Je ne pense pas que les sept mille citoyens qui vous ont donné leurs
suffrages aient lu les livres par lesquels vous avez perverti ce
pauvre Paul Bourget. Mais sans doute ceux qui, d'aventure, en ont
entendu parler ont cru, sur la foi du titre, que _Sous l'oeil des
barbares_ était un opuscule patriotique, et _Un homme libre_ une
brochure éminemment républicaine.
Pour moi, bien que j'aie toujours été aussi anti-boulangiste que
possible, pour des raisons très simples qui me paraissent très fortes
et qui n'ont rien de littéraire, je prends aisément mon parti de votre
succès, par amitié pour vous et principalement par curiosité; et je
sens que je vous suivrai, dans votre nouvelle carrière, avec le plus
vif intérêt.
J'ai bien été un peu surpris, tout d'abord, de votre sympathie pour
un homme de qui devaient vous détourner, semble-t-il, votre grande
distinction morale et votre extrême raffinement intellectuel. Je ne
croyais pas non plus, quand j'ai lu vos premiers écrits, que la
politique pût jamais tenter un artiste aussi délicat et aussi
dédaigneux que vous. Mais, en y réfléchissant, je vois que vous êtes
parfaitement logique. Vous rêviez, dans votre _Homme libre_, la vie
d'action, qui vous permettrait de faire sur les autres et sur vous un
plus grand nombre d'expériences et, par là, de multiplier vos
plaisirs. Vous avez pris, pour y arriver, la voie la plus rapide.
Peut-être, d'ailleurs, éprouviez-vous déjà ce «besoin de
déconsidération» que vous louez si fort dans votre méditation
ignatienne sur Benjamin Constant.
Votre aventure n'est point commune. Je ne prétends pas qu'il n'y ait
jamais eu que des illettrés dans les Chambres françaises. Mais ce sera
assurément la première fois qu'on verra entrer au Parlement, et dans
un âge aussi tendre, un député d'une littérature si spéciale et si
ésotérique.
Et j'en suis bien aise, car il vous arrivera infailliblement de deux
choses l'une:
Ou bien vous resterez ce que vous êtes: un humoriste quelquefois
exquis. Après l'ironie écrite, vous pratiquerez l'ironie en action.
Cela ne m'inquiète pas, car je suis sûr que vous saurez vous arrêter
où il faut dans votre manie d'expériences, et que ce seront vos
collègues, jamais votre pays, qui en feront les frais. J'en ai pour
garant, dans _Un homme libre_, cette étude fine et secrètement
attendrie sur la Lorraine, que M. Ernest Lavisse considère comme un
excellent morceau de psychologie historique. Votre esprit s'enrichira
d'observations dont votre talent profitera; et, si vous transportez à
la tribune votre style et vos idées d'ultra-renaniste et de
néo-dilettante, on ne s'ennuiera pas tous les jours aux
Folies-Bourbon.
Ou bien ... ou bien vous valez moins que je n'avais cru, et alors vous
finirez par être comme les autres. Insensiblement la politique agira
sur vous. Vous prendrez goût aux petites intrigues de couloir. Vous
deviendrez brouillon, vaniteux et cupide. Votre esprit, loin de
s'élargir par des expériences nouvelles, ira se rétrécissant. Votre
ironie supérieure se tournera en blague chétive; ou peut-être, au
contraire, deviendrez-vous emphatique et solennel. Bref, vous vous
abêtirez peu à peu. Vous n'aurez plus de style, et vous en viendrez à
employer couramment, dans vos discours, le mot «agissement», cauchemar
de Bergerat.
Et ce sera encore plus drôle.
Mais, dans l'un et l'autre cas, je suis certain que vous m'amuserez
et, à cause de cela, je vous envoie tous mes compliments.
* * * * *
Paris, 14 octobre.
