MONSIEUR,

Je ne pense pas que les sept mille citoyens qui vous ont donné leurs

suffrages aient lu les livres par lesquels vous avez perverti ce

pauvre Paul Bourget. Mais sans doute ceux qui, d'aventure, en ont

entendu parler ont cru, sur la foi du titre, que _Sous l'oeil des

barbares_ était un opuscule patriotique, et _Un homme libre_ une

brochure éminemment républicaine.

Pour moi, bien que j'aie toujours été aussi anti-boulangiste que

possible, pour des raisons très simples qui me paraissent très fortes

et qui n'ont rien de littéraire, je prends aisément mon parti de votre

succès, par amitié pour vous et principalement par curiosité; et je

sens que je vous suivrai, dans votre nouvelle carrière, avec le plus

vif intérêt.

J'ai bien été un peu surpris, tout d'abord, de votre sympathie pour

un homme de qui devaient vous détourner, semble-t-il, votre grande

distinction morale et votre extrême raffinement intellectuel. Je ne

croyais pas non plus, quand j'ai lu vos premiers écrits, que la

politique pût jamais tenter un artiste aussi délicat et aussi

dédaigneux que vous. Mais, en y réfléchissant, je vois que vous êtes

parfaitement logique. Vous rêviez, dans votre _Homme libre_, la vie

d'action, qui vous permettrait de faire sur les autres et sur vous un

plus grand nombre d'expériences et, par là, de multiplier vos

plaisirs. Vous avez pris, pour y arriver, la voie la plus rapide.

Peut-être, d'ailleurs, éprouviez-vous déjà ce «besoin de

déconsidération» que vous louez si fort dans votre méditation

ignatienne sur Benjamin Constant.

Votre aventure n'est point commune. Je ne prétends pas qu'il n'y ait

jamais eu que des illettrés dans les Chambres françaises. Mais ce sera

assurément la première fois qu'on verra entrer au Parlement, et dans

un âge aussi tendre, un député d'une littérature si spéciale et si

ésotérique.

Et j'en suis bien aise, car il vous arrivera infailliblement de deux

choses l'une:

Ou bien vous resterez ce que vous êtes: un humoriste quelquefois

exquis. Après l'ironie écrite, vous pratiquerez l'ironie en action.

Cela ne m'inquiète pas, car je suis sûr que vous saurez vous arrêter

où il faut dans votre manie d'expériences, et que ce seront vos

collègues, jamais votre pays, qui en feront les frais. J'en ai pour

garant, dans _Un homme libre_, cette étude fine et secrètement

attendrie sur la Lorraine, que M. Ernest Lavisse considère comme un

excellent morceau de psychologie historique. Votre esprit s'enrichira

d'observations dont votre talent profitera; et, si vous transportez à

la tribune votre style et vos idées d'ultra-renaniste et de

néo-dilettante, on ne s'ennuiera pas tous les jours aux

Folies-Bourbon.

Ou bien ... ou bien vous valez moins que je n'avais cru, et alors vous

finirez par être comme les autres. Insensiblement la politique agira

sur vous. Vous prendrez goût aux petites intrigues de couloir. Vous

deviendrez brouillon, vaniteux et cupide. Votre esprit, loin de

s'élargir par des expériences nouvelles, ira se rétrécissant. Votre

ironie supérieure se tournera en blague chétive; ou peut-être, au

contraire, deviendrez-vous emphatique et solennel. Bref, vous vous

abêtirez peu à peu. Vous n'aurez plus de style, et vous en viendrez à

employer couramment, dans vos discours, le mot «agissement», cauchemar

de Bergerat.

Et ce sera encore plus drôle.

Mais, dans l'un et l'autre cas, je suis certain que vous m'amuserez

et, à cause de cela, je vous envoie tous mes compliments.

* * * * *

Paris, 14 octobre.

Le tsar a répondu en français au toast que l'empereur Guillaume II lui

avait porté en allemand. Certes, l'événement n'est pas considérable,

et il n'y a presque aucune conséquence à en tirer. Mais, pourquoi ne

pas l'avouer? ce rien nous a fait grand plaisir.

Que ce soit intérêt, espoir caché, sympathie naturelle, admiration

toute chaude pour une littérature récemment révélée, ce qui est sûr,

c'est que nous aimons la Russie. Nous la connaissons, sans doute, très

mal, mais nous l'aimons. Et alors, malgré nous, nous attendons un peu

de retour. Et notre ingénuité est telle que nous sommes tentés de

prendre pour une marque indirecte et secrète d'amitié pour nous ce qui

n'implique peut-être, chez le tsar, que le respect d'une très ancienne

tradition.

Le français est, depuis plusieurs siècles, la langue des relations

internationales. Cela prouve que nous sommes un très vieux peuple, et

qui fut puissant par l'action et par la parole. L'avenir est promis,

dit-on, à des peuples plus jeunes, mais nous avons un long et beau

passé. Notre démocratie possède de plus anciens titres de noblesse que

les monarchies absolues. Or, au fond, nous y tenons beaucoup, à ces

titres, et nous en sommes très fiers,--fiers comme des rois.

Et ainsi, le tsar ne saurait échapper à notre reconnaissance. Nous

avons beau savoir qu'il n'a rien fait de surprenant ni d'étrange en se

rappelant que notre langue est encore, dans la politique, la langue

européenne: nous lui savons gré de s'en être souvenu, et de s'en être

souvenu si à propos. Nous sommes touchés que les seuls mots français

qu'on ait entendus ces jours-ci dans une cour où notre langue est,

dit-on, soigneusement pourchassée, et jusque sur les menus des dîners

de gala, aient été prononcés par l'empereur de toutes les Russies.

Cela chatouille notre fierté et, si vous voulez, notre vanité

nationale dans ce qu'elle a de plus innocent, de plus légitime, de

moins agressif. Pour ces raisons, et pour d'autres encore que le tsar

connaît mieux que nous, ce qu'il a fait là nous a paru tout à fait

spirituel.

* * * * *

Paris, 15 octobre.

Il faut, ma cousine, que vous ayez aujourd'hui (qui est jour de terme)

une pensée compatissante pour les honnêtes gens qui déménagent, car

c'est là un grand ennui.

