ORFÈVRERIE, CLOISONNÉS, BRONZES INCRUSTÉS.

Il était fort à craindre qu'au lendemain des épreuves qu'elle venait de

traverser, la France ne fût peu en état de figurer dignement dans la

grande solennité industrielle et artistique de Vienne. Cette

appréhension que, sans pécher contre le patriotisme, certains esprits

ont pu avoir, n'a pas été justifiée par l'événement. La plupart de nos

exposants ont triomphé des obstacles qu'un bouleversement extrême dans

leur matériel, dans leur personnel, dans leurs ressources financières

avait opposés au développement ou même à la conservation de leur

renommée; ils se sont montrés à Vienne ou égaux ou supérieurs à ce

qu'ils avaient été en 1807.

Au premier rang de celles de nos industries sur lesquelles les trois

dernières années ont glissé sans les atteindre, il faut placer

l'orfèvrerie, et au premier rang de nos orfèvres, MM. Christofle et Cie.

Leur exposition, si variée dans la nature des produits qui la composent,

a obtenu un éclatant, un légitime succès, non-seulement auprès du public

cosmopolite, mais auprès des amateurs, des critiques, des spécialistes

et du jury international.

Elle comprend, comme d'habitude, de l'orfèvrerie simplement argentée et

dorée, de l'orfèvrerie de luxe, des émaux cloisonnés, des bronzes

incrustés d'or et d'argent, de la galvanoplastie massive et en

ronde-bosse de toute grandeur, enfin des objets d'art divers.

Nous n'avons pas à insister ici sur l'importance d'un établissement

célèbre dans les deux mondes. Tout le monde sait que MM. Christofle et

Cie emploient plus de quatorze cents ouvriers, en faveur de qui ils ont

créé des institutions modèles; que le chiffre de leurs affaires s'élève

à plus de 10 millions par an; que Charles Christofle a importé en France

les procédés de dorure et d'argenture électro-chimiques et a été ainsi

le créateur de l'orfèvrerie galvanique; qu'il a obtenu la grande

médaille d'honneur à l'exposition universelle de 1855 et la croix

d'officier de la légion d'honneur à la suite de celle de 1862; enfin que

M. Paul Christofle, son fils, et M. Henri Douillet, son gendre,

s'inspirant de ses traditions, ont enrichi le pays de nouveaux progrès

et en quelque sorte d'industries nouvelles.

Ce qu'il importe surtout de dire, et nous regrettons vivement de ne

pouvoir le faire qu'en peu de mots, c'est que, tout en tenant le premier

rang dans l'orfèvrerie de grand luxe, ils sont aussi les premiers pour

l'orfèvrerie à bon marché, qu'ils ont popularisée; il y a plus, celle-ci

a bénéficié de leur goût pour le grand art, et la moindre pièce sortie

de chez eux est aussi remarquable de style qu'un chef-d'oeuvre de dix

mille francs.

En ce qui concerne leurs émaux cloisonnés et leurs incrustations sur

bronze, il est d'un intérêt essentiel de remarquer qu'ils n'ont pas

voulu imiter les procédés des Chinois et des Japonais, mais seulement

faire aussi bien qu'eux en employant les moyens que la science moderne

met à leur disposition. C'est ainsi qu'au lieu de marteler l'arabesque

d'argent dans le bronze, il l'y ont introduite à l'aide de la

galvanoplastie. Et c'est ainsi que leurs bronzes incrustés ressemblent

heureusement à ceux des Japonais, tout en gardant un caractère propre,

un certain air de nationalité: y est le sentiment décoratif oriental

allié au style français.

Nous étudierons prochainement en particulier quelques-unes des pièces de

cette exposition, qui, à en juger par les comptes rendus de la presse

anglaise, a causé à nos voisins une émotion profonde, les a fait

trembler de nouveau pour le sort de leur orfèvrerie, et leur a fait

pousser un véritable cri d'alarme.

L'Illustration, No. 1597, 4 octobre 1873 · 第 21 / 26 题