» L’affaire Dreyfus! Ah! messieurs, elle est devenue bien petite à

l’heure actuelle, elle est bien perdue et bien lointaine, devant les

terrifiantes questions qu’elle a soulevées. Il n’y a plus d’affaire

Dreyfus; il s’agit désormais de savoir si la France est encore la

France des Droits de l’homme, celle qui a donné la liberté au monde et

qui devait lui donner la justice. Sommes-nous encore le peuple le plus

noble, le plus fraternel, le plus généreux? Allons-nous garder en

Europe notre renom d’équité et d’humanité? Puis, ne sont-ce pas toutes

les conquêtes que nous avions faites et qui sont remises en question?

Ouvrez les yeux et comprenez que, pour être dans un tel désarroi,

l’âme française doit être remuée jusque dans ses intimes profondeurs,

en face d’un péril redoutable. Un peuple n’est point bouleversé de la

sorte, sans que sa vie morale elle-même soit en danger. L’heure est

d’une gravité exceptionnelle: il s’agit du salut de la nation.

» Et quand vous aurez compris cela, messieurs, vous sentirez qu’il

n’est qu’un seul remède possible: dire la vérité, rendre la justice.

Tout ce qui retardera la lumière, tout ce qui ajoutera des ténèbres

aux ténèbres, ne fera que prolonger et aggraver la crise. Le rôle des

bons citoyens, de ceux qui sentent l’impérieux besoin d’en finir, est

d’exiger le grand jour. Nous sommes déjà beaucoup à le penser. Les

hommes de littérature, de philosophie et de science se lèvent de

toutes parts, au nom de l’intelligence et de la raison. Et je ne vous

parle pas de l’étranger, du frisson qui a gagné l’Europe tout entière.

Pourtant l’étranger n’est pas forcément l’ennemi. Ne parlons pas des

peuples qui peuvent être demain des adversaires. Mais la grande Russie

notre alliée, mais la petite et généreuse Hollande, mais tous les

peuples sympathiques du Nord, mais ces terres de langue française, la

Suisse et la Belgique, pourquoi donc ont-elles le cœur si gros, si

débordant de fraternelle souffrance? Rêvez-vous donc une France

isolée dans le monde? Voulez-vous, quand vous passerez la frontière,

qu’on ne sourie plus à votre bon renom légendaire d’équité et

d’humanité?

» Hélas! messieurs, ainsi que tant d’autres, vous attendez peut-être

le coup de foudre, la preuve de l’innocence de Dreyfus, qui

descendrait du ciel comme un tonnerre. La vérité ne procède pas ainsi

d’habitude; elle demande quelque recherche et quelque intelligence. La

preuve! Nous savons bien où elle est, où l’on pourrait la trouver.

Mais nous ne songeons à cela que dans le secret de nos âmes, et notre

angoisse patriotique est qu’on se soit exposé à recevoir un jour le

démenti de cette preuve, après avoir engagé l’honneur de l’armée dans

un mensonge. Je veux aussi déclarer nettement que, si nous avons

notifié comme témoins certains membres des ambassades, notre volonté

formelle était à l’avance de ne pas les citer ici. On a souri de

notre audace. Je ne crois pas qu’on en ait souri au ministère des

affaires étrangères, car, là, on a dû comprendre. Nous avons

simplement voulu dire à ceux qui savent toute la vérité que nous la

savons, nous aussi. Cette vérité court les ambassades; elle sera

demain connue de tous. Et, s’il nous est impossible d’aller dès

maintenant la chercher où elle est, protégée par d’infranchissables

formalités, le gouvernement qui n’ignore rien, le gouvernement qui est

convaincu comme nous de l’innocence de Dreyfus, pourra, quand il le

voudra, et sans risques, trouver les témoins qui feront enfin la

lumière.

» Dreyfus est innocent, je le jure. J’y engage ma vie, mon honneur. A

cette heure solennelle, devant ce tribunal qui représente la justice

humaine, devant vous, messieurs les jurés, qui êtes l’incarnation même

du pays, devant toute la France, devant le monde entier, je jure que

Dreyfus est innocent. Et, par mes quarante années de travail, par

l’autorité que ce labeur a pu me donner, je jure que Dreyfus est

innocent. Et, par tout ce que j’ai conquis, par le nom que je me suis

fait, par mes œuvres qui ont aidé à l’expansion des lettres

françaises, je jure que Dreyfus est innocent. Que tout cela croule,

que mes œuvres périssent, si Dreyfus n’est pas innocent! Il est

innocent.

» Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le

pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, l’opinion publique

qu’ils ont empoisonnée. Et je n’ai pour moi que l’Idée, un idéal de

vérité et de justice. Et je suis bien tranquille, je vaincrai.

» Je n’ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et dans

l’injustice. On peut me frapper ici. Un jour, la France me remerciera

d’avoir aidé à sauver son honneur. »

On s’attendait à des violences, des protestations furibondes couvrant

la voix de l’orateur.

Et trois, quatre fois seulement, des rumeurs se sont élevées. Les plus

abrupts, les plus hostiles ont, malgré eux, subi la sensation que

l’univers civilisé avait les yeux fixés sur cette petite salle où se

débat l’un des plus grands problèmes de ce temps.

*

* *

C’était le tour de Labori.

Cariatide en toge, qui porte sur ses épaules, depuis treize jours, le

poids d’un monde de fureurs, sa figure de bon garçon pâlie et

solennisée, le ton calme, le geste restreint, il a étonné même ses

amis par l’ordonnancement magistral de son argumentation.

Éloquent, oui certes; mais avec une autorité insoupçonnée, une

puissance, une ampleur qui ont fini par obtenir l’hommage du silence,

et cette victoire: l’attention!

Que les jurés condamnent, que les jurés absolvent; qu’ils soient des

citoyens intimidés par tant d’objurgations et de menaces, ou qu’ils

soient des héros d’abnégation, ainsi que le furent les bourgeois de

Calais, à jamais illustres, ce qu’ils auront entendu là va les suivre

et les hanter, germera dans leur cerveau et leur cœur.

Tout d’abord, en phrases brèves, il décrit la situation: les trois

cents députés, les cent cinquante sénateurs, partisans de la revision,

mais n’osant affronter une certaine presse, ni risquer l’appui du

gouvernement avant les élections. Et puis le peuple indécis, par

portions tronqué, résistant encore, prémuni par son instinct de la

justice et du droit...

Ensuite il parle du « Syndicat », de ce mot arme de guerre, dont on

entend paralyser les courages, effaroucher les timidités. Il démontre

que c’est le droit de la famille, des amis, d’employer toutes leurs

ressources à s’efforcer de prouver une innocence à laquelle ils

croient, à tenter de se laver d’une souillure infamante et qu’ils

jugent imméritée.

S’ensuit-il de là que Zola soit un vendu? Que tous autres, qui lui ont

apporté, en ces heures d’épreuves, l’appui de leur nom, le témoignage

de leur sympathie, la confirmation de leur amitié, l’aient fait

ignominieusement, contre salaire? Et il cite tous les philosophes, les

savants, les artistes, les politiciens, les publicistes qui se sont

engagés, résolument, dès qu’il y eut péril, surtout, à la suite du

grand écrivain.

On est quelques-uns, tout de même! Et pas précisément le déchet!

D’ailleurs, l’esprit de doute qui est au cœur de l’homme n’avait guère

besoin, en la cause, d’être très sollicité. A preuves, les deux

admirables et prophétiques articles de l’Autorité, dont Labori donne

lecture: « ces cris de conscience où, dès 1894, M. Paul de Cassagnac

mettait le plus pur de sa chevalerie et de sa loyauté ».

Et contre le huis-clos, déjà, cette phrase: « Prendre à un homme, un

soldat, son honneur, sans dire pourquoi, équivaut à ressusciter les

tribunaux secrets de l’Espagne et des Pays-Bas! »

Or, il y a eu plus que le huis-clos: il y a eu l’illégalité

monstrueuse du document montré aux juges, et à l’insu de la défense et

de l’accusé!

*

* *

Labori examine le document porté à l’Éclair et par lui publié le 15

septembre 1896. Il démontre, par le texte même des commentaires, et le

nom remplaçant l’initiale, que cette publication, dirigée contre

Dreyfus, ne pouvait être du fait de M. le lieutenant-colonel Picquart.

Il remémore cette rencontre entre MM. Salles et Demange, le premier

révélant au second la confidence reçue d’un des membres du Conseil de

guerre, et sur laquelle, à cette barre, on ne l’a point voulu laisser

déposer.

Il rappelle l’étonnement de tous ceux qui observent et réfléchissent

devant les autres documents soi-disant révélateurs: l’insuffisance du

bordereau, la puérilité du rapport Ormescheville.

Il « mouche » une partie de l’auditoire qui a piaillé contre lui sur

le mot de désintéressement, de cette apostrophe cinglante:

-- Si nous vous avions payés, vous manifesteriez pour nous!