J'en sais quelque chose, étant moi-même un de ces malheureux. Ce

déplacement de mes humbles pénates m'apparaît comme un événement

considérable et qui bouleverse mon existence. J'étais fait à mon

logis, à ma rue, à mon quartier. Je savais, chez moi, où trouver

chaque objet. De là, une grande quiétude d'esprit et une sérieuse

économie de mouvements. Puis, j'avais _ma_ marchande de journaux,

_mon_ bureau de tabac, _mon_ bureau de poste, _ma_ station de

voitures. Partout des figures de connaissance, devenues des figures

amies. Je regrette tout cela; je regrette les habitudes de mes yeux.

Il n'est point de départ, même pour l'Atlantide, qui ne soit

mélancolique.

Changer de quartier à Paris, c'est se transporter d'une ville dans une

autre. C'est toute une vie nouvelle qu'il me faudra apprendre

lentement. Et peut-être deviendrai-je aussi un homme nouveau. Les

quartiers façonnent leurs habitants. Il y a quelques années, quand je

perchais non loin du boulevard Saint-Michel, j'étais à la fois ingénu

et bohème. Ensuite, ayant passé les ponts et vivant au centre de

Paris, j'ai acquis, à ce que je crois, un peu de sens pratique et de

sagesse égoïste et, autant que ma simplicité me le permettait,

d'utiles notions sur la vie parisienne. Le quartier que je vais

maintenant habiter est calme et opulent (car on peut être pauvre et

demeurer dans une rue riche). Je n'y ai point vu de brasseries. Il est

probable que mes habitudes s'en ressentiront. Je serai moins souvent

dans la rue. Peut-être voudrai-je vivre avec plus de confort; et qui

sait si la turlutaine des «objets d'art» ne me viendra pas, ou le

désir de ressembler un peu plus aux «gens du monde»?... Tout arrive,

hélas!

Et peut-être aussi ces transformations que j'ai notées ou que je

prévois sont-elles le triste effet des années autant que des

déménagements...

* * * * *

Paris, 18 octobre.

... Toute réflexion faite, l'Exposition est encore plus belle par ces

jours d'automne.

Sans doute la mélancolie des feuilles qui tombent et du ciel rouillé

étonne d'abord un peu dans cette artificielle cité des fêtes, car il

ne semble pas que ce qu'on va chercher au Champ-de-Mars, ce soit un

endroit pour rêver et pour se réciter les vers de Lamartine:

Salut, bois couronné d'un reste de verdure,

Feuillages jaunissants sur les gazons épars!...

(On a soin d'ailleurs de ratisser chaque matin les feuilles mortes.)

Mais je ne sais si, après tout, la somptueuse tristesse de l'automne

ne fait pas, à la cité bleue, une parure plus harmonieuse que celle du

frais printemps ou du flamboyant été.

Car voici que les architectures de faïence et de métal, moins neuves,

ont un éclat moins cru. Les couleurs se sont adoucies et fondues. Il

y a maintenant, des jardins au palais, de délicieux rappels de tons.

Le brun rouge de la tour, les chamarrures d'or roux du dôme central,

les jaunes et les roses apaisés des céramiques répondent aux brocarts

et aux ors sombres ou clairs des feuillages mordus par le froid. Et

les deux dômes bleus sont d'un bleu pâle comme l'azur frileux des

dernières matinées.

Je vois une autre harmonie encore entre l'automne et l'Exposition. Les

richesses étalées dans les galeries des palais bleus et roux, ne

sont-ce pas les productions de l'automne des peuples? Ces merveilles

de la civilisation industrielle, ces machines ingénieuses, mues par la

vapeur, à la fois servantes des hommes et mangeuses de vies humaines,

ces recherches de commodité et de confort, ces mille inventions d'un

luxe minutieux et tourmenté, ces oeuvres d'art où cherchent à

s'exprimer des âmes fines, inquiètes et tristes, tout cela suppose un

long passé de science et d'art, tout cela est l'effort ou l'amusement

d'une humanité entrée déjà dans son arrière-saison. Et ainsi la livrée

d'automne est peut-être ce qui convient le mieux à ces fêtes où les

races célèbrent les labeurs savants de leur maturité.

Hélas! nous ne verrons pas l'Exposition en livrée d'hiver.

* * * * *

Paris, 26 octobre.

J'arrive de Bruxelles, où je crois avoir vu un homme heureux, et qui

mérite de l'être. Comme l'une et l'autre chose sont fort rares, et

comme la réunion des deux est un hasard absolument merveilleux et

extravagant, je vous fais part tout de suite de ma découverte.

C'est de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, le scrupuleux

auteur de l'_Histoire des oeuvres de Théophile Gautier_, que j'entends

vous parler. Il est, selon toute apparence, l'homme du monde qui

possède la plus belle et la plus riche collection de manuscrits

autographes des grands écrivains contemporains. Et la plupart de ces

manuscrits sont inédits. J'ai vu, j'ai touché, avec respect, avec

émotion. Et ce ne sont pas de maigres portefeuilles courant l'un après

l'autre; ce sont, dans une vaste bibliothèque si bien disposée pour

l'étude qu'on y voudrait vivre et mourir, des manuscrits à pleins

cartons, et des cartons à pleines caisses ou à pleins casiers.

Il y a là, entre autres curiosités sans prix, un _Cromwell_ en cinq

actes et en vers, écrit par Balzac à vingt-quatre ans, une comédie du

même en cinq actes et en prose, plusieurs nouvelles, des commencements

de romans, des brassées de lettres à la comtesse Hanska; bref, de

quoi faire cinq ou six volumes d'oeuvres inédites. Il y a des protêts

et des exploits d'huissiers par centaines, toute l'histoire, en papier

timbré, des dettes de Balzac. Il y a un mémoire de serrurier qui nous

apprend que Balzac, rentrant chez lui pour la première fois après son

mariage... Mais j'ai promis de ne rien révéler. Il y a une facture

d'orfèvre où nous voyons que la pomme de la fameuse canne... Mais M.

de Lovenjoul m'a fait jurer de ne rien dire. Il a des lettres de

Musset à George Sand et de George Sand à Musset où il apparaît

clairement que... Mais je suis honnête homme, vous ne tirerez pas de

moi un seul mot de plus.

(Et il y a une lettre écrite par Balzac à l'âge de dix ans, où il

assure à sa mère «qu'il se frotte les dents avec son mouchoir comme

elle le lui a recommandé». Tant pis! je trahis ce secret-là.)

