Nos concitoyens ont appris avec le plus vif regret la mort de M.
Hippolyte Verly, ancien rédacteur en chef et directeur de l'_Echo du
Nord_, ancien conseiller municipal, ancien président de la Société des
Sciences et de la Commission des Musées, vice-président de la Commission
historique du Nord, membre de la Société des Gens de Lettres, chevalier
de la Légion d'Honneur, décédé le 19 Juillet, à l'âge de 77 ans.
A ses obsèques, qui ont eu lieu le 22 Juillet, assistaient: M.
Anjubault, sous-préfet d'Avesnes, faisant fonction de Préfet du Nord, M.
Georges Lyon, recteur, M. Charles Delesalle, Maire de la Ville de Lille
et un grand nombre de notabilités.
Les cordons du poële étaient tenus par MM. Ch. Delesalle, puis Brackers
d'Hugo, au nom de la Ville, Parenty, président de la Société des
Sciences, Théodore, conservateur général des musées et Lemaire,
secrétaire de la Commission historique.
Parmi les couronnes, nous avons remarqué celle de la Ville, celle de
l'_Echo du Nord_, celle de la Presse du Nord.
A la sortie de l'église Notre Dame de Consolation, où ont eu lieu les
obsèques, M. Parenty a dit une vibrante allocution et M. Emile Ferré,
rédacteur en chef de l'_Echo du Nord_, a prononcé le discours suivant:
Messieurs,
L'heure n'est pas venue de dire les paroles qui doivent classer M.
Hippolyte Verly comme publiciste et le situer dans notre littérature
régionale. Et je ne puis apporter aujourd'hui devant son cercueil, à
défaut d'une voix plus autorisée, que l'adieu douloureux de ses anciens
collaborateurs, de ses confrères, de tous ses amis.
M. Verly portait un nom déjà inséparable de l'Histoire de Lille.
Petit-neveu de François Verly, l'éminent architecte et graveur qui
popularisa, dans un dessin d'après nature, l'attitude héroïque du
barbier Maes au siège de 1792, fit de Charles Verly, l'archéologue
distingué qui fut parmi les fondateurs de la Commission Historique du
Nord, du Comité Flamand de France, de la Société française d'archéologie
et qui créa notre Musée des médailles, M. Hippolyte Verly puisa, au sein
même de sa famille, cet amour du beau et du bien qui fut, dans ses
écrits comme dans sa vie, sa règle immuable.
Ayant au plus haut point tous les dons du conteur, aussi habile à
reconstituer les époques tragiques de l'Histoire qu'à fixer les traits
caractéristiques de nos moeurs lilloises, il sut évoquer avec la même
aisance, tantôt comme dans le _Sac de Bavai_, tantôt comme dans _Van
Brabant et Cie_, _toiles et sarraux_, les traditions familiales de notre
négoce, qui a porté si loin dans le monde le bon renom de la cité. Et
que de tableaux à la manière flamande, hauts en couleur et débordants de
vie, on pourrait extraire de la _Conjuration de Bruges_, de la _Furie
espagnole_, de _Boinebroke_, des _Gens de la Vieille Roche_, des
_Souvenirs d'une Vieille Barbe_, etc.
Son talent procédait de la bonne veine gauloise et ce n'est pas
seulement dans ses _Contes_ où il relate «les hauts faits de guerre,
d'amour, de beuverie et autres advenus ès pays de Flandre», mais dans
maint autre récit que sa verve se plaisait au naïf et savoureux langage
de nos vieux romanciers.
C'est par centaines que l'on compterait les pages, dramatiques ou
charmantes, qu'il a jetées comme en se jouant, soit dans les revues
régionales et parisiennes,--dans l'_Illustration_, notamment,--soit dans
l'_Echo du Nord_, qui s'honorera toujours de l'avoir eu comme rédacteur
en chef et directeur, et auquel son nom restera indissolublement uni.
Journaliste de la bonne école, polémiste inflexiblement courtois,
excellant à faire jaillir la lumière des chocs de la discussion, son
style sonnait clair le bon métal français; il avait la netteté, la
mesure, la force,--et ce style, c'était l'homme.
Républicain d'avant la République, il fut de ce groupe politique lillois
qui lutta obstinément pour tant de belles idées. Ardent à les propager,
généreux à les servir, M. Verly aurait pu dans le régime nouveau,
prétendre à de hautes fonctions. Il aima mieux garder sa plume et, avec
le noble désintéressement qui fut la marque distinctive de son
caractère, auquel rendirent souvent hommage des hommes comme Jules
Simon, de Marcère et Testelin, il poursuivit le bon combat du
journalisme.
Et puis, au soir de la bataille, la victoire étant d'ailleurs dès
longtemps assurée, il se retira sous sa tente et, sans abandonner sa
bonne et vaillante plume, il vécut en sage.
On peut dire que les bruits du monde et même quelques-unes des rumeurs
du forum expiraient à son seuil hospitalier. Non pas certes, qu'il fût
indifférent et qu'il ne ressentit le contre-coup des événements publics:
son patriotisme vibrait aux moindres chocs, prenait sa part de toutes
les douleurs comme de toutes les joies, tendait hardiment la voile à
toutes les espérances. Je veux dire seulement que, sans ambition et même
désormais sans préoccupation personnelle, considérant les hommes et les
choses dans un recul favorable aux jugements sans passion, il voyait en
pleine lumière les secrets ressorts de certaines agitations, la vanité
de certaines contingences et le péril, qui ne lui avait jamais échappé,
de certaines doctrines.
Le Socialisme n'eut pas d'adversaire plus résolu, ni mieux armé et tous
ceux qui suivent le mouvement des idées, savent quels trésors de bon
sens aiguisé et de clairvoyante logique renferment le _Triomphe du
Socialisme_ et les _Socialistes au Pouvoir_, qui obtinrent la plus haute
consécration qu'un livre puisse ambitionner.
Conseiller Municipal durant trente années, Ancien Président de la
Société des Sciences et de la Commission des Musées, Vice-Président de
la Commission historique du Nord, Membre du Conseil d'administration du
Lycée Fénelon, lauréat de l'Institut de France, de la Société
d'encouragement au bien, de la Société des Gens de Lettres, M. Verly
nous laisse le souvenir d'une vie toute de travail, de droiture,
d'honneur, au cours de laquelle aucune main ne s'est vainement tendue
vers lui. Car il fut essentiellement, exemplairement bon. C'est cette
vertu qui donnait tant de charme à son commerce et qui groupait autour
de lui tant d'amitiés fidèles.
... Leur fidélité ne sera point rompue par la mort, mon cher maître, et
notre vénération, nos respectueuses sympathies ne quitteront pas la
maison où, celle qui fut la digne compagne de votre laborieuse
existence, ne veut pas être consolée.
Puissent cependant les témoignages de haute estime prodigués aujourd'hui
à votre chère mémoire par vos concitoyens et l'espoir, à tant de titres
fondé, que l'homme de bien que vous fûtes, a reçu la suprême récompense,
être un adoucissement à son immense douleur!
_________________________________________________________________________