Puis il fait ressortir ce que Zola pouvait gagner à la bagarre, lui,

heureux, riche, célèbre, ayant conquis, par sa plume, ce qui assure la

vieillesse glorieuse, paisible, honorée.

Mais l’instruction contre Esterhazy conduite en apothéose; mais le

ministre de la guerre, à la tribune de la Chambre, indiquant le

verdict à rendre, par une affirmation nouvelle (et rien qu’une parole,

toujours!) de la culpabilité de Dreyfus, devaient déterminer à agir.

Il l’a fait. Peu ont compris. C’est le sort de tous ceux qui vont à

l’encontre des pouvoirs publics. Il l’a fallu cependant pour reviser

toutes les erreurs judiciaires, depuis Jésus-Christ jusqu’à Pierre

Vaux, en passant par Jeanne d’Arc; pour flétrir toutes les violences

qu’a justifiées la raison d’État, depuis la Saint-Barthélemy jusqu’au

massacre des otages, en passant par les excès de la Terreur et

l’exécution sommaire du duc d’Enghien. Ici, Labori atteint,

réellement, le summum de l’éloquence, le beau mouvement oratoire dont

se dilatent les yeux, dont se suspendent les haleines, dont palpitent

les cœurs.

Il est applaudi...

*

* *

Et alors, sans transition, comme on charge, il fonce sur cette

imputation: l’injure à l’armée.

Qu’est-ce que l’armée? La nation entière, tous officiers se valant.

En haut, quelques chefs, faillibles autant que le restant des mortels.

Forment-ils donc une caste à part? Mais si l’état-major était décimé

par l’épidémie ou la mitraille, si, accomplissant la menace de M.

de Boisdeffre, il démissionnait demain, la patrie en serait-elle

perdue?

Aucunement! De plus jeunes mains, des mains non moins valeureuses,

reprendraient, aux mains défaillantes des aînés, le bâton du

commandement.

Et ce serait tout. Il n’y a pas d’hommes indispensables.

On se le doit dire, et se le répéter, pour s’élever contre une

suprématie de l’arme qui serait plus oppressive, chez nous, que chez

les Turcs ou les Tartares, où, du moins, le chef est responsable

devant son peuple, sa dynastie, Dieu même, s’il est de droit divin.

Ici, ce serait l’oligarchie militaire, la dictature d’un groupe

anonyme, plus puissante et plus respectable que la loi.

Ne point vouloir cela, ni l’admettre, est-ce donc outrager l’armée? Et

puis qui donc l’outrage, obstinément, quotidiennement? Qui donc l’a le

plus outragée, sinon précisément ceux qui, aujourd’hui, s’en

instituent les défenseurs?

Et Labori donne lecture de divers passages de l’Intransigeant.

Celui-ci, d’abord, du 3 mars 1897, paru sous la signature de M.

Charles Roger, fragment d’une lettre attribuée à « un officier

supérieur en activité de service, un renseigné ».

« C’est une monstruosité de voir le commandement suprême de l’armée

aux mains d’un vieillard septuagénaire qui, sur le terrain, en paix

comme en guerre, a été jugé depuis longtemps à sa valeur qui est

nulle.

» Quant à Boisdeffre, sottement entiché d’une noblesse qui n’a même

pas le mérite mince, aujourd’hui, d’être sérieuse, c’est, comme vous

le dites si exactement, un paresseux, un ignorant comme une carpe,

ayant du bagout, de l’aplomb, du toupet, tellement rossard qu’il n’a

jamais eu le courage d’apprendre un mot d’allemand et que le chef

d’état-major de l’armée, pour lire la moindre note dans cette langue,

est obligé d’avoir recours à un interprète. C’est un comble! Ce que

les Prussiens doivent se tordre et se moquer de nous.

» Du reste, grâce à ses chefs -- tel maître, tels sous-ordres -- cet

état-major est tellement singulier que l’officier supérieur à la tête

aujourd’hui du fameux S. S. (service de renseignements), ne sait pas

lui-même un traître mot de langue étrangère.

» Autre comble! Le généralissime Saussier, qu’en dire? Ç’a été un

brave capitaine de l’ancienne armée d’Afrique, devenu général et

détestable manœuvrier, aujourd’hui complètement fourbu. » D’après ces

chefs suprêmes, on peut non pas juger de tous les autres -- il en est

fort heureusement de bons -- mais on peut juger du nouveau et terrible

guêpier où nous serions en cas d’un coup de torchon. »

Celui-ci, même journal, 3 octobre 1897, sans signature:

« La justice militaire, aussi boiteuse que l’autre, mais plus aveugle

et plus brutale... Ces criantes injustices sont révoltantes et jettent

dans l’esprit des soldats des ferments de révolte, légitime après

tout. »

Celui-ci, même journal, 14 juillet 1896, extrait d’un article de M.