M. de Lovenjoul est heureux, vous ai-je dit. Je l'ai été, moi, pendant

l'heure trop courte où j'ai pu tenir entre mes doigts, sur ces

feuilles jaunies, un peu de la vie quotidienne et familière, de la vie

toute nue et toute franche de quelques-uns des esprits que j'aime ou

que j'admire le plus. Quels plaisirs ne doit-il pas éprouver, lui qui

ne les quitte pas, qui vit avec eux, et dans une intimité si secrète

qu'il connaît sur eux des choses insoupçonnées.

Et ces joies, il les mérite, car nul bénédictin n'a plus travaillé

que lui. Tout est étiqueté, catalogué, classé par ordre chronologique.

Un prodige ininterrompu de patience et d'ingéniosité, telle est la vie

de M. de Lovenjoul. Et quelle persévérance, quelle ténacité il lui a

fallu pour assembler de telles merveilles! Tous les moyens ont dû lui

être bons pour cela. Pendant des années, il a dû, sinistrement,

guetter des morts... Pourtant, il m'a affirmé qu'il n'était jamais

allé jusqu'au crime...

C'est plutôt maintenant qu'il est en train de devenir un grand

coupable. Ces chers manuscrits, il les aime tant qu'il voudrait les

éditer tous lui-même, ce qui est impossible, car «ils sont trop!» Je

crois d'ailleurs qu'il n'a aucune hâte, au fond, de les livrer au

grand jour. Et c'est cela qui est mal, très mal. Je le supplie d'y

réfléchir. Son devoir évident est de s'adjoindre une petite brigade

d'élèves de l'École normale ou de l'École des hautes études, et de

tirer tout cela au clair et, vite, de tout publier; bref, de se donner

un peu de peine pour notre plaisir... Un collectionneur égoïste n'est

qu'un receleur distingué. Parfaitement!

* * * * *

Paris, 31 octobre.

Hier soir, 30 octobre, au théâtre du Gymnase, la langue française

s'est enrichie d'une locution nouvelle qui est sûre de faire son

chemin et qui, pour commencer, a eu grand succès dans les couloirs,

pendant les entr'actes.

Les origines de cette locution, on les retrouverait dans une vieille

image chère à la poésie élégiaque. Je ne vous rappellerai que cette

strophe de Lamartine:

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour?

Si le temps est un océan et s'il y passe des barques d'amoureux, il

peut donc y passer aussi des navires ou, en style moins noble, des

bateaux.

Ces bateaux, ce sont les générations humaines.

Vous avez maintenant toutes les clartés qu'il faut pour bien entendre

des phrases comme celle-ci:

--Voilà comme nous sommes dans mon bateau. Plus de préjugés! Plus

rien! Ça embarrasse, les colis.

Ou bien:

--Vois-tu mon cher, nous ne sommes pas du même bateau.

Ou encore:

--Papa? Ah! le pauvre homme, il est d'un trop vieux bateau pour ça!

Si Paul Astier n'ose pas aller jusqu'au bout de son crime, c'est

qu'au fond il n'est pas du bon bateau, du vrai bateau, du dernier

bateau, celui des petits _struggleforlifers_ de vingt ans. Il n'est

que de l'avant-dernier, celui des _struggleforlifers_ de trente à

trente-cinq ans.

Elle est amusante, cette vieille image ainsi renouvelée par un homme

qui a le génie du pittoresque.

On les voit à la queue leu leu, tout le long du fleuve des âges, ces

navires qui portent les générations successives et qui, par leur

construction même, leur aspect et leur allure, expriment quelque chose

de l'âme et des moeurs des passagers: le bateau d'aujourd'hui, net,

lisse, à vapeur, en acier, tout à l'utile,--le haut vaisseau royal,

majestueux et lourd, chargé d'ornements et de dorures,--la trirème

antique, élégante comme un beau vase et berçant à sa proue une sirène

couronnée de fleurs ... et ainsi de suite jusqu'à l'arche de Noé, le

plus vieux des bateaux et le plus innocent, parce qu'il est celui qui

contient le plus de bêtes.

* * * * *

Paris, 5 novembre.

Hier, dans une maison où j'étais, on parlait de la _Lutte pour la vie_

et l'on discutait la scène du verre empoisonné.

Une femme se mit à dire:

«Qu'est-ce que ce struggleforlifeur ou struggleur for life en carton

qui, au moment de faire son coup, se trouble, pâlit, ne se domine

plus, crie involontairement comme une femmelette nerveuse, puis

s'effondre en demandant pardon d'avoir été méchant?

«Voici comment j'aurais, moi, conçu la scène.

«Paul Astier apporte le verre d'eau et, très calme, le tend à la

duchesse. Elle a compris. Elle prend ce verre et le pose sur la table,

mais sans le lâcher. Puis, comme si elle oubliait de boire, elle se

met à parler de choses insignifiantes ... du monocle d'Herscher ou de

la toilette de Mme de Rocanère... Cela, pendant plusieurs minutes.

(Plus cela durera, plus l'effet sera grand.) Et, tout en conversant

ainsi de l'air le plus tranquille du monde, elle regarde Astier dans

les yeux... Il ne bronche pas. Seulement il trouve le temps long et,

malgré lui, ses yeux se portent sur le verre... Ah ça! est-ce que la

vieille ne va pas boire à la fin?

«... Lentement, d'un geste indifférent et en suivant la causerie

commencée, la duchesse se décide à approcher le verre de ses lèvres...

Rien! Paul Astier n'a pas bougé...

«Alors elle remet le verre sur la table, se redresse et éclate:--Ah!

misérable! tu m'aurais laissé boire, n'est-ce pas? Etc... Je vais

appeler, et montrer à tout le monde qui tu es!...

«Mais lui, beau joueur:--Soit!... c'est la cour d'assises.

«Elle n'avait pas pensé à cela. La cour d'assises? la prison?

l'échafaud, peut-être? Non, pas cela! non!... Elle jette le verre:--Je

te sauve; et je vais te délivrer de moi... Car tu recommencerais, j'en

suis sûr... Tu l'auras donc, ton divorce. Etc...

«Le reste comme au Gymnase.»

Ainsi parla la dame...

* * * * *

Paris, 7 novembre.

C'est fini. On l'a fermée hier: cela est triste. Car, bien que je sois

allé la voir trente ou quarante fois, je ne l'ai pas vue. Personne ne

l'a vue: il y avait trop de monde.

