuille et l'ouvrit.

--Tenez, dit-il avec un léger tremblement dans la voix, voici mon acte

de naissance: né à la Pointe-à-Pitre, comme vous voyez; puis voici le

certificat de monsieur de Malpas, constatant que mon père est un des

premiers et des plus riches propriétaires de la Guadeloupe.

On a fait voir ces papiers à monsieur Olivier, et, comme il connaissait

la signature du gouverneur, il a été obligé d'avouer que cette

signature était bien la sienne.

Tout en poursuivant cet examen, le tremblement nerveux du baron

augmentait.

--Vous souffrez davantage? lui dis-je.

--Comment voulez-vous que je ne souffre pas! on me poursuit, on me

persécute, la calomnie s'attache à moi. Je ne sais pas si d'un jour à

l'autre on ne m'accusera pas de quelque crime. Oh! oui, oui, docteur,

vous avez raison, continua le baron en se raidissant, je souffre, je

souffre beaucoup.

--Voyons, il faut vous calmer.

--Me calmer, c'est bien aisé à dire! Parbleu! si je pouvais me calmer

je serais guéri.

«Tenez, il y a des momens où mes nerfs se raidissent comme s'ils

voulaient se rompre, où mes dents se serrent comme si elles voulaient

se briser, ou j'entends des bourdonnemens dans ma tête comme si toutes

les cloches de Notre-Dame tintaient à mon oreille; alors, continua-t-il

il me semble que je vais devenir fou.

«Docteur, quelle est la mort la plus douce?

--Pourquoi cela?

--C'est qu'il me prend parfois des envies de me tuer.

--Allons donc!

--Docteur, on dit qu'en s'empoisonnant avec de l'acide prussique, c'est

fait en un instant.

--C'est effectivement la mort la plus rapide que l'on connaisse.

--Docteur, à tout hasard, vous devriez me préparer un flacon d'acide

prussique.

--Vous êtes fou.

--Tenez, je vous le paierai ce que vous voudrez, mille écus, six mille

francs, dix mille francs: si toutefois vous me répondez qu'on meurt

sans souffrir.

Je me levai.

--Eh bien, quoi? me dit-il en me retenant.

--Je regrette, monsieur, que vous me disiez sans cesse de ces choses,

qui non seulement abrègent mes visites, mais qui encore rendent de plus

longues relations avec vous presque impossibles.

--Non, non, restez, je vous prie; ne voyez-vous pas que j'ai la fièvre,

et que c'est cela qui me fait parler ainsi.

Il sonna, le même valet reparut de nouveau.

--Germain, j'ai bien soif, dit le baron; donnez-moi quelque chose à

boire.

--Que désire monsieur le baron?

--Vous prendrez bien quelque chose avec moi, n'est-ce pas?

--Non, merci absolument, répondis-je.

--C'est égal, continua-t-il, apportez deux verres et une bouteille de

rhum.

Germain sortit.

Germain rentra quelques instans après avec un plateau où étaient les

objets demandés; seulement je remarquai que les récipiens, au lieu

d'être des verres à liqueur, étaient des verres à vin de bordeaux.

Le baron les remplit tous les deux; seulement sa main tremblait si fort

qu'une partie de la liqueur, au moins égale à celle que contenaient les

verres, tomba sur le plateau.

--Goûtez cela, dit-il, c'est d'excellent rhum que j'ai rapporté

moi-même de la Guadeloupe, où votre monsieur Olivier d'Hornoy prétend

que je n'ai jamais été.

--Je vous rends grâce, je n'en bois jamais.

Il prit un de ces deux verres.

--Comment, lui dis-je, vous allez boire cela?

--Sans doute.

--Mais si vous continuez cette vie-là, vous brûlerez jusqu'au gilet de

flanelle qui vous couvre la poitrine.

--Est-ce que vous croyez qu'on peut se tuer en buvant beaucoup de rhum?

--Non, mais on peut se donner une gastro-entérite, dont on meurt un

beau jour après cinq ou six ans d'atroces douleurs.

Il reposa le verre sur le plateau; puis laissant retomber sa tête sur

sa poitrine et ses mains sur ses genoux:

--Ainsi, docteur, murmura-t-il avec un soupir, vous reconnaissez donc

que je suis bien malade?

--Je ne dis pas que vous soyez malade, je dis que vous souffrez.

--N'est-ce pas la même chose?

--Non.

--Et que me conseillez-vous, enfin? Pour toute souffrance la médecine

doit avoir des ressources; ce ne serait pas la peine alors de payer si

cher les médecins.

--Ce n'est pas pour moi que vous dites cela, je présume? répondis-je en

riant.

--Oh non! vous êtes un modèle en toute chose.

Il prit le verre de rhum et le but sans songer à ce qu'il faisait. Je

ne l'arrêtai point, car je voulais voir quelle sensation cette liqueur

brûlante produirait sur lui.

La sensation parut être nulle; on eût dit qu'il venait d'avaler un

verre d'eau.

Il était évident pour moi que cet homme avait souvent cherché à

s'étourdir par l'usage des boissons alcooliques.

En effet, au bout d'un instant, il parut reprendre quelque énergie.

--Au fait, dit-il, interrompant le silence et répondant è ses propres

pensées, au fait, je suis bien bon de me tourmenter ainsi! Bah! je suis

jeune, je suis riche, je jouis de la vie, cela durera tant que cela

pourra.

Il prit le second verre et l'avala comme le premier.

--Ainsi, docteur, dit-il, vous ne me conseillez rien?

--Si fait, je vous conseille d'avoir confiance en moi et de m'annoncer

ce qui vous tourmente.

--Vous croyez donc toujours que j'ai quelque chose que je n'ose pas

dire?

--Je dis que vous avez quelque secret que vous gardez pour vous.

--Important! dit-il, avec un sourire forcé.

--Terrible.

Il pâlit et prit machinalement le goulot de la bouteille pour se verser

un troisième verre.

Je l'arrêtai,

--Je vous ai déjà dit que vous vous tueriez, repris-je.

Il se laissa aller en arrière en appuyant sa tête au lambris.

--Oui, docteur, oui, vous êtes un homme de génie; oui, vous avez deviné

cela tout de suite, vous, tandis que les autres n'y ont vu que du feu;

oui, j'ai un secret, et, comme vous le dites, un secret terrible, un

secret qui me tuera plus sûrement que le rhum que vous m'empêchez de

boire, un secret que j'ai toujours eu envie de confier à quelqu'un, et

que je vous dirais, à vous, si, comme les confesseurs, vous aviez fait

vœu de discrétion, mais jugez donc, si ce secret me tourmente si fort

lorsque j'ai la conviction que moi seul le connais, ce que ce serait si

j'avais l'éternel tourment de savoir qu'il est connu par quelque autre.

Je me levai.

--Monsieur, lui dis-je, je ne vous ai pas demandé d'aveu, je ne vous

ai pas fait de confidence; vous m'avez fait venir comme médecin, et je

vous ai dit que la médecine n'avait rien à faire à votre état.

«Maintenant, gardez votre secret, vous en êtes le maître, que ce secret

pèse sur votre cœur ou sur votre conscience.

«Adieu, monsieur le baron.

Et le baron me laissa sortir sans me répondre, sans faire un mouvement

pour me retenir, sans me rappeler; seulement, en me retournant pour

fermer la porte, je pus voir qu'il étendait une troisième fois la main

vers cette bouteille de rhum, sa fatale consolatrice.

Gabriel Lambert · 第 23 / 53 题