Pendant ce temps-là, un jour pâle et maladif venait de se lever, et
l'on commençait d'apercevoir le bois de Boulogne perdu au milieu du
brouillard.
Une voiture marchait devant la nôtre, et, comme elle prit la porte
Maillot, nous ne doutâmes plus que ce fût celle de notre adversaire;
nous ordonnâmes donc à notre cocher de la suivre. Elle se dirigea vers
l'allée de la Muette, au tiers de laquelle elle s'arrêta; la nôtre la
joignit, et s'arrêta à son tour; nous descendîmes.
Ces messieurs avaient déjà mis pied à terre.
Je jetai alors un coup d'œil sur Olivier.
Un changement complet s'était opéré en lui; le mouvement nerveux qui
l'agitait la veille avait complètement disparu, il était calme et
froid; un sourire de suprême dédain arquait sa bouche, et un léger pli
entre les deux sourcils était la seule contraction qu'on pût remarquer
sur son visage; pas un mot ne sortait de sa bouche.
Son adversaire présentait un aspect tout opposé; il parlait haut, riait
avec éclat, gesticulait avec force; mais, avec tout cela, son visage
grimaçant était pâle et contracté; de temps en temps un spasme nerveux
lui serrait la poitrine et le forçait de bâiller.
Nous nous approchâmes de ses deux témoins, qui furent forcés de lui
dire de s'éloigner.
Alors il fit en arrière quelques pas en sifflant, et se mit à piquer si
violemment dans la terre la badine qu'il tenait qu'il la brisa.
Les préparatifs du combat étaient faciles à régler. Monsieur de Faverne
avait indiqué l'heure, Olivier avait choisi les armes, tout arrangement
était impossible.
La question était donc purement et simplement de savoir si l'on
arrêterait le combat après une première blessure, ou si on lui
laisserait telle suite qu'il plairait aux combattans de lui donner.
Olivier s'était prononcé à ce sujet, c'était un droit de sa position
d'offensé: rien ne devait arrêter les épées que la chute d'un des deux
adversaires.
Les témoins discutèrent un instant, mais furent obligés de céder; nous
ne les connaissions ni l'un ni l'autre; c'étaient des amis de monsieur
Henry de Faverne; et, à part leur tranchant et leurs manières de
sous-officiers, nous les trouvâmes assez au fait des fonctions qu'ils
remplissaient.
Je leur présentai les épées, qu'ils examinèrent.
Pendant cet examen, je revins vers Olivier.
Il était occupé à faire remarquer une faute héraldique qui s'était
glissée dans le blason, sans doute improvisé, de son adversaire: le
vicomte portait couleur sur couleur.
En me voyant, il me prit à part.
--Tenez, me dit-il, voici deux lettres, l'une pour ma mère, l'autre
pour....
Il ne prononça point le nom, mais me montra ce nom écrit sur la lettre:
c'était celui d'une jeune personne qu'il aimait et qu'il était sur le
point d'épouser.
«On ne sait pas ce qui peut arriver, continua-t-il; s'il m'arrivait
malheur, faites porter cette lettre à ma mère; quant à l'autre, cher
ami, ne la remettez qu'en main propre.
Je lui promis.
Puis, voyant que, plus le moment du combat approchait, plus son visage
devenait calme:
--Mon cher Olivier, lui dis-je, je commence à croire que ce monsieur a
eu tort de vous insulter, et qu'il va payer cher son imprudence.
--Oui, dit le docteur, surtout si votre sang-froid est réel.
Un sourire effleura les lèvres d'Olivier.
--Docteur, dit-il, dans l'état de santé ordinaire, combien de fois le
pouls d'un homme qui n'a aucun motif d'agitation bat-il à la minute?
--Mais, répondit Fabien, soixante-quatre ou soixante-cinq fois.
--Tâtez mon pouls, docteur, dit Olivier en tendant la main à Fabien.