Je songe tout à coup, et j'éprouve en y songeant le tragique sentiment

de l'irréparable, que je n'ai jamais été sur le pont roulant de la

galerie des machines et que j'ai même oublié de monter au balcon du

dôme central. Il y a une quantité de petits pavillons, de baraques

pittoresques, d'édicules exotiques où l'on voyait sans doute des

choses merveilleuses et où je ne suis jamais entré, parce que je n'ai

pas la vertu qu'il faut pour faire la queue. Personne ne l'a vue, vous

dis-je, votre Exposition! personne, excepté les pauvres, les résignés,

ceux qui sont patients, ceux qui savent attendre. Et cela est très

bien ainsi.

Hier, dernier jour, je voulais revoir d'abord les choses que j'avais

aimées, puis me mettre en quête de celles que je n'avais pas vues et

réparer un peu mes oublis ou mes paresses... Mais la foule était d'une

densité plus cruelle encore que les autres fois. Alors j'ai cherché

des coins paisibles. J'en ai trouvé! Je me suis reposé dans une grande

salle pareille à un ouvroir protestant, où sont exposées des dentelles

et où des dames affables causent discrètement. C'est le pavillon

Dillmont... J'ai été bien tranquille aussi dans une salle où l'on voit

des casseroles de cuivre et des robinets. Enfin, je n'ai pas été trop

dérangé non plus dans un petit coin du pavillon du gaz, où j'ai vu une

amusante collection de tous les anciens ustensiles d'éclairage, lampes

grecques et romaines, chandeliers rébarbatifs et torchères du moyen

âge, lampes naïves et flambeaux des derniers siècles, etc... J'ai

remarqué une exquise petite lampe antique, en forme de pied, l'orteil

relevé et percé pour laisser passer la mèche. Ç'a été ma suprême

découverte.

... Une dernière fois, la cité féerique nous est apparue dans un

immense et surnaturel flamboiement! Puis, tout est rentré dans la

nuit. Et nous sommes au lendemain d'un rêve.

Rêve bienfaisant? Oui, certes. L'Exposition nous a fait croire à notre

propre renaissance. Elle a présenté à nos yeux de vives et brillantes

images de paix et de fraternité humaine. Elle a été la fête magnifique

du travail.

Mais, justement, les jours de fête on ne travaille pas, et il est dur,

ensuite, de s'y remettre. Puis, les lendemains de rêve sont dangereux.

On se heurte de nouveau à la réalité, on la trouve plus rude

qu'auparavant, et l'on s'irrite... Et il arrive ainsi qu'en exaltant

notre espoir, mais sans nous apporter plus de vertu, la fête de la

paix sème en nous des germes de guerre. Rappelons-nous ce qui suivit

la délicieuse et sublime fête de la Fédération de 1790, et soyons les

gardiens vigilants de nos propres coeurs.

* * * * *

Paris, 10 novembre.

Je me suis trouvé par hasard à ce dîner du _Journal des Débats_ où M.

Léon Say a dit de si bonnes choses.

C'est la première fois que je l'entendais parler. Son éloquence est

très particulière. Elle est uniquement faite de clarté et de

placidité. J'imagine que, auprès de M. Say, Thiers était un pur

lyrique et que Dufaure semblait pindariser. C'est une causerie lente

et posée; le ton est modeste et uni, le geste rare; le mouvement n'est

que dans les idées. À peine, çà et là, une inflexion imperceptiblement

railleuse. Rien de moins oratoire, mais rien de plus persuasif ni qui

inspire plus de confiance... Il faut ajouter qu'un nom illustre, une

très grande fortune, un long et brillant passé politique,--ce sont de

ces choses qui permettent la simplicité et qui donnent à cette

simplicité un assez bon air. Puis, on sent bien ici que l'orateur est

désintéressé, que son passé et ses moyens le lui permettent; que, s'il

peut avoir de hautes et légitimes ambitions, il n'a point de fringale;

qu'il est à peu près exempt de la tentation de subordonner l'utilité

publique à son propre intérêt, et qu'il est donc dans les meilleures

conditions pourvoir le vrai et pour le dire... Bref, j'ai connu

clairement, en écoutant ces phrases paisibles d'un monsieur tout à

fait dépourvu d'emphase, ce que c'est que «l'autorité» chez un

orateur.

Une phrase de ce discours m'a frappé entre beaucoup d'autres: «Nous

avons une grande nouveauté à vous montrer durant cette législature:

_des hommes qui sont eux-mêmes_, et cette nouveauté seule est

peut-être appelée à produire de grands effets.»

Être soi-même! Avoir son sentiment et son jugement à soi, et non pas

le jugement ni le sentiment des autres, professer une opinion parce

qu'on l'a, non parce que d'autres l'ont et parce que c'est l'opinion

présumée d'une circonscription électorale ou l'opinion affichée d'un

groupe parlementaire... Ah! si nos représentants pouvaient faire cela!

Si chacun d'eux pouvait penser tout, seul et agir selon qu'il a

pensé!... Ne dites point qu'il y aurait alors autant d'opinions que de

têtes. Il n'y a guère plus de deux ou trois grandes façons de juger et

de sentir en politique. Les esprits finiraient donc par se ranger en

un petit nombre de catégories. Mais ils s'y rangeraient spontanément.

Au lieu des groupements artificiels d'autrefois, nous aurions des

groupements naturels; et chacun, étant plus sincère, travaillerait

mieux et de meilleur coeur.

Notez que ce qu'on demande ici à nos députés, ce n'est même pas d'être

plus vertueux, plus intelligents, plus désintéressés; c'est seulement

d'être un peu moins humbles, d'oser un peu interroger leur propre

expérience et leur propre conscience. S'ils faisaient ce petit effort,

nous aurions tout de suite une meilleure politique.

C'est comme en littérature. Si les jeunes gens ne copiaient point ce

qu'ils ont lu, s'ils voulaient être sincères et ne traduire que ce

qu'ils ont vu et senti, nous aurions de bien meilleurs livres.

Il y a pourtant une difficulté. «Être soi-même», cela est beau; mais,

pour être soi-même, il faut d'abord être quelque chose... Cette

réflexion me refroidit un peu sur la phrase de M. Léon Say.

* * * * *

G..., 12 novembre.