Henri Rochefort:

« On n’embrasse l’état militaire que dans l’espoir de tuer des hommes

et, quand on n’est pas de force à tuer ceux des autres, on extermine

les siens. La grande croyance des idiots qui se sont succédé au

ministère de la guerre est que, si nous avons été battus en 1870,

c’est parce que nos troupes étaient insuffisamment disciplinées. »

Celui-ci, même journal, 6 septembre 1870, sans signature:

« L’obéissance passive, l’égoïsme et la brutalité féroce, ce sont là

les grands principes que l’on s’efforce de faire pénétrer dans le cœur

et dans le cerveau des soldats... Si l’armée était vraiment une grande

famille; si elle était l’école de l’honneur, de la dignité et du

devoir, si elle était l’institution démocratique qui convient au

peuple français, elle serait invincible et il n’y aurait pas parmi

elle de déserteurs.

» Mais la vérité c’est que l’on cherche à faire de nos soldats des

mercenaires, et que les plus éclairés, les plus fiers, les plus

ardents, les meilleurs, sont précisément ceux qui ont le plus

impérieux besoin de se soustraire à ce rôle odieux. »

Celui-ci, même journal, 12 avril 1894, extrait d’un article de M.

Henri Rochefort:

« Eh bien! le public a le regret de constater que ce fameux « esprit

militaire » qu’on inculque aux professionnels de l’armée, arrive en un

temps relativement assez court à atrophier les plus belles

intelligences. De récents jugements rendus par les conseils de guerre

démontrent qu’il y a un véritable danger national à laisser plus

longtemps à des juges aussi peu préparés aux fonctions judiciaires le

droit de vie et de mort sur des accusés dont ils sont hors d’état

d’apprécier la culpabilité. »

Cet autre, de la Libre Parole du 5 novembre 1894, sous la signature de

M. Edouard Drumont:

« Regardez ce ministère de la guerre qui devrait être le sanctuaire du

patriotisme et qui est une caverne, un lieu de perpétuels scandales,

un cloaque qu’on ne saurait comparer aux écuries d’Augias, car aucun

Hercule n’a encore essayé de les nettoyer. Une telle maison devrait

embaumer l’honneur et la vertu: il y a toujours au contraire quelque

chose qui pue là-dedans. »

Enfin, le fougueux article de M. de Cassagnac, contre le général

Billot, paru, du matin même, dans l’Autorité.

Zola a pu être violent, mais, certes, il ne l’a pas été davantage --

et l’on ne sache pas qu’aucun de ceux-là (fort heureusement,

d’ailleurs) ait jamais été poursuivi.

. . . . . . . . . . . . . .

Parle, parle, bon artisan! Ici, c’est travail perdu. Mais par les

fenêtres ouvertes le vent emporte les semailles de vérité. Beaucoup

seront perdues, tombées sur le roc, happées par les oiseaux pillards.

Mais il reste, en notre terre de France, assez de généreux sol pour

que -- « Quand même », ô Déroulède -- pousse la moisson!

XIV

LA JOURNÉE DE LABORI

22 février.

Je n’ai pas dit assez l’écrasante besogne qu’accomplit, en quatorze

jours, le défenseur qui plaide là. Il fit tête à tout et à tous;

accumula les conclusions dressa, pour l’avenir, à la grande stupeur

des imbéciles, le monument juridique qui survivra aux événements...

quand ceci sera de l’Histoire.

Maintenant, à pleines voiles, couvert par la liberté de la défense, et

selon les instructions de Zola, il abandonne celui-ci, pour refaire,

pour reprendre le procès de 1894.

Il remonte jusqu’aux origines; il en déploie les phases, comme un

manteau de ténèbres où l’œil hésite à plonger.

Il refrène son éloquence, ainsi qu’on mate un cheval trop fougueux; il

l’oblige à parcourir au pas, à tout petits pas, le chemin suivi jadis

par l’accusation -- chemin oblique, chemin tortueux!

Et, dès l’origine, il faut le reconnaître, quelque chose d’insolite

apparaît. Ce suspect n’est même pas traité en prévenu: il est traité

en condamné.