Fabien tira sa montre, appuya son doigt sur l'artère, e; au bout d'une
minute:
--Soixante-six pulsations, dit-il; c'est miraculeux d'empire sur
vous-même; ou votre adversaire est un Saint-Georges, ou c'est un nomme
mort.
--Mon cher Olivier, dit Alfred en se retournant, es-tu prêt?
--Moi? dit Olivier, j'attends.
--Eh bien! alors, messieurs, dit-il, rien n'empêche que l'affaire se
vide?
--Oui, oui, s'écria monsieur de Faverne; oui, vite, vite, sacrebleu!
Olivier le regarda avec un léger sourire de mépris; puis voyant qu'il
jetait bas son habit et son gilet, il ôta les siens.
C'est alors qu'apparut une nouvelle différence entre ces deux hommes.
Olivier était mis avec une coquetterie charmante: il avait fait
toilette complète pour se battre; sa chemise était de la plus fine
batiste, fraîche et soigneusement plissée; sa barbe était nouvellement
faite, ses cheveux ondulaient comme s'ils sortaient du fer de son valet
de chambre.
Tout au contraire, la chevelure de monsieur de Faverne dénonçait une
nuit agitée.
On voyait qu'il n'avait pas été coiffé depuis la veille, et que cette
coiffure avait été fort dérangée par l'agitation de la nuit; sa barbe
était longue, et sa chemise de jaconas était évidemment la même que
celle avec laquelle il avait couché.
--Décidément cet homme est un manant, murmura Olivier.
Je lui remis une des epées, tandis qu'on remettait l'autre à son
adversaire.
Olivier la prit par la lame et eut à peine l'air de la regarder: on eût
dit qu'il tenait une canne.
Monsieur de Faverne prit au contraire la sienne par la poignée,
fouetta deux ou trois fois l'air avec la lame; puis il s'enveloppa la
main avec un foulard, afin d'assurer d'autant mieux l'épée dans sa main.
Olivier seulement alors ôta ses gants, mais jugea inutile d'user de la
précaution que venait de prendre son adversaire; seulement alors je
remarquai sa main: elle avait la blancheur et la délicatesse d'une main
de femme.
--Eh bien! monsieur, dit monsieur de Faverne; eh bien?
--Eh bien! j'attends, répondit Olivier.
--Allez, messieurs, dit Alfred.
Les adversaires, qui étaient à dix pas l'un de l'autre, se
rapprochèrent alors; je remarquai que plus Olivier se rapprochait, plus
sa figure devenait douce et souriante.
Tout au contraire, la figure de son adversaire prit un caractère de
férocité dont j'aurais cru ses traits incapables; son œil devint
sanglant et son teint couleur de cendre.
Je commençai à être de l'avis d'Olivier: cet homme était un lâche.
Au moment où les épées se touchèrent, ses lèvres s'entrouvrirent et
montrèrent ses dents convulsivement serrées.
Tous deux tombèrent en garde en face l'un de l'autre; mais autant la
pose d'Olivier était simple, facile, élégante, autant celle de son
adversaire, quoique dans toutes les règles de l'art, était raide et
anguleuse.
On voyait que cet homme avait appris à faire des armes à un certain
âge, tandis que l'autre, en vrai gentilhomme, avait depuis son enfance
joué avec des fleurets.
Monsieur de Faverne commença l'attaque: ses premiers coups furent
vifs, serrés, précis; mais, ces premiers coups portés, il s'arrêta
comme étonné de la résistance de son adversaire. En effet, Olivier
avait paré ses attaques avec la même facilité qu'il eût fait dans un
assaut de salle d'armes.
Monsieur de Faverne en devint plus livide encore, si la chose était
possible, et Olivier plus souriant.
Alors monsieur de Faverne changea de garde, plia sur ses genoux,
écarta les jambes à la manière des maîtres italiens, et recommença les
mêmes coups, mais en les accompagnant de ces cris qu'ont l'habitude de
pousser, pour effrayer leurs adversaires, les prévôts de régiment.