Les abords du palais Bourbon doivent être, à l'heure qu'il est, fort

tumultueux, et la journée sera, j'imagine, des plus intéressantes. Que

va-t-il se passer de l'un et de l'autre côté de l'enceinte si

consciencieusement fortifiée par M. Madier de Montjau?... Mais je suis

loin de Paris et n'aurai les nouvelles que demain. Laissez-moi donc,

tandis que je regarde tomber les dernières feuilles, vous entretenir

de choses paisibles et innocentes.

Justement, ce sont aussi des feuilles d'arrière-automne, ces _Poèmes

épars_, de mon respectable ami M. Édouard Grenier, que j'ai pris

avec moi pour faire le voyage. Lisez-les, ma cousine; lisez

particulièrement, dans ce livre d'un sage, les _Sonnets_ et les

_Rayons d'hiver_.

Il serait peut-être inexact de dire que M. Édouard Grenier est encore

jeune; mais il serait également faux de dire qu'il ne l'est plus. En

tous cas, il a imaginé une façon bien spirituelle de ne plus l'être.

Vous vous rappelez les beaux vers de Sully Prudhomme:

Viennent les ans! J'aspire à cet âge sauveur

Où mon sang coulera plus sage dans mes veines...

Le noble poète des _Épreuves_ songe qu'il sera un jour «affranchi du

baiser», et il ajoute avec une triste joie,--ah! si triste au fond:

Et vous! oh! quel poignard de ma poitrine ôté!

Femmes, quand du désir il n'y sera plus traces,

Et qu'alors je pourrai ne voir dans la beauté

Que le dépôt en vous du moule pur des races.

Eh bien, M. Grenier a su ne pas retirer tout à fait de son coeur

vieillissant le poignard cruel et délicieux. Que dis-je! C'est depuis

que les premiers «rayons d'hiver» ont touché son front qu'il a su se

faire un plus riche sérail. M. Grenier est le don Juan paternel des

amitiés féminines.

Les pâles amitiés remplacent les amours,

nous dit-il. Ne le croyez point: elles ne sont pas si pâles. Le

sentiment qu'il voue à ses amies est encore un peu l'amour. Il en

garde les formes extérieures, les caresses de langage et, si je puis

dire, la liturgie, et même, parfois, les inquiétudes, les vivacités,

les ardeurs. On devine, à certains passages, que le doux poète s'est

fait gronder, tout comme un jeune homme, par ses belles amies. Il

s'excuse, à plusieurs reprises, de la chaleur de ses adorations:

La nature m'a fait d'une argile trop tendre,

Et j'aime à me donner, même sans recevoir.

Mais, le plus souvent, il a l'adresse charmante de s'en tenir au rôle

de consolateur. Son amour, qui flatte sans effrayer, lui vaut du moins

des confidences d'une espèce particulière, la confidence des douleurs

qui viennent de l'amour. Les jeunes femmes sentent que son coeur est

tout à elles et l'en récompensent en lui parlant de leur propre

coeur...

... Hélas! toutes ou presque toutes,

Dans ce noble et charmant essaim,

Perdent leur sang à larges gouttes

Et portent une plaie au sein.

Pas une qui n'ait sa blessure:

L'une, après des jours triomphants,

De rien au monde n'est plus sûre;

L'autre a perdu tous ses enfants.

L'autre, encor si digne qu'on l'aime,

N'a rencontré qu'un coeur glacé;

Tout a trompé la quatrième

Dans le présent et le passé...

M. Édouard Grenier a trouvé ceci, d'être l'ami des heures

douloureuses, de ces heures où l'amitié s'attendrit et se livre au

point d'imiter un peu, au moins dans ce qu'ils ont de purement

sentimental, les abandons de l'amour. Comprenez-vous?

L'auteur des _Poèmes épars_ est donc un sage bien ingénieux. Nous

l'envions. Peut-être aussi envie-t-il ceux qui n'ont pas encore besoin

de tant d'ingéniosité?... De là la grâce mélancolique répandue sur ce

petit livre.

* * * * *

Paris, le 15 novembre.

Je viens de lire avec le plus vif intérêt une brochure anonyme: _La

Vérité sur Mgr Darboy_ (Gien, Paul Pigelet, éditeur). C'est la réponse

serrée, véhémente, spirituelle souvent et incisive, d'un prêtre

ultramontain à deux biographes de l'ancien archevêque de Paris: l'abbé

Guillermin et le cardinal Foulon.

Je ne puis analyser l'ouvrage ni en discuter le fond: la place me

manque, et sans doute la compétence. Mais je vous dirai l'impression

singulière que j'ai eue en le lisant. J'y ai senti à l'improviste quel

abîme (et principalement depuis le concile du Vatican) peut séparer la

pensée d'un honnête homme plutôt chrétien, comme je suppose que vous

êtes, de la pensée d'un prêtre catholique.

Sur les faits, il est impossible de n'être pas d'accord avec l'auteur

de la brochure. Il résulte évidemment des lettres de l'archevêque et

de Pie IX, et d'autres documents officiels, que Darboy a été le plus

décidé des gallicans; que, ayant nié la _juridiction ordinaire et

immédiate_ du pape sur le diocèse, il ne s'est jamais rétracté

formellement; «qu'il a toujours été du côté du gouvernement contre le

pape, contre le concile, contre l'Église, à l'archevêché, aux

Tuileries, au Sénat, à Rome comme à Paris». Lors donc que l'abbé X...

nous dit que Darboy n'a été qu'un diplomate et un grand fonctionnaire,

cela ne nous semble point si mal jugé. Même sa conclusion nous paraît

assez juste, à la malveillance près: «Si la chronologie fait tort à

Mgr Darboy en le nommant avant le cardinal Guibert et après le

cardinal Morlot, l'histoire le servira peut-être mieux en le plaçant

entre Noailles et Maury.»

Seulement ... il se trouve que les documents sur lesquels il appuie sa

très solide démonstration et qui ne lui inspirent, à lui, que

tristesse et que colère, nous rendent intéressante, ou même

sympathique, la figure de l'intelligent prélat, et que, tandis qu'il

croit l'accabler, il le sert auprès de nous.