Le tsar a répondu en français au toast que l'empereur Guillaume II lui
avait porté en allemand. Certes, l'événement n'est pas considérable,
et il n'y a presque aucune conséquence à en tirer. Mais, pourquoi ne
pas l'avouer? ce rien nous a fait grand plaisir.
Que ce soit intérêt, espoir caché, sympathie naturelle, admiration
toute chaude pour une littérature récemment révélée, ce qui est sûr,
c'est que nous aimons la Russie. Nous la connaissons, sans doute, très
mal, mais nous l'aimons. Et alors, malgré nous, nous attendons un peu
de retour. Et notre ingénuité est telle que nous sommes tentés de
prendre pour une marque indirecte et secrète d'amitié pour nous ce qui
n'implique peut-être, chez le tsar, que le respect d'une très ancienne
tradition.
Le français est, depuis plusieurs siècles, la langue des relations
internationales. Cela prouve que nous sommes un très vieux peuple, et
qui fut puissant par l'action et par la parole. L'avenir est promis,
dit-on, à des peuples plus jeunes, mais nous avons un long et beau
passé. Notre démocratie possède de plus anciens titres de noblesse que
les monarchies absolues. Or, au fond, nous y tenons beaucoup, à ces
titres, et nous en sommes très fiers,--fiers comme des rois.
Et ainsi, le tsar ne saurait échapper à notre reconnaissance. Nous
avons beau savoir qu'il n'a rien fait de surprenant ni d'étrange en se
rappelant que notre langue est encore, dans la politique, la langue
européenne: nous lui savons gré de s'en être souvenu, et de s'en être
souvenu si à propos. Nous sommes touchés que les seuls mots français
qu'on ait entendus ces jours-ci dans une cour où notre langue est,
dit-on, soigneusement pourchassée, et jusque sur les menus des dîners
de gala, aient été prononcés par l'empereur de toutes les Russies.
Cela chatouille notre fierté et, si vous voulez, notre vanité
nationale dans ce qu'elle a de plus innocent, de plus légitime, de
moins agressif. Pour ces raisons, et pour d'autres encore que le tsar
connaît mieux que nous, ce qu'il a fait là nous a paru tout à fait
spirituel.
* * * * *
Paris, 15 octobre.
Il faut, ma cousine, que vous ayez aujourd'hui (qui est jour de terme)
une pensée compatissante pour les honnêtes gens qui déménagent, car
c'est là un grand ennui.
J'en sais quelque chose, étant moi-même un de ces malheureux. Ce
déplacement de mes humbles pénates m'apparaît comme un événement
considérable et qui bouleverse mon existence. J'étais fait à mon
logis, à ma rue, à mon quartier. Je savais, chez moi, où trouver
chaque objet. De là, une grande quiétude d'esprit et une sérieuse
économie de mouvements. Puis, j'avais _ma_ marchande de journaux,
_mon_ bureau de tabac, _mon_ bureau de poste, _ma_ station de
voitures. Partout des figures de connaissance, devenues des figures
amies. Je regrette tout cela; je regrette les habitudes de mes yeux.
Il n'est point de départ, même pour l'Atlantide, qui ne soit
mélancolique.
Changer de quartier à Paris, c'est se transporter d'une ville dans une
autre. C'est toute une vie nouvelle qu'il me faudra apprendre
lentement. Et peut-être deviendrai-je aussi un homme nouveau. Les
quartiers façonnent leurs habitants. Il y a quelques années, quand je
perchais non loin du boulevard Saint-Michel, j'étais à la fois ingénu
et bohème. Ensuite, ayant passé les ponts et vivant au centre de
Paris, j'ai acquis, à ce que je crois, un peu de sens pratique et de
sagesse égoïste et, autant que ma simplicité me le permettait,
d'utiles notions sur la vie parisienne. Le quartier que je vais
maintenant habiter est calme et opulent (car on peut être pauvre et
demeurer dans une rue riche). Je n'y ai point vu de brasseries. Il est
probable que mes habitudes s'en ressentiront. Je serai moins souvent
dans la rue. Peut-être voudrai-je vivre avec plus de confort; et qui
sait si la turlutaine des «objets d'art» ne me viendra pas, ou le
désir de ressembler un peu plus aux «gens du monde»?... Tout arrive,
hélas!
