Tortosa, 27 septembre 1873.
Je suis contrarié que ma lettre de la fin d'août ne vous soit pas
parvenue; mais en ce temps de chemins de fer coupés et de bandes de
partisans sillonnant la montagne, il n'y a pas lieu d'en être beaucoup
surpris.
Cette lettre contenait un croquis de l'affaire de Tortella, qui a eu
deux phases distinctes et complètement différentes. Dans la première,
les carlistes ont remporté un facile triomphe, qu'ils ont payé dans la
seconde par une déroute complète. A tout hasard, je reconstitue mon
croquis, et je vous l'envoie. Ce sera, si vous l'utilisez, de l'histoire
rétrospective, et elle a bien son intérêt.
Tortella est un village de Catalogne, situé dans la province de Gerona.
Mon croquis vous le peindra mieux que ne le saurait faire ma plume. Il
faut connaître la montagne et l'avoir parcourue pour s'imaginer quelque
chose de semblable. Figurez-vous des maisons accrochées et comme
suspendues en l'air, et, pour les mettre en communication, des chemins
coupés d'escaliers, ressemblant à des échelles; au milieu de tout cela,
une petite église au clocher pointu, se détachant gris sur la roche
grise, voilà le tableau, tel est Tortella, que Tristany, à la tête de
quinze cents carlistes et de trois canons, cernait et attaquait avec
fureur le 22 août. Non que la place eut la moindre importance; c'était
simple affaire de réquisition, en passant. Il faut bien vivre.
Les habitants, comme ceux de tous les villages de la montagne, se
sentant à la merci des bandes qui battent le pays, auraient volontiers
cédé; mais il se trouvait en ce moment à Tortella quelques volontaires
républicains qui ne le leur permirent pas. De là la colère des
carlistes, qui se mirent aussitôt à canonner ce malheureux village, dont
un certain nombre de maisons ne tardèrent pas à prendre feu. Ils
l'enlevèrent naturellement, mais tous leurs efforts vinrent se briser
devant la résistance des volontaires, qui avaient fait de l'église une
citadelle et avaient couvert ses abords de barricades.
Mieux encore, ils avaient trouvé moyen d'envoyer, avant l'attaque, un
des leurs prévenir à Figueras de ce qui se passait à Tortella. Leur
courageuse résistance était donc soutenue par l'espérance d'un prompt
secours. Et, en effet, ils furent secourus. Au moment où les carlistes,
maîtres du village, s'y attendaient le moins et faisaient main basse sur
tout ce qui était à leur convenance, le colonel Udueta, parti de
Figueras avec trois colonnes, survint, les cerna, les surprit et leur
fit subir une complète déroute. Affolés, ils s'éparpillèrent comme ils
purent, et s'enfuirent dans la direction de San Lorenzo de la Maga,
bourg situé au milieu de montagnes formidables. Ils avaient perdu 200
hommes, tant tués que blessés, et Tristany comptait au nombre de ces
derniers. La perte des républicains s'est élevée à 61 hommes, dont 11
morts.
Je vous disais que Tristany a été blessé. Le bruit court ici qu'il a
quitté l'armée carliste, ainsi que Muret, et qu'un caprice de don Carlos
a privé Saballs de son commandement. Je ne sais ce qu'il y a de vrai
dans ces racontars; ce qu'il y a de certain, c'est que depuis l'affaire
de Tolosa, un certain désarroi semble exister dans le camp carliste.
L'arrivée du général Moriones à Tolosa et le ravitaillement de Berga, à
la suite du combat heureux de Gironella, a dû y mettre le comble. Est-ce
le commencement de la fin?