«La grande préoccupation de cet évêque, nous dit-il en rapportant les

propres expressions de Darboy, est de former un épiscopat et, par

conséquent, un clergé _compact, unanime et marchant d'un même pas dans

le sens de son époque et de son pays_, et qui surtout ne soit pas

_trop dépendant_ de la cour de Rome, parce que _ç'a été la cause du

schisme religieuse du seizième siècle_.» Une autre fois, Darboy a osé

écrire, à propos de la nomination d'un évêque: «Ceux-là doivent être

préférés, toutes choses égales d'ailleurs, qui croient que la société

n'a pas moins besoin d'être consolée que d'être instruite, qu'il faut

la plaindre et la servir encore plus que la blâmer et la craindre...»

De telles paroles scandalisent l'auteur de la brochure. Il songe avec

épouvante que, «si l'Empire avait duré, si Mgr Darboy avait vécu,

l'Église de France se serait trouvée, une fois encore et malgré le

concile, sous la domination d'un semi-gallicanisme pratique,

parlementaire et régulier». Il constate enfin, et avec douleur, que

«Mgr Darboy a été plus chrétien que prêtre, plus prêtre qu'évêque, et

que le baptême avait laissé plus de traces dans son âme que le

sacrement de l'ordre».

Or, nous avons beau faire, tout cela ne nous effraye ni ne nous

chagrine. Chose inattendue et tout à fait curieuse, les sentiments que

les hommes d'esprit modéré et qui souhaitent la paix religieuse

voudraient rencontrer aujourd'hui chez ceux qui représentent au

Parlement la foi et les intérêts catholiques, ce sont précisément les

sentiments du grand-aumônier de Napoléon III.

Il est très vrai que Darboy fut surtout un politique et un honnête

homme. L'héroïsme même de sa mort fut tout humain, sans l'exaltation

des martyrs des premiers temps ou des missionnaires. Il mourut très

courageusement et très dignement, _parce qu'il le fallait_...

Je me souviens de l'avoir vu et entendu plusieurs fois, quand j'avais

de quinze à dix-sept ans. Il parlait avec une pureté et une abondance

merveilleuses et que je n'ai retrouvées, depuis, que chez Alfred

Fouillée. C'étaient des sermons de morale chrétienne, très généreuse

et très virile. Pas une fois il ne nous parla des dogmes.

Sans doute, d'autres questions encore que celle de l'infaillibilité du

pape lui semblaient «hérissées de difficultés théologiques et

historiques».

Au concile du Vatican, lorsque le secrétaire de l'assemblée annonça la

majorité en ces termes: _Fere omnes surrexerunt_, Darboy se pencha

vers son voisin, le cardinal Manning, et lui glissa dans l'oreille ce

calembour: «_Toutes les bêtes ont voté oui!... feræ omnes..._»

Je ne tire point de conclusion. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai

jamais rencontré visage plus profondément mélancolique, d'une

expression plus douloureuse, que celui de Darboy.

Qu'avait-il donc, l'archevêque de Paris?...

* * * * *

Paris, 21 novembre.

Il y a vraiment trop longtemps, ma cousine, que nous n'avons joué au

noble jeu des citations.

Dites-moi de qui sont ces deux vers:

Enfin, j'ai vu la Peste au sommet des collines

S'asseoir, comme un berger qui compte ses troupeaux.

L'image est ample et belle, mais n'est pas très précise. Un esprit

lucide et sec y trouverait à reprendre. La Peste, si on veut la

personnifier, n'est nullement, avec les victimes qu'elle entasse, dans

le même rapport que le berger avec son troupeau. À moins de dire

(mais le poète n'y a probablement pas songé) que le berger dénombre

ses moutons pour l'abattoir, comme la Peste dénombre les hommes pour

la mort?... La comparaison n'est donc pas d'une exactitude bien

scrupuleuse.

Mais, d'autre part, en faisant asseoir la Peste sur une colline, le

poète exprime très heureusement l'idée du fléau planant sur toute une

région; et, quant aux troupeaux de moutons (les voyez-vous qui

cheminent le soir en se serrant les uns contre les autres?), ils sont

là pour donner l'impression du foisonnement, de l'accumulation des

cadavres dans la ville pestiférée... En somme, l'image est grande, et

ce qu'elle a peut-être de vague et d'indéterminé en accroît encore la

magnificence. Ces deux vers ressemblent à de très beaux vers de

Lamartine.

Or, ils sont de Mlle Louise Michel.

* * * * *

Un mot d'enfant. Mag a cinq ans, et son frère en a trois. On leur a

donné un gros baba et un petit gâteau sec. Mag prend le baba et dit à

son frère, d'un air de charité angélique:

--Tiens! mange le joli petit! Moi, je mangerai le vilain gros.

Tout l'art de la diplomatie en une ligne!

* * * * *

Un mot de gamin. Je le tiens du docteur Félizet. Il avait soigné à

l'hôpital un gamin de dix ans, qui montrait de rares dispositions pour

le dessin et qui, sans avoir rien appris, crayonnait drôlement les

têtes de ses voisins ou les silhouettes des bonnes soeurs. Quand

l'enfant fut guéri, Félizet, qui l'avait pris en affection, lui

demanda:

--Est-ce que ça t'amuserait d'être peintre, de faire des tableaux?

--Peut-être bien, dit l'enfant; mais j'ai une autre idée.

--Et laquelle?

--Je voudrais être _livreur d'eau de Seltz_.

Être livreur d'eau de Seltz, c'est-à-dire descendre les rues au grand

trot en faisant claquer son fouet, parmi le branlebas des siphons

secoués... Comprenez-vous quelle ivresse!

* * * * *

Paris, 25 novembre.

Un vestibule de château féodal gardé par quatre armures vides tenant

des lances et des hallebardes; un retable en bois sculpté et colorié,

qui représente Jésus portant sa croix; de vieux saints en bois; des

tapisseries de haute lisse; un large escalier de pierre; des portes de

fer; une salle immense éclairée par des vitraux; une cheminée de la

_Légende des siècles_, dans laquelle un fagot tout entier et trois ou

quatre troncs d'arbre reposent sur les landiers de fer; d'autres

saints en bois, des stalles, un lutrin; des meubles ouvragés comme le

portail de Notre-Dame, lourds, massifs et noirs, et qu'on dirait

façonnés pour Roland ou pour Eviradnus; une chambre à coucher

purpurine; un lit carré, un lit royal, en fer et en noyer (pour

changer un peu); partout du chêne sculpté et du fer forgé;

l'assemblage de meubles le plus majestueux, le plus imposant, le plus

lugubre, le plus sinistre; un mobilier de cathédrale dans la salle des

gardes d'un château historique.