Et peut-être aussi ces transformations que j'ai notées ou que je
prévois sont-elles le triste effet des années autant que des
déménagements...
* * * * *
Paris, 18 octobre.
... Toute réflexion faite, l'Exposition est encore plus belle par ces
jours d'automne.
Sans doute la mélancolie des feuilles qui tombent et du ciel rouillé
étonne d'abord un peu dans cette artificielle cité des fêtes, car il
ne semble pas que ce qu'on va chercher au Champ-de-Mars, ce soit un
endroit pour rêver et pour se réciter les vers de Lamartine:
Salut, bois couronné d'un reste de verdure,
Feuillages jaunissants sur les gazons épars!...
(On a soin d'ailleurs de ratisser chaque matin les feuilles mortes.)
Mais je ne sais si, après tout, la somptueuse tristesse de l'automne
ne fait pas, à la cité bleue, une parure plus harmonieuse que celle du
frais printemps ou du flamboyant été.
Car voici que les architectures de faïence et de métal, moins neuves,
ont un éclat moins cru. Les couleurs se sont adoucies et fondues. Il
y a maintenant, des jardins au palais, de délicieux rappels de tons.
Le brun rouge de la tour, les chamarrures d'or roux du dôme central,
les jaunes et les roses apaisés des céramiques répondent aux brocarts
et aux ors sombres ou clairs des feuillages mordus par le froid. Et
les deux dômes bleus sont d'un bleu pâle comme l'azur frileux des
dernières matinées.
Je vois une autre harmonie encore entre l'automne et l'Exposition. Les
richesses étalées dans les galeries des palais bleus et roux, ne
sont-ce pas les productions de l'automne des peuples? Ces merveilles
de la civilisation industrielle, ces machines ingénieuses, mues par la
vapeur, à la fois servantes des hommes et mangeuses de vies humaines,
ces recherches de commodité et de confort, ces mille inventions d'un
luxe minutieux et tourmenté, ces oeuvres d'art où cherchent à
s'exprimer des âmes fines, inquiètes et tristes, tout cela suppose un
long passé de science et d'art, tout cela est l'effort ou l'amusement
d'une humanité entrée déjà dans son arrière-saison. Et ainsi la livrée
d'automne est peut-être ce qui convient le mieux à ces fêtes où les
races célèbrent les labeurs savants de leur maturité.
Hélas! nous ne verrons pas l'Exposition en livrée d'hiver.
* * * * *
Paris, 26 octobre.
J'arrive de Bruxelles, où je crois avoir vu un homme heureux, et qui
mérite de l'être. Comme l'une et l'autre chose sont fort rares, et
comme la réunion des deux est un hasard absolument merveilleux et
extravagant, je vous fais part tout de suite de ma découverte.
C'est de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, le scrupuleux
auteur de l'_Histoire des oeuvres de Théophile Gautier_, que j'entends
vous parler. Il est, selon toute apparence, l'homme du monde qui
possède la plus belle et la plus riche collection de manuscrits
autographes des grands écrivains contemporains. Et la plupart de ces
manuscrits sont inédits. J'ai vu, j'ai touché, avec respect, avec
émotion. Et ce ne sont pas de maigres portefeuilles courant l'un après
l'autre; ce sont, dans une vaste bibliothèque si bien disposée pour
l'étude qu'on y voudrait vivre et mourir, des manuscrits à pleins
cartons, et des cartons à pleines caisses ou à pleins casiers.