D’emblée.

Le 13 octobre, on le convoque à se rendre le surlendemain au

ministère.

Le 14 (donc sans l’avoir vu ni entendu), on signe l’ordre

d’arrestation et on a fait préparer sa cellule au Cherche-Midi.

Le 15, afin de renforcer le dossier, trop faible, paraît-il, et

d’obtenir une preuve davantage concluante, M. du Paty de Clam imagine

la fameuse dictée, puéril stratagème, insuffisant vraiment à

déterminer le déshonneur et la perte d’un officier français.

Puis, le 29 suivant et le 1er novembre, par des indiscrétions

aucunement imputables à la famille -- d’abord ignorante (seule madame

Dreyfus savait, et M. du Paty de Clam lui avait interdit de parler)

ensuite intéressée à ce que rien ne s’ébruitât et ne devînt

irréparable; enfin, plus portée à choisir des confidents favorables

qu’hostiles, -- la Libre Parole, l’Éclair, étaient mis au courant, y

mettaient le public.

Pour l’attitude du prisonnier, Me Labori s’en réfère au directeur même

de la prison, le commandant Forzinetti; au témoignage écrit de

celui-ci, publié dans le Figaro, en novembre dernier, et qui valut,

à son auteur, la révocation.

Car incessamment, de ce jour-là à aujourd’hui, le vieil officier n’a

cessé d’affirmer sa croyance en l’innocence de Dreyfus.

Quant à l’instruction, les révélations survenues ont établi combien

négatif en fut le résultat.

Pas de voyages à l’étranger. Pas de rapports aux attachés d’ambassade.

Le vide, le néant! Car la fameuse pièce « secrète », le document «

libérateur » était au fond de tiroir, depuis huit mois, au ministère,

jaunissant dans les cartons, quand eut lieu l’affaire Dreyfus, et que

la similitude d’initiale -- « Cet animal de D... » incita à

l’appliquer au prévenu. Encore n’est-ce que bien plus tard qu’on lui

donna de l’importance.

M. le général Mercier, prenant tout sur lui, substituant son

arbitraire à la pauvreté des indices, n’avait même pas fait état de

cette pièce auprès des deux seuls collègues auxquels il communiqua ses

décisions: MM. Guérin et, Dupuy. Il ne leur avait parlé que du

bordereau. Ceci a été affirmé par M. Guérin, dans une interview du

Gaulois.

Relativement au bordereau lui-même, très discrètement Me Labori

rappelle les affirmations formelles et retentissantes venues soit du

Reichstag, soit du Parlement italien. En équité, elles se doivent

retenir, ne fût-ce qu’à titre d’indication, les gouvernements n’ayant

point l’habitude de condescendre à s’occuper des agents « brûlés »,

donc inutiles.

Ceci paraît assez logique.

*

* *

Comme se discerne l’état d’esprit aboutissant, hors même toute

déloyauté, aux contradictions apportées aux débats pour des questions

de dates, des minuties de détail, où nul n’a pu se reconnaître dans

l’incohérence générale. Le commandant Ravary, le lieutenant-colonel

Henry, l’archiviste Gribelin, le général de Pellieux lui-même,

ensemble à la barre, entre eux, contre le lieutenant-colonel Picquart

et Me Leblois, n’ont pu arriver à s’entendre, à s’accorder, à préciser

de même, l’époque exacte d’une visite ou d’une constatation.

C’est qu’hypnotisés par une préoccupation unique, une obsession

constante, la plupart en étaient arrivés à une positive

auto-suggestion.

On en retrouve la trace dans les agissements de M. du Paty de Clam,

qualifié, par Zola, de « diabolique », mais aussi d’ « inconscient ».

Quand il imagine d’installer un jeu de glaces, pour surprendre les

mouvements de physionomie du « sujet »; quand il s’obstine à vouloir

employer une lanterne sourde, à déclic brusque, pour que le sursaut du

réveil, sous le jet de flamme, lui livre peut-être une exclamation

indicatrice; quand il terrorise madame Dreyfus, en lui faisant

entrevoir, pour son mari -- il était assez bon prophète, -- presque

le sort du Masque de fer, il faut bien convenir qu’il manifeste, tout

au moins, un zèle judiciaire intempestif et quelque excentricité.

C’est à la même inspiration, la même instigation, faudrait-il dire

hiérarchique, donc d’essence supérieure, que céda en tout loyalisme et

fidélité, et aussi en toute conscience, M. le colonel Maurel,

président du Conseil de guerre.