Ce que je vous décris là? C'est la maison et c'est le mobilier d'un

vaudevilliste.

D'un vaudevilliste de beaucoup de gaieté et, parfois, de beaucoup

d'esprit, qui, depuis vingt-cinq ou trente ans, fournit au _Figaro_

des facéties presque quotidiennes, et des vaudevilles et des opérettes

aux plus joyeux théâtres du boulevard.

C'est sans doute pour cela qu'il est triste et que, ayant à s'arranger

un intérieur, il a conçu et réalisé un musée de Cluny poussé au

sombre. Il se reposait ainsi de sa gaieté professionnelle. Ou

peut-être notre vaudevilliste avait-il entendu dire que tous nos

grands comiques portaient en eux une mélancolie secrète et a-t-il cru

qu'il seyait de les imiter du moins en cela.

Mais le malheureux avait trop présumé de ses forces. Il n'a pu

supporter longtemps la tristesse accablante des objets majestueux dont

il vivait entouré. Ces meubles qu'il a eu tant de peine à découvrir et

à rassembler lui font peur à présent. Il n'en veut plus; il les vend

ces jours-ci aux enchères publiques; et c'est ce qui m'a permis de

les voir et de vous en parler.

Je voudrais que cette histoire du vaudevilliste chassé de chez lui par

ses meubles servît de leçon à ceux de mes contemporains qui ont la

rage des mobiliers artistiques... Je suis sévère; mais c'est qu'aussi

il y a des choses par trop pénibles! Quand on a une cheminée féodale,

comme dans l'hôtel en question, on n'y fourre pas des boutons de

sonnerie électrique! et quand on y entasse des chênes, on les allume,

monsieur! On ne laisse pas la poussière les recouvrir et on ne met

pas, devant l'âtre seigneurial, un misérable choubersky!

* * * * *

Paris, 28 novembre.

_À feu le duc de Saint-Simon._

Voulez-vous savoir, monsieur, où en est aujourd'hui la noblesse de

France, cette noblesse pour les droits et l'intégrité de laquelle vous

avez tant lutté, tant écumé de colère, entassé tant d'épithètes

forcenées et de métaphores incohérentes, mais admirables?

Un «grand mariage» doit être célébré ces jours-ci: un vrai duc, un

descendant non point de ducs à brevet, mais de ducs et pairs, épouse

la fille d'une vraie duchesse. Voilà qui est bien. Un duc qui n'épouse

pas la fille d'un banquier juif, cela est rare en ce temps-ci, et

cela excite presque un étonnement respectueux... Mais si vous saviez

jusqu'où sont descendues, au temps où nous vivons, les façons des

gentilshommes!

Non seulement, monsieur, les cadeaux offerts à la fiancée sont étalés

dans les salons grands ouverts comme dans une boutique foraine, et les

folliculaires même et les plus minces grimauds sont invités à les

voir, mais la liste de ces objets a été imprimée tout du long dans les

gazettes, avec les noms des donateurs, comme pour faire le public juge

de leur générosité et exciter par là leur émulation!

Et notez, monsieur, que ceci n'a pu être fait par surprise.

L'inventaire est de quatre cents lignes environ et remplit deux

colonnes entières de journal. Il faut ou que la noble famille ait pris

la peine de le dicter à quelque reporter, ou qu'elle l'ait communiqué

elle-même aux feuilles publiques.

N'est-ce pas une grande pitié?

Passe encore, monsieur, si cette exhibition était magnifique et

vraiment digne des grands seigneurs qui prétendent en régaler la

foule. Mais quelqu'un qui y est allé voir, ayant «suivi le monde»,

m'assure que presque tous les objets qui figurent là semblent sortis

des mêmes magasins de bimbeloterie. C'est du bon article de Paris. Il

y a une demi-douzaine de crayons, autant de buvards, un tire-boutons,

une boîte à timbres et douze encriers. Mais vous n'y découvrirez ni

une carafe de Gallé, ni un émail de Soyer, ni une statuette de Rodin.

Ô le médiocre et le banal étalage! Nos gentilshommes eurent pourtant,

autrefois, de l'initiative et du goût en ces matières. Mais la

noblesse est morte, monsieur. Et il n'y a plus que des roturiers comme

moi qui conçoivent quel élégant déclin elle aurait pu avoir si elle

avait voulu.

* * * * *

Paris, 1er décembre.

Je suis, je vous assure, un démocrate respectueux et doux; je voudrais

aimer tout le passé de la France, tous ses rois, toute sa vieille

noblesse. Comme je cherche ce qu'il put y avoir de vertu et de

désintéressement chez quelques-uns des hommes qui firent la Terreur,

ainsi je serais bien aise qu'on me montrât ce qu'il y eut, sans doute,

chez les émigrés, de générosité et de _loyalisme_. Mais les faits se

permettent souvent de résister à nos plus pieux désirs, et c'est une

impitoyable chose que l'histoire.

M. Ernest Daudet continue sa curieuse histoire de l'émigration. Après

l'avoir prise par sa fin, il revient à ses commencements et nous donne

un volume intitulé: _Coblentz_. M. Ernest Daudet n'est certes pas un

révolutionnaire ni un démagogue. Or voilà que, sans nul parti pris,

ayant plutôt, à l'origine, quelque sympathie en réserve pour les

émigrés, ou du moins le désir de les trouver dignes d'intérêt et

d'estime, il a, comme malgré lui, écrit sur eux, rien qu'avec des

documents émanés d'eux, un livre terrible, écrasant pour leur mémoire,

qui est une condamnation définitive et, je crois, sans appel possible.

«Incapacité ... présomption ... folles tentatives ... imprudence

criminelle», tels sont les mots qui reviennent sans cesse sous la

plume de M. Ernest Daudet. À un moment, après avoir cité une lettre du

comte de Provence, il ajoute: «Cette lettre est _abominable_. Elle

résume toutes les haines, tous les préjugés, toutes les exigences des

émigrés.» Et ailleurs: «On peut dire que, jusqu'à sa mort, le roi

n'eut pas de pire ennemi que les émigrés et qu'ils furent les

principaux auteurs de ses maux.»