Il y a là, entre autres curiosités sans prix, un _Cromwell_ en cinq
actes et en vers, écrit par Balzac à vingt-quatre ans, une comédie du
même en cinq actes et en prose, plusieurs nouvelles, des commencements
de romans, des brassées de lettres à la comtesse Hanska; bref, de
quoi faire cinq ou six volumes d'oeuvres inédites. Il y a des protêts
et des exploits d'huissiers par centaines, toute l'histoire, en papier
timbré, des dettes de Balzac. Il y a un mémoire de serrurier qui nous
apprend que Balzac, rentrant chez lui pour la première fois après son
mariage... Mais j'ai promis de ne rien révéler. Il y a une facture
d'orfèvre où nous voyons que la pomme de la fameuse canne... Mais M.
de Lovenjoul m'a fait jurer de ne rien dire. Il a des lettres de
Musset à George Sand et de George Sand à Musset où il apparaît
clairement que... Mais je suis honnête homme, vous ne tirerez pas de
moi un seul mot de plus.
(Et il y a une lettre écrite par Balzac à l'âge de dix ans, où il
assure à sa mère «qu'il se frotte les dents avec son mouchoir comme
elle le lui a recommandé». Tant pis! je trahis ce secret-là.)
M. de Lovenjoul est heureux, vous ai-je dit. Je l'ai été, moi, pendant
l'heure trop courte où j'ai pu tenir entre mes doigts, sur ces
feuilles jaunies, un peu de la vie quotidienne et familière, de la vie
toute nue et toute franche de quelques-uns des esprits que j'aime ou
que j'admire le plus. Quels plaisirs ne doit-il pas éprouver, lui qui
ne les quitte pas, qui vit avec eux, et dans une intimité si secrète
qu'il connaît sur eux des choses insoupçonnées.
Et ces joies, il les mérite, car nul bénédictin n'a plus travaillé
que lui. Tout est étiqueté, catalogué, classé par ordre chronologique.
Un prodige ininterrompu de patience et d'ingéniosité, telle est la vie
de M. de Lovenjoul. Et quelle persévérance, quelle ténacité il lui a
fallu pour assembler de telles merveilles! Tous les moyens ont dû lui
être bons pour cela. Pendant des années, il a dû, sinistrement,
guetter des morts... Pourtant, il m'a affirmé qu'il n'était jamais
allé jusqu'au crime...
C'est plutôt maintenant qu'il est en train de devenir un grand
coupable. Ces chers manuscrits, il les aime tant qu'il voudrait les
éditer tous lui-même, ce qui est impossible, car «ils sont trop!» Je
crois d'ailleurs qu'il n'a aucune hâte, au fond, de les livrer au
grand jour. Et c'est cela qui est mal, très mal. Je le supplie d'y
réfléchir. Son devoir évident est de s'adjoindre une petite brigade
d'élèves de l'École normale ou de l'École des hautes études, et de
tirer tout cela au clair et, vite, de tout publier; bref, de se donner
un peu de peine pour notre plaisir... Un collectionneur égoïste n'est
qu'un receleur distingué. Parfaitement!
* * * * *
Paris, 31 octobre.
Hier soir, 30 octobre, au théâtre du Gymnase, la langue française
s'est enrichie d'une locution nouvelle qui est sûre de faire son
chemin et qui, pour commencer, a eu grand succès dans les couloirs,
pendant les entr'actes.
Les origines de cette locution, on les retrouverait dans une vieille
image chère à la poésie élégiaque. Je ne vous rappellerai que cette
strophe de Lamartine:
Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour?
Si le temps est un océan et s'il y passe des barques d'amoureux, il
peut donc y passer aussi des navires ou, en style moins noble, des
bateaux.
Ces bateaux, ce sont les générations humaines.
Vous avez maintenant toutes les clartés qu'il faut pour bien entendre
des phrases comme celle-ci:
--Voilà comme nous sommes dans mon bateau. Plus de préjugés! Plus
rien! Ça embarrasse, les colis.
Ou bien:
--Vois-tu mon cher, nous ne sommes pas du même bateau.