Il faut que Labori donne lecture du compte rendu de la séance, alors

paru dans l’Autorité, et notant tous les incidents entre la défense et

l’accusation, pour que l’on apprécie, à distance, quel fut

l’acharnement de la lutte, la ténacité de Me Demange, la ...vivacité

du colonel Maurel. Celui-là, aussi, croyait bien faire, comme tous

-- ou presque tous!

Y compris M. Bertillon, homme honorable, monomane respectable, « sourd

comme une pierre » à tout ce qui n’est pas son système et peut en

contredire les déductions.

Le cas de M. Lebrun-Renault est plus complexe; mais n’ayant pas

entendu sa déposition, il serait injuste de lui attribuer une

quelconque attitude.

De celle qu’il eut jadis, des témoins font foi: MM. Eugène Clisson,

Dumont, Fontbrune, de Vaux, madame Chapelou. Les uns l’ont rencontré,

le soir même de la dégradation de Dreyfus, et ils ne citent aucune

sorte d’aveux. D’autres, MM. Clemenceau et Gohier, ont reçu de madame

Chapelou les confidences parues dans l’Aurore du 25 janvier, confirmées

par une interview du Temps. « Après le procès et la condamnation, j’ai

entendu M. le capitaine Lebrun-Renault déclarer, non pas une fois,

mais cent fois que Dreyfus n’avait pas fait d’aveux. »

Nous voici passés de la preuve par omission à la preuve par

affirmation.

Celle-ci se double de l’altercation, l’autre jour, à côté, dans le

couloir, entre le commandant Forzinetti et M. Lebrun-Renault.

Le vieux brave avait empoigné son camarade par le pan de sa tunique: «

Un journal prétend que vous avez déclaré avoir reçu des aveux. Vous

m’avez dit le contraire, encore il y a six mois. C’est donc que vous

êtes un f... menteur? »

S’il y a un rapport, conclut Labori, il date de trois mois, pas plus.

*

* *

Et nous voici à la scène de la dégradation.

C’est à l’Autorité que Labori en emprunte le texte, à l’Autorité qui,

le rappelle-t-il encore, a non moins de haine contre Dreyfus que la

Libre Parole.

« Le premier coup de neuf heures sonne à l’horloge de l’École. Le

général Darras lève son épée et jette le commandement, aussitôt répété

sur le front de chaque compagnie:

» Portez vos armes!

» Les troupes exécutent le mouvement.

» Un silence absolu lui succède.

» Les cœurs cessent de battre, et tous les yeux se portent dans

l’angle droit de la place où Dreyfus a été enfermé dans un petit

bâtiment à terrasse.

» Un petit groupe apparaît bientôt: c’est Alfred Dreyfus, encadré par

quatre artilleurs, accompagné par un lieutenant de la garde

républicaine et le plus ancien sous-officier de l’escorte, qui

approche. Entre les dolmans sombres des artilleurs, on voit se

détacher très net l’or des trois galons en trèfle, l’or des bandeaux

du képi; l’épée brille, et l’on distingue de loin la dragonne noire

tenant à la poignée de l’épée.

» Dreyfus marche d’un pas assuré.

» Regardez donc, comme il se tient droit, la canaille, dit-on.

» Le groupe se dirige vers le général Darras, devant lequel se tient

le greffier du Conseil de guerre, M. Vallecalle, officier

d’administration.

» Dans la foule, des clameurs se font entendre.

» Mais le groupe s’arrête.

» Un signe du commandant des troupes et les tambours et les clairons

ouvrant un ban et le silence se fait de nouveau, cette fois tragique.

» Les canonniers qui accompagnent Dreyfus reculent de quelques pas, le

condamné apparaît bien détaché.

» Le greffier salue militairement le général et, se tournant vers

Dreyfus, lit, d’une voix très distincte, le jugement qui condamne le

nommé Dreyfus à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la

dégradation militaire.

» Puis le greffier se retourne vers le général et fait le salut

militaire.

» Dreyfus a écouté silencieusement. La voix du général Darras s’élève

alors et, bien que légèrement empreinte d’émotion, on entend très bien

cette phrase:

» -- Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du peuple

français, nous vous dégradons!

» On voit alors Dreyfus lever les deux bras et, la tête haute,

s’écrier d’une voix forte, sans qu’on distingue le moindre tremblement:

».-- Je suis innocent, je jure que je suis innocent! Vive la France!

» -- A mort! répond au dehors une immense clameur.

Vers la lumière... impressions vécues · 第 7 / 17 段