Tout le livre est la démonstration détaillée de cette phrase. Une

vérité en ressort, que l'on soupçonnait sans doute, mais qui n'avait

jamais été établie avec cette force: c'est qu'en effet les vrais

meurtriers de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ce sont les deux

frères du roi et ce sont ses bons gentilshommes. «Caïn! Caïn!»

s'écriait un jour la reine en parlant du comte de Provence.

Nous comprenons que les nobles aient pu préférer la royauté à la

patrie, ou plutôt confondre la patrie avec la royauté, et qu'ils aient

cru pouvoir combattre la Révolution sans combattre la France. Mais à

une condition expresse: ils devaient se montrer alors d'autant plus

scrupuleusement soumis au roi et d'autant plus étroitement attachés à

sa personne. Car, si, rebelles à la France révolutionnaire, ils

étaient également rebelles au roi, on ne voit plus de quel droit ou de

quel principe supérieur ils pouvaient se réclamer.

Or, non seulement ils désobéissent chaque jour au roi, mais ils

parlent de lui avec insolence, avec mépris, presque avec outrage. Ils

n'ont plus qu'un sentiment: la haine de qui leur a pris leurs biens et

arraché leurs privilèges, le désir furieux de reprendre tout cela et

de tirer vengeance de leurs ennemis. Rien de plus. Et, à coup sûr,

cela est humain, mais cela est misérablement humain. Il est permis

d'être très dur pour l'émigration, parce que, au fond, et sauf des

exceptions que l'on pourrait compter, l'émigration eut l'âme médiocre

et, parfois, elle l'eut basse.

On haïrait ces exilés impies s'ils n'étaient, après tout, fort à

plaindre. La plupart des souverains d'Europe les rebutent durement

parce qu'ils sont insupportables, mais aussi parce qu'ils sont

malheureux. L'argent leur manque; ils font tous les métiers pour

vivre. Ces misères et cette bohème de l'émigration, M. Ernest Daudet

nous les décrit dans un bien amusant chapitre. Il a fait, lui aussi, à

sa façon (et cette façon est claire, sincère et vivante), ses _Rois en

exil_.

* * * * *

Paris, 27 décembre 1889.

Ma chère cousine,

J'ai vu récemment _Léna_, drame tiré d'un roman anglais par un

comédien français et par une dame hollandaise, dont l'action se passe

dans la banlieue de Londres, à Monaco et en Écosse, et qui est joué

par des comédiens dont les uns reviennent d'Amérique, le jeune premier

de Pétersbourg et la grande jeune première de partout.

Les journaux vous ont dit que Mme Sarah Bernhardt mourait

merveilleusement. C'est vrai. Mme Sarah Bernhardt est, au théâtre, une

grande réaliste, j'entends une réaliste qui garde le souci de la

beauté. Dans les autres actes, elle est énervante. Elle psalmodie son

rôle du ton d'une petite communiante de dix ans qui récite les

_Voeux_. Est-ce habitude de «déblayer» pour des publics qui ne savent

point le français? Je crois plutôt qu'à force d'exprimer des

sentiments violents, de mimer les drames sanguinaires de M. Sardou, de

jouer les scènes où l'on crie, où l'on se roule par terre, où l'on est

torturé, où l'on tue, où l'on se tue, où l'on est tué, Mme S.

Bernhardt a perdu la faculté de comprendre et de traduire les

sentiments moyens, ceux de la vie de tous les jours. Elle n'est

entièrement elle-même que lorsqu'elle tue ou lorsqu'elle meurt. Elle

n'est plus que l'incomparable actrice des derniers actes, des

dénouements sinistres et rouges.

Je me demandais, à ce propos, quel peut bien être, au milieu de la vie

extraordinaire qu'elle mène depuis dix ans, l'état d'esprit de cette

originale personne. Songez qu'elle a connu la gloire énorme, concrète,

enivrante, affolante, la gloire des conquérants et des césars. On lui

a fait, et dans tous les pays, des réceptions qu'on ne fait point aux

rois. Elle a eu ce que n'auront jamais les princes de la pensée. Elle

a dû croire, à certaines heures, qu'elle pouvait tout ce qu'elle

voulait. L'absence de toute résistance autour d'elle, les servilités

qui l'environnent, l'universalité des acclamations, le mensonge de la

scène devenu à la longue plus vrai pour elle que la réalité même, la

conscience d'être _unique_ au monde ... je suis tenté de croire que

tout cela a fort bien pu créer en elle ce que nous appellerons--si

vous le voulez bien, ma cousine,--l'état d'esprit néronien,

c'est-à-dire l'oubli des conditions ordinaires de la vie humaine, le

caprice incessant, monstrueux et stérile dans l'incurable ennui, et

peut-être, qui sait? des désirs de cruauté, pour rien, pour éprouver

sa puissance--ou pour changer. Très sérieusement, si cette charmante

femme a un peu d'étoffe (ce que j'ignore), son âme pourrait bien

être, dans le monde rétréci où nous vivons, ce que nous avons de plus

semblable à l'âme du chimérique Héliogabale ou de Théodora la

chercheuse.

Mais non, je la flatte: car, toute-puissante par un côté, la pauvre

impératrice a un maître: le public. Là est la limite du

néronisme--virtuel, d'ailleurs, ou même purement hypothétique--de Mme

Sarah Bernhardt. Il faut que Théodora apprenne ses rôles, il faut

qu'elle les répète; et je vous assure que cela est dur. Un de mes

amis, qui est vaudevilliste, m'emmenait l'an dernier à ces

répétitions: j'ai admiré le courage et la patience des comédiens, et

j'ai compris la grande misère du métier qu'ils font. Quand l'heure est

venue, celle pour qui les Suédois ont semé de roses les vagues de la

Baltique et sous les pieds de qui les Péruviens étalaient leurs habits

et leurs manteaux, doit obéir comme les camarades à l'appel du

régisseur. Là est son salut, et ce qui l'empêche de perdre pied. Et

cela met tout de même un peu de différence entre elle et le divin

Domitius.

Mais, c'est égal, je voudrais bien savoir ce qui se passe sous sa

tignasse qui fut noire et qui est rousse. Comment se voit-elle?

Comment le monde lui apparaît-il? Que sent-elle? Que pense-t-elle?

Rien, peut-être... Ah! ma cousine, remercions Dieu, qui nous condamna

aux voies communes et ne fit point de nous des phénomènes.

* * * * *

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 80 / 100 题