Ou encore:
--Papa? Ah! le pauvre homme, il est d'un trop vieux bateau pour ça!
Si Paul Astier n'ose pas aller jusqu'au bout de son crime, c'est
qu'au fond il n'est pas du bon bateau, du vrai bateau, du dernier
bateau, celui des petits _struggleforlifers_ de vingt ans. Il n'est
que de l'avant-dernier, celui des _struggleforlifers_ de trente à
trente-cinq ans.
Elle est amusante, cette vieille image ainsi renouvelée par un homme
qui a le génie du pittoresque.
On les voit à la queue leu leu, tout le long du fleuve des âges, ces
navires qui portent les générations successives et qui, par leur
construction même, leur aspect et leur allure, expriment quelque chose
de l'âme et des moeurs des passagers: le bateau d'aujourd'hui, net,
lisse, à vapeur, en acier, tout à l'utile,--le haut vaisseau royal,
majestueux et lourd, chargé d'ornements et de dorures,--la trirème
antique, élégante comme un beau vase et berçant à sa proue une sirène
couronnée de fleurs ... et ainsi de suite jusqu'à l'arche de Noé, le
plus vieux des bateaux et le plus innocent, parce qu'il est celui qui
contient le plus de bêtes.
* * * * *
Paris, 5 novembre.
Hier, dans une maison où j'étais, on parlait de la _Lutte pour la vie_
et l'on discutait la scène du verre empoisonné.
Une femme se mit à dire:
«Qu'est-ce que ce struggleforlifeur ou struggleur for life en carton
qui, au moment de faire son coup, se trouble, pâlit, ne se domine
plus, crie involontairement comme une femmelette nerveuse, puis
s'effondre en demandant pardon d'avoir été méchant?
«Voici comment j'aurais, moi, conçu la scène.
«Paul Astier apporte le verre d'eau et, très calme, le tend à la
duchesse. Elle a compris. Elle prend ce verre et le pose sur la table,
mais sans le lâcher. Puis, comme si elle oubliait de boire, elle se
met à parler de choses insignifiantes ... du monocle d'Herscher ou de
la toilette de Mme de Rocanère... Cela, pendant plusieurs minutes.
(Plus cela durera, plus l'effet sera grand.) Et, tout en conversant
ainsi de l'air le plus tranquille du monde, elle regarde Astier dans
les yeux... Il ne bronche pas. Seulement il trouve le temps long et,
malgré lui, ses yeux se portent sur le verre... Ah ça! est-ce que la
vieille ne va pas boire à la fin?
«... Lentement, d'un geste indifférent et en suivant la causerie
commencée, la duchesse se décide à approcher le verre de ses lèvres...
Rien! Paul Astier n'a pas bougé...
«Alors elle remet le verre sur la table, se redresse et éclate:--Ah!
misérable! tu m'aurais laissé boire, n'est-ce pas? Etc... Je vais
appeler, et montrer à tout le monde qui tu es!...
«Mais lui, beau joueur:--Soit!... c'est la cour d'assises.
«Elle n'avait pas pensé à cela. La cour d'assises? la prison?
l'échafaud, peut-être? Non, pas cela! non!... Elle jette le verre:--Je
te sauve; et je vais te délivrer de moi... Car tu recommencerais, j'en
suis sûr... Tu l'auras donc, ton divorce. Etc...
«Le reste comme au Gymnase.»
Ainsi parla la dame...
* * * * *
Paris, 7 novembre.
C'est fini. On l'a fermée hier: cela est triste. Car, bien que je sois
allé la voir trente ou quarante fois, je ne l'ai pas vue. Personne ne
l'a vue: il y avait trop de monde.
