Nous partîmes; mais, quel que fût le nombre de mouettes et de goëlands
qui voltigeaient autour de nous, mon attention était attirée vers un
seul but. Plus je regardais cet homme, plus il me semblait que, dans
des jours assez rapprochés, il s'était d'une façon quelconque mêlé à ma
vie.
Où cela? comment cela? voilà ce que je ne pouvais me rappeler.
Deux ou trois heures se passèrent dans cette recherche obstinée de ma
mémoire, mais sans amener aucun résultat.
De son côté, le forçat paraissait tellement préoccupé d'éviter mon
regard, que je commençai à être peiné de l'impression que ce regard
paraissait produire sur lui, et que je m'attachai à essayer de penser à
autre chose.
Mais on connaît l'exigence de l'esprit lorsqu'il veut s'attacher à un
homme; malgré moi, j'en revenais toujours à cet homme.
Et, chose qui m'affermissait encore dans cette conviction que je ne me
trompais pas, c'est que, chaque fois qu'après avoir détourné les yeux
de dessus lui j'avais pris sur moi de les fixer d'un autre côté et que
je me retournais vivement vers cet homme, c'était lui à son tour qui
me regardait.
La journée s'écoula ainsi: deux ou trois fois nous prîmes terre.
J'étais occupé à cette époque à coordonner les derniers événemens
de la vie de Murat, et une partie de ces événemens s'était passée
sur les lieux mêmes où nous nous trouvions; tantôt c'était un dessin
que je désirais que Jadin prît pour moi, tantôt c'était une simple
investigation des lieux que je voulais faire.
A chaque fois je m'approchais du garde-chiourme avec l'intention de
l'interroger; mais à chaque fois je rencontrais le regard de Gabriel
Lambert si humilié, si suppliant, que je remis à un autre moment
l'explication que je voulais demander.
A cinq heures de l'après-midi nous rentrâmes.
Comme le reste de la journée devait être pris par le dîner et par le
travail, je congédiai mon garde-chiourme et sa troupe, en lui donnant
rendez-vous pour le lendemain matin à huit heures.
Malgré moi, je ne pus penser à autre chose qu'à cet homme. Il nous est
arrivé parfois à tous de chercher dans notre souvenir un nom qu'on ne
peut retrouver, et cependant ce nom on l'a parfaitement su. Ce nom
fuit pour ainsi dire devant la mémoire; à chaque instant on est prêt à
le prononcer, on en a le son dans l'oreille, la forme dans la pensée;
une lueur fugitive l'éclaire, il va sortir de notre bouche avec une
exclamation, puis tout à coup ce nom échappe de nouveau, s'enfonce plus
avant dans la nuit, arrive à disparaître tout à fait; si bien qu'on se
demande si ce n'est point en rêve qu'on a entendu ce nom, et qu'il
semble qu'en s'acharnant davantage à sa poursuite l'esprit va se perdre
lui-même dans l'obscurité, et toucher aux limites vie la folie.
Il en fut ainsi de moi pendant toute la soirée et pendant une partie de
la nuit.
Seulement, chose plus étrange encore, ce n'était pas un nom,
c'est-à-dire une chose sans consistance, un son sans corps, qui me
fuyait: c'était un homme que j'avais eu cinq ou six heures sous les
yeux, que j'avais pu interroger du regard, que j'aurais pu toucher de
la main.
Cette fois, au moins, je n'avais pas de doute: ce n'était ni un rêve
que j'avais fait, ni un fantôme qui m'était apparu.
J'étais sûr de la réalité.
J'attendis le matin avec impatience.
Dès sept heures, j'étais à ma fenêtre pour voir venir la barque.
Je l'aperçus qui sortait du port pareille à un point noir, puis à
mesure qu'elle s'avançait sa forme devint plus distincte.
Elle prit d'abord l'aspect d'un grand poisson qui nagerait à la surface
de la mer; bientôt les avirons commencèrent à devenir visibles, et le
monstre parut marcher sur l'eau à l'aide de ses douze pattes.
Puis on distingua les individus, puis les traits de leur visage.
Mais, arrivé à ce point, je cherchai vainement à reconnaître Gabriel
Lambert; il était absent, et deux nouveaux forçats l'avaient remplacé,
lui et son compagnon.
Je courus jusqu'au rivage.
Les forçats crurent que j'avais hâte de m'embarquer, et sautèrent à
l'eau afin de faire la chaîne; mais je fis signe à leur gardien de
venir seul me parler.
Il vint: je lui demandai pourquoi Gabriel Lambert n'était point avec
les autres.
Il me répondit qu'ayant été pris pendant la nuit d'une fièvre violente,
il avait demandé à être exempté de son service; ce qui, sur le
certificat du médecin, lui avait été accordé.
Pendant que je parlais au garde-chiourme, par-dessus l'épaule duquel je
pouvais voir la barque et les hommes qui la montaient, un des forçats
sortit une lettre de sa poche et me la montra.
C'était celui qu'on avait désigné sous le nom de Rossignol.
Je compris que Gabriel avait trouvé le moyen de m'écrire, et que
Rossignol s'était chargé d'être son messager.
Je répondis par un signe d'intelligence au signe qu'il m'avait fait, et
je remerciai le gardien.
