Nuka-Hiva

Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, encaissée dans de hautes

et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentées; une

épaisse verdure est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide;

c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, d'essences utiles ou

précieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchés sur leurs tiges

flexibles, balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de ces

forêts.

Les cases sont peu nombreuses dans la capitale, et passablement

disséminées le long de l'avenue ombragée qui suit les contours de la

plage.

Derrière cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boisés

conduisent à la montagne; l'intérieur de l'île, cependant, est tellement

enchevêtré de forêts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y

passe,--et les communications entre les différentes baies se font par

mer, dans les embarcations des indigènes.

C'est dans la montagne que sont perchés les vieux cimetières kanaques,

objet d'effroi pour les Indiens, et résidence des terribles

Toupapahous...

Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé; les agitations

incessantes de notre existence européenne sont tout à fait inconnues à

Nuka-Hiva. Les indigènes passent une partie du jour accroupis devant

leurs cases, dans une immobilité de sphinx.

[Illustration: NUKA-HIVA.--Le chef de la baie de Thehetchagor.]

Les années s'écoulent pour eux dans une oisiveté complète et une

rêvasserie perpétuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que

dans notre belle France, tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le

pain du jour. Les forêts de Nuka-Hiva produisent d'elles-mêmes tout ce

qu'il faut pour nourrir toutes ces créatures insouciantes; le fruit de

l'arbre à pain et les bananes sauvages croissent pour tout le monde et

suffisent à chacun.

Si de temps à autre, quelques Kanaques s'en vont encore pêcher par

gourmandise, la plupart préfèrent ne pas se donner cette peine.

La popoï, un de leurs mets raffinés, est un barbare mélange de fruits,

de poissons et de crabes fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est

inqualifiable.

L'anthropophagie, qui règne encore dans une île voisine, Hivaoa (ou la

Dominique), est oubliée à Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts

des missionnaires ont amené cette heureuse modification des coutumes

nationales; à tout autre point de vue cependant, le christianisme

superficiel des indigènes est resté sans action sur leur manière de

vivre, et la dissolution de leurs moeurs dépasse toute idée.

[Illustration: NUKA-HIVA.--La rivière de Thehetchagor.]

Le caractère des Nuka-Hiviens est un peu celui des petits enfants; ils

sont capricieux, fantasques, boudeurs tout à coup sans motif. Le

sentiment contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils

sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à

toutes les rêveries de l'imagination.

La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les

peuplent sans cesse de fantômes et d'esprits.

Les bains nocturnes sont en honneur à Taïohaé; au clair de lune des

bandes de jeunes filles s'en vont, dans les bois, se plonger dans des

bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur. C'est alors que ce simple

mot: Toupapahou! jeté au milieu des baigneuses, les met en fuite comme

des folles.

Toupapahou est le nom de ces fantômes tatoués qui sont la terreur de

tous les Polynésiens. Mot effrayant en lui-même, et intraduisible...

On trouve encore entre les mains des indigènes plusieurs images de leur

ancien dieu.

Ce dieu est un personnage à figure hideuse, semblable à un jeune embryon

humain.

La reine a quatre de ces horreurs sculptées sur le manche de son

éventail.

On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois de Nuka-Hiva; les

oreilles des Kanaques ignorent cette musique naïve qui, dans d'autres

climats, remplit les bois de gaieté et de vie. Sous cette ombre épaisse,

dans les lianes et les grandes fougères, rien ne vole, rien ne bouge;

c'est toujours ce même silence étrange qui semble s'être communiqué à

l'imagination mélancolique des naturels.

On voit planer seulement dans les gorges, à d'effrayantes hauteurs, le

phaéton, un petit oiseau blanc qui porte à la queue une longue plume

blanche ou rose.

Les chefs attachent à leurs coiffures une touffe de ces plumes; aussi

leur faut-il beaucoup de temps et de persévérance pour composer cet

ornement aristocratique.

<sc>Julien V....</sc>

[Illustration: EXPOSITION UNIVERSELLE DE VIENNE.--Vue d'une des quatre

façades de l'Exposition de MM. Christofle et Cie (côté sud).]

L'Illustration, No. 1597, 4 octobre 1873 · 第 19 / 26 题