Je songe tout à coup, et j'éprouve en y songeant le tragique sentiment
de l'irréparable, que je n'ai jamais été sur le pont roulant de la
galerie des machines et que j'ai même oublié de monter au balcon du
dôme central. Il y a une quantité de petits pavillons, de baraques
pittoresques, d'édicules exotiques où l'on voyait sans doute des
choses merveilleuses et où je ne suis jamais entré, parce que je n'ai
pas la vertu qu'il faut pour faire la queue. Personne ne l'a vue, vous
dis-je, votre Exposition! personne, excepté les pauvres, les résignés,
ceux qui sont patients, ceux qui savent attendre. Et cela est très
bien ainsi.
Hier, dernier jour, je voulais revoir d'abord les choses que j'avais
aimées, puis me mettre en quête de celles que je n'avais pas vues et
réparer un peu mes oublis ou mes paresses... Mais la foule était d'une
densité plus cruelle encore que les autres fois. Alors j'ai cherché
des coins paisibles. J'en ai trouvé! Je me suis reposé dans une grande
salle pareille à un ouvroir protestant, où sont exposées des dentelles
et où des dames affables causent discrètement. C'est le pavillon
Dillmont... J'ai été bien tranquille aussi dans une salle où l'on voit
des casseroles de cuivre et des robinets. Enfin, je n'ai pas été trop
dérangé non plus dans un petit coin du pavillon du gaz, où j'ai vu une
amusante collection de tous les anciens ustensiles d'éclairage, lampes
grecques et romaines, chandeliers rébarbatifs et torchères du moyen
âge, lampes naïves et flambeaux des derniers siècles, etc... J'ai
remarqué une exquise petite lampe antique, en forme de pied, l'orteil
relevé et percé pour laisser passer la mèche. Ç'a été ma suprême
découverte.
... Une dernière fois, la cité féerique nous est apparue dans un
immense et surnaturel flamboiement! Puis, tout est rentré dans la
nuit. Et nous sommes au lendemain d'un rêve.
Rêve bienfaisant? Oui, certes. L'Exposition nous a fait croire à notre
propre renaissance. Elle a présenté à nos yeux de vives et brillantes
images de paix et de fraternité humaine. Elle a été la fête magnifique
du travail.
Mais, justement, les jours de fête on ne travaille pas, et il est dur,
ensuite, de s'y remettre. Puis, les lendemains de rêve sont dangereux.
On se heurte de nouveau à la réalité, on la trouve plus rude
qu'auparavant, et l'on s'irrite... Et il arrive ainsi qu'en exaltant
notre espoir, mais sans nous apporter plus de vertu, la fête de la
paix sème en nous des germes de guerre. Rappelons-nous ce qui suivit
la délicieuse et sublime fête de la Fédération de 1790, et soyons les
gardiens vigilants de nos propres coeurs.
* * * * *
Paris, 10 novembre.
Je me suis trouvé par hasard à ce dîner du _Journal des Débats_ où M.
Léon Say a dit de si bonnes choses.
C'est la première fois que je l'entendais parler. Son éloquence est
très particulière. Elle est uniquement faite de clarté et de
placidité. J'imagine que, auprès de M. Say, Thiers était un pur
lyrique et que Dufaure semblait pindariser. C'est une causerie lente
et posée; le ton est modeste et uni, le geste rare; le mouvement n'est
que dans les idées. À peine, çà et là, une inflexion imperceptiblement
railleuse. Rien de moins oratoire, mais rien de plus persuasif ni qui
inspire plus de confiance... Il faut ajouter qu'un nom illustre, une
très grande fortune, un long et brillant passé politique,--ce sont de
ces choses qui permettent la simplicité et qui donnent à cette
simplicité un assez bon air. Puis, on sent bien ici que l'orateur est
désintéressé, que son passé et ses moyens le lui permettent; que, s'il
peut avoir de hautes et légitimes ambitions, il n'a point de fringale;
qu'il est à peu près exempt de la tentation de subordonner l'utilité
publique à son propre intérêt, et qu'il est donc dans les meilleures
conditions pourvoir le vrai et pour le dire... Bref, j'ai connu
clairement, en écoutant ces phrases paisibles d'un monsieur tout à
fait dépourvu d'emphase, ce que c'est que «l'autorité» chez un
orateur.