--Monsieur désirerait-il lui parler? me demanda-t-il; en ce cas, malade
ou non, je le ferais venir demain.
--Non, répondis-je; mais sa figure m'avait frappé, et, ne le voyant
pas aujourd'hui au milieu de ses camarades, je m'informais des causes
de son absence. Il me semble que cet homme est au-dessus de ceux avec
lesquels il se trouve.
--Oui, oui, dit le garde-chiourme, c'est un _de nos messieurs;_ et il a
beau faire, cela se voit tout de suite.
J'allais demander à mon brave argousin ce qu'il entendait par un _de
ses messieurs_, lorsque je vis Rossignol qui, tout en traînant son
compagnon de chaîne après lui, levait une pierre, et cachait la lettre
qu'il m'avait montrée sous cette pierre.
Dès lors, comme on le comprend bien, je n'eus plus qu'un désir, c'était
de tenir cette lettre.
Je congédiai le garde-chiourme par un mouvement de tête qui signifiait
que je n'avais pas autre chose à lui dire, et j'allai m'asseoir près de
la pierre.
Il retourna aussitôt prendre sa place à la proue du canot.
Pendant ce temps, je levai la pierre et je m'emparai de la lettre, et,
chose étrange, non pas sans une certaine émotion.
Je rentrai chez moi. Cette lettre était écrite sur du gros papier
écolier, mais pliée proprement et avec une certaine élégance.
L'écriture était petite, fine, d'un caractère qui eût fait honneur à un
écrivain de profession.
Elle portait cette suscription:
«_A monsieur Alexandre Dumas._»
Cet homme, de son côté, m'avait donc aussi reconnu.
J'ouvris vivement la lettre, et je lus ce qui suit:
»Monsieur,
»J'ai vu hier les efforts que vous faisiez pour me
reconnaître, et vous avez dû voir ceux que je _faisait_
pour ne pas être reconnu.
»Vous comprenez qu'au milieu de toutes les humiliations
auxquelles nous sommes en butte, une des plus grandes
est de se trouver face à face, dégradés comme nous le
sommes, avec un homme qu'on a rencontré _dans le monde_.
»Je me suis donc _donné_ la fièvre pour m'épargner
aujourd'hui cette humiliation.
»Maintenant, monsieur, s'il vous reste quelque pitié
pour un malheureux qui, il le sait, n'a même plus
droit à la pitié, n'exigez point que je rentre à votre
service; j'oserai même vous demander plus: ne faites
aucune question sur moi. En échange de cette grâce, que
je vous supplie à genoux de m'accorder, je vous donne
_ma parole d'honneur_ qu'avant que vous ne _quittié_
Toulon je vous ferai connaître le nom sous lequel vous
m'avez rencontré. Avec ce nom, vous saurez de moi tout
ce que vous désirez en savoir.
»Daignez prendre en considération la prière de _cellui_
qui n'ose pas se dire
»Votre bien humble serviteur,
»GABRIEL LAMBERT.»
Comme l'adresse, la lettre était écrite de la plus charmante écriture
anglaise qui se pût voir; elle indiquait une certaine habitude de
style, quoique les trois fautes d'orthographe qu'elle contenait
dénonçassent l'absence de toute éducation.
La signature était ornée d'un de ces paraphes compliqués comme on n'en
trouve plus qu'au bout du nom de certains notaires de village.
C'était un mélange singulier de vulgarité originelle et d'élégance
acquise.
Cette lettre ne me disait rien pour le présent; mais elle me promettait
pour l'avenir tout ce que je désirais savoir. Puis je me sentais pris
de pitié pour cette nature plus élevée, ou, comme on le voudra, plus
basse que les autres.
N'y avait-il pas un reste de grandeur dans son humiliation?
Je résolus donc de lui accorder ce qu'il me demandait.
Je dis au garde-chiourme que, loin de désirer qu'on me rendît Gabriel
Lambert, j'eusse été le premier à demander qu'on me débarrassât de cet
homme, dont la figure me déplaisait.
Puis je n'en ouvris plus la bouche, et personne ne m'en souffla le mot.
Je restai encore quinze jours à Toulon, et pendant ces quinze jours la
barque et son équipage demeurèrent à mon service.
Seulement j'annonçai d'avance mon départ.
Je désirais que cette nouvelle parvînt à Gabriel Lambert.
Je voulais voir s'il se souviendrait de la _parole d'honneur_ qu'il
m'avait donnée.
La dernière journée s'écoula sans que rien m'indiquât que mon homme se
disposât le moins du monde à tenir sa promesse; et, je l'avoue, je me
reprochais déjà ma discrétion, lorsqu'en prenant congé de mes gens, je
vis Rossignol jeter un coup d'œil sur la pierre où j'avais déjà trouvé
la lettre.
Ce coup d'œil était si significatif que je le compris à l'instant même;
je répondis par un signe qui voulait dire: C'est bien.
Puis, tandis que ces malheureux, désespérés de me quitter, car les
quinze jours qu'ils avaient passés à mon service avaient été pour eux
quinze jours de fête, s'éloignaient de la bastide en ramant, j'allai
lever la pierre, et sous la pierre je trouvai une carte.
Une carte écrite à la main, mais qu'on eût juré être gravée.
Sur cette carte, je lus:
«_Le vicomte_ HENRY DE FAVERNE.»