HENRY DE FAVERNE.

Nous partîmes; mais, quel que fût le nombre de mouettes et de goëlands

qui voltigeaient autour de nous, mon attention était attirée vers un

seul but. Plus je regardais cet homme, plus il me semblait que, dans

des jours assez rapprochés, il s'était d'une façon quelconque mêlé à ma

vie.

Où cela? comment cela? voilà ce que je ne pouvais me rappeler.

Deux ou trois heures se passèrent dans cette recherche obstinée de ma

mémoire, mais sans amener aucun résultat.

De son côté, le forçat paraissait tellement préoccupé d'éviter mon

regard, que je commençai à être peiné de l'impression que ce regard

paraissait produire sur lui, et que je m'attachai à essayer de penser à

autre chose.

Mais on connaît l'exigence de l'esprit lorsqu'il veut s'attacher à un

homme; malgré moi, j'en revenais toujours à cet homme.

Et, chose qui m'affermissait encore dans cette conviction que je ne me

trompais pas, c'est que, chaque fois qu'après avoir détourné les yeux

de dessus lui j'avais pris sur moi de les fixer d'un autre côté et que

je me retournais vivement vers cet homme, c'était lui à son tour qui

me regardait.

La journée s'écoula ainsi: deux ou trois fois nous prîmes terre.

J'étais occupé à cette époque à coordonner les derniers événemens

de la vie de Murat, et une partie de ces événemens s'était passée

sur les lieux mêmes où nous nous trouvions; tantôt c'était un dessin

que je désirais que Jadin prît pour moi, tantôt c'était une simple

investigation des lieux que je voulais faire.

A chaque fois je m'approchais du garde-chiourme avec l'intention de

l'interroger; mais à chaque fois je rencontrais le regard de Gabriel

Lambert si humilié, si suppliant, que je remis à un autre moment

l'explication que je voulais demander.

A cinq heures de l'après-midi nous rentrâmes.

Comme le reste de la journée devait être pris par le dîner et par le

travail, je congédiai mon garde-chiourme et sa troupe, en lui donnant

rendez-vous pour le lendemain matin à huit heures.

Malgré moi, je ne pus penser à autre chose qu'à cet homme. Il nous est

arrivé parfois à tous de chercher dans notre souvenir un nom qu'on ne

peut retrouver, et cependant ce nom on l'a parfaitement su. Ce nom

fuit pour ainsi dire devant la mémoire; à chaque instant on est prêt à

le prononcer, on en a le son dans l'oreille, la forme dans la pensée;

une lueur fugitive l'éclaire, il va sortir de notre bouche avec une

exclamation, puis tout à coup ce nom échappe de nouveau, s'enfonce plus

avant dans la nuit, arrive à disparaître tout à fait; si bien qu'on se

demande si ce n'est point en rêve qu'on a entendu ce nom, et qu'il

semble qu'en s'acharnant davantage à sa poursuite l'esprit va se perdre

lui-même dans l'obscurité, et toucher aux limites vie la folie.

Il en fut ainsi de moi pendant toute la soirée et pendant une partie de

la nuit.

Seulement, chose plus étrange encore, ce n'était pas un nom,

c'est-à-dire une chose sans consistance, un son sans corps, qui me

fuyait: c'était un homme que j'avais eu cinq ou six heures sous les

yeux, que j'avais pu interroger du regard, que j'aurais pu toucher de

la main.

Cette fois, au moins, je n'avais pas de doute: ce n'était ni un rêve

que j'avais fait, ni un fantôme qui m'était apparu.

J'étais sûr de la réalité.

J'attendis le matin avec impatience.

Dès sept heures, j'étais à ma fenêtre pour voir venir la barque.

Je l'aperçus qui sortait du port pareille à un point noir, puis à

mesure qu'elle s'avançait sa forme devint plus distincte.

Elle prit d'abord l'aspect d'un grand poisson qui nagerait à la surface

de la mer; bientôt les avirons commencèrent à devenir visibles, et le

monstre parut marcher sur l'eau à l'aide de ses douze pattes.

Puis on distingua les individus, puis les traits de leur visage.

Mais, arrivé à ce point, je cherchai vainement à reconnaître Gabriel

Lambert; il était absent, et deux nouveaux forçats l'avaient remplacé,

lui et son compagnon.

Je courus jusqu'au rivage.

Les forçats crurent que j'avais hâte de m'embarquer, et sautèrent à

l'eau afin de faire la chaîne; mais je fis signe à leur gardien de

venir seul me parler.

Il vint: je lui demandai pourquoi Gabriel Lambert n'était point avec

les autres.

Il me répondit qu'ayant été pris pendant la nuit d'une fièvre violente,

il avait demandé à être exempté de son service; ce qui, sur le

certificat du médecin, lui avait été accordé.

Pendant que je parlais au garde-chiourme, par-dessus l'épaule duquel je

pouvais voir la barque et les hommes qui la montaient, un des forçats

sortit une lettre de sa poche et me la montra.

C'était celui qu'on avait désigné sous le nom de Rossignol.

Je compris que Gabriel avait trouvé le moyen de m'écrire, et que

Rossignol s'était chargé d'être son messager.

Je répondis par un signe d'intelligence au signe qu'il m'avait fait, et

je remerciai le gardien.