Mais ce changement d'attaque n'eut aucune influence sur Olivier: sans
reculer d'un pas, sans rompre d'une semelle, sans précipiter un seul de
ses mouvemens, son épée se lia à celle de son adversaire ou la précéda
alternativement, comme s'il eût pu deviner les coups que celui-ci
allait lui porter.
Il avait véritablement, comme il l'avait dit, un sang-froid terrible.
La sueur de l'impuissance et de la fatigue coulait sur le front
de monsieur de Faverne; les muscles de son cou et de ses bras se
gonflaient comme des cordes; mais sa main se fatiguait visiblement, et
l'on comprenait que si l'épée n'était maintenue à son poignet par le
foulard, à la première attaque un peu vive de son adversaire, son épée
lui tomberait des mains.
Olivier, au contraire, continuait déjouer avec la sienne.
Nous regardions en silence ce jeu terrible, dont il nous était facile
de deviner le résultat d'avance. Comme l'avait dit Olivier, on pouvait
deviner que monsieur de Faverne était un homme perdu.
Enfin, au bout d'un instant, un sourire plus caractérisé se dessina sur
les lèvres d'Olivier; à son tour il simula un ou deux coups, puis un
éclair passa dans ses yeux; il se fendit, et d'un simple dégagement,
mais si serré, si vif que nous ne pûmes pas le suivre des yeux, il lui
passa son épée au travers du corps.
Puis, sans prendre la précaution d'usage en pareil cas, c'est-à-dire
de se rejeter en arrière par un pas de retraite, il abaissa son épée
sanglante et attendit.
Monsieur de Faverne jeta un cri, porta la main gauche à sa blessure,
secoua sa main droite pour la débarrasser de l'épée, qui, liée à son
poignet, lui pesait comme une masse, puis, passant d'une pâleur livide
à une pâleur cadavéreuse, il chancela un instant et tomba évanoui.
Olivier, sans le perdre tout à fait de l'œil, se retourna vers Fabien.
--Maintenant, docteur, dit-il de son son de voix habituel, et sans que
la trace de la moindre émotion se fît reconnaître, maintenant, docteur,
je crois que le reste vous regarde.
Fabien était déjà près du blessé.
Non-seulement l'épée lui avait traversé le corps, mais elle avait
encore été trouer la chemise flottante, tant le coup avait été profond;
le sang remontait à plus de dix-huit pouces sur la lame.
--Tenez, mon cher, me dit Olivier, voici votre épée; c'est étonnant
comme elle est montée à ma main. Chez qui l'avez-vous achetée?
--Chez Devismes.
--Ayez donc la bonté de m'en commander une paire pareille.
--Gardez celles-ci; vous vous en servez trop bien pour vous les
reprendre.
--Merci, ça me fera plaisir de les avoir.
Puis, se retournant vers le blessé:
--Je crois que je l'ai tué, dit-il; j'en serais fâché; je ne sais
pourquoi il me semble que ce malheureux-là ne doit point mourir de la
main d'un honnête homme.
Puis, comme nous n'avions plus rien à faire là, que monsieur de Faverne
était entre les mains de Fabien, c'est-à-dire d'un des plus habiles
docteurs de Paris, nous remontâmes dans notre voiture, tandis qu'on
portait le blessé dans la sienne.
Deux heures après, je reçus une magnifique pipe turque qu'Olivier
m'envoyait en échange de mes épées.
Le soir, j'allai en personne prendre des nouvelles de monsieur de
Faverne; le lendemain, j'envoyai mon domestique; le troisième jour, ma
carte; puis comme, ce troisième jour, j'appris que, grâce aux soins de
Fabien, il était hors de danger, je cessai de m'occuper de lui.
Deux mois après, à mon tour, je reçus sa carte.
Puis je partis pour un voyage, et je ne le revis plus que le jour où je
le retrouvai au bagne.
Olivier ne s'était pas trompé sur l'avenir de cet homme.