--Monsieur désirerait-il lui parler? me demanda-t-il; en ce cas, malade

ou non, je le ferais venir demain.

--Non, répondis-je; mais sa figure m'avait frappé, et, ne le voyant

pas aujourd'hui au milieu de ses camarades, je m'informais des causes

de son absence. Il me semble que cet homme est au-dessus de ceux avec

lesquels il se trouve.

--Oui, oui, dit le garde-chiourme, c'est un _de nos messieurs;_ et il a

beau faire, cela se voit tout de suite.

J'allais demander à mon brave argousin ce qu'il entendait par un _de

ses messieurs_, lorsque je vis Rossignol qui, tout en traînant son

compagnon de chaîne après lui, levait une pierre, et cachait la lettre

qu'il m'avait montrée sous cette pierre.

Dès lors, comme on le comprend bien, je n'eus plus qu'un désir, c'était

de tenir cette lettre.

Je congédiai le garde-chiourme par un mouvement de tête qui signifiait

que je n'avais pas autre chose à lui dire, et j'allai m'asseoir près de

la pierre.

Il retourna aussitôt prendre sa place à la proue du canot.

Pendant ce temps, je levai la pierre et je m'emparai de la lettre, et,

chose étrange, non pas sans une certaine émotion.

Je rentrai chez moi. Cette lettre était écrite sur du gros papier

écolier, mais pliée proprement et avec une certaine élégance.

L'écriture était petite, fine, d'un caractère qui eût fait honneur à un

écrivain de profession.

Elle portait cette suscription:

«_A monsieur Alexandre Dumas._»

Cet homme, de son côté, m'avait donc aussi reconnu.

J'ouvris vivement la lettre, et je lus ce qui suit:

»Monsieur,

»J'ai vu hier les efforts que vous faisiez pour me

reconnaître, et vous avez dû voir ceux que je _faisait_

pour ne pas être reconnu.

»Vous comprenez qu'au milieu de toutes les humiliations

auxquelles nous sommes en butte, une des plus grandes

est de se trouver face à face, dégradés comme nous le

sommes, avec un homme qu'on a rencontré _dans le monde_.

»Je me suis donc _donné_ la fièvre pour m'épargner

aujourd'hui cette humiliation.

»Maintenant, monsieur, s'il vous reste quelque pitié

pour un malheureux qui, il le sait, n'a même plus

droit à la pitié, n'exigez point que je rentre à votre

service; j'oserai même vous demander plus: ne faites

aucune question sur moi. En échange de cette grâce, que

je vous supplie à genoux de m'accorder, je vous donne

_ma parole d'honneur_ qu'avant que vous ne _quittié_

Toulon je vous ferai connaître le nom sous lequel vous

m'avez rencontré. Avec ce nom, vous saurez de moi tout

ce que vous désirez en savoir.

»Daignez prendre en considération la prière de _cellui_

qui n'ose pas se dire

»Votre bien humble serviteur,

»GABRIEL LAMBERT.»

Comme l'adresse, la lettre était écrite de la plus charmante écriture

anglaise qui se pût voir; elle indiquait une certaine habitude de

style, quoique les trois fautes d'orthographe qu'elle contenait

dénonçassent l'absence de toute éducation.

La signature était ornée d'un de ces paraphes compliqués comme on n'en

trouve plus qu'au bout du nom de certains notaires de village.

C'était un mélange singulier de vulgarité originelle et d'élégance

acquise.

Cette lettre ne me disait rien pour le présent; mais elle me promettait

pour l'avenir tout ce que je désirais savoir. Puis je me sentais pris

de pitié pour cette nature plus élevée, ou, comme on le voudra, plus

basse que les autres.

N'y avait-il pas un reste de grandeur dans son humiliation?

Je résolus donc de lui accorder ce qu'il me demandait.

Je dis au garde-chiourme que, loin de désirer qu'on me rendît Gabriel

Lambert, j'eusse été le premier à demander qu'on me débarrassât de cet

homme, dont la figure me déplaisait.

Puis je n'en ouvris plus la bouche, et personne ne m'en souffla le mot.

Je restai encore quinze jours à Toulon, et pendant ces quinze jours la

barque et son équipage demeurèrent à mon service.

Seulement j'annonçai d'avance mon départ.

Je désirais que cette nouvelle parvînt à Gabriel Lambert.

Je voulais voir s'il se souviendrait de la _parole d'honneur_ qu'il

m'avait donnée.

La dernière journée s'écoula sans que rien m'indiquât que mon homme se

disposât le moins du monde à tenir sa promesse; et, je l'avoue, je me

reprochais déjà ma discrétion, lorsqu'en prenant congé de mes gens, je

vis Rossignol jeter un coup d'œil sur la pierre où j'avais déjà trouvé

la lettre.

Ce coup d'œil était si significatif que je le compris à l'instant même;

je répondis par un signe qui voulait dire: C'est bien.

Puis, tandis que ces malheureux, désespérés de me quitter, car les

quinze jours qu'ils avaient passés à mon service avaient été pour eux

quinze jours de fête, s'éloignaient de la bastide en ramant, j'allai

lever la pierre, et sous la pierre je trouvai une carte.

Une carte écrite à la main, mais qu'on eût juré être gravée.

Sur cette carte, je lus:

«_Le vicomte_ HENRY DE FAVERNE.»

Gabriel Lambert · 第 9 / 53 题