Une phrase de ce discours m'a frappé entre beaucoup d'autres: «Nous
avons une grande nouveauté à vous montrer durant cette législature:
_des hommes qui sont eux-mêmes_, et cette nouveauté seule est
peut-être appelée à produire de grands effets.»
Être soi-même! Avoir son sentiment et son jugement à soi, et non pas
le jugement ni le sentiment des autres, professer une opinion parce
qu'on l'a, non parce que d'autres l'ont et parce que c'est l'opinion
présumée d'une circonscription électorale ou l'opinion affichée d'un
groupe parlementaire... Ah! si nos représentants pouvaient faire cela!
Si chacun d'eux pouvait penser tout, seul et agir selon qu'il a
pensé!... Ne dites point qu'il y aurait alors autant d'opinions que de
têtes. Il n'y a guère plus de deux ou trois grandes façons de juger et
de sentir en politique. Les esprits finiraient donc par se ranger en
un petit nombre de catégories. Mais ils s'y rangeraient spontanément.
Au lieu des groupements artificiels d'autrefois, nous aurions des
groupements naturels; et chacun, étant plus sincère, travaillerait
mieux et de meilleur coeur.
Notez que ce qu'on demande ici à nos députés, ce n'est même pas d'être
plus vertueux, plus intelligents, plus désintéressés; c'est seulement
d'être un peu moins humbles, d'oser un peu interroger leur propre
expérience et leur propre conscience. S'ils faisaient ce petit effort,
nous aurions tout de suite une meilleure politique.
C'est comme en littérature. Si les jeunes gens ne copiaient point ce
qu'ils ont lu, s'ils voulaient être sincères et ne traduire que ce
qu'ils ont vu et senti, nous aurions de bien meilleurs livres.
Il y a pourtant une difficulté. «Être soi-même», cela est beau; mais,
pour être soi-même, il faut d'abord être quelque chose... Cette
réflexion me refroidit un peu sur la phrase de M. Léon Say.
* * * * *
G..., 12 novembre.
Les abords du palais Bourbon doivent être, à l'heure qu'il est, fort
tumultueux, et la journée sera, j'imagine, des plus intéressantes. Que
va-t-il se passer de l'un et de l'autre côté de l'enceinte si
consciencieusement fortifiée par M. Madier de Montjau?... Mais je suis
loin de Paris et n'aurai les nouvelles que demain. Laissez-moi donc,
tandis que je regarde tomber les dernières feuilles, vous entretenir
de choses paisibles et innocentes.
Justement, ce sont aussi des feuilles d'arrière-automne, ces _Poèmes
épars_, de mon respectable ami M. Édouard Grenier, que j'ai pris
avec moi pour faire le voyage. Lisez-les, ma cousine; lisez
particulièrement, dans ce livre d'un sage, les _Sonnets_ et les
_Rayons d'hiver_.
Il serait peut-être inexact de dire que M. Édouard Grenier est encore
jeune; mais il serait également faux de dire qu'il ne l'est plus. En
tous cas, il a imaginé une façon bien spirituelle de ne plus l'être.
Vous vous rappelez les beaux vers de Sully Prudhomme:
Viennent les ans! J'aspire à cet âge sauveur
Où mon sang coulera plus sage dans mes veines...
Le noble poète des _Épreuves_ songe qu'il sera un jour «affranchi du
baiser», et il ajoute avec une triste joie,--ah! si triste au fond:
Et vous! oh! quel poignard de ma poitrine ôté!
Femmes, quand du désir il n'y sera plus traces,
Et qu'alors je pourrai ne voir dans la beauté
Que le dépôt en vous du moule pur des races.
Eh bien, M. Grenier a su ne pas retirer tout à fait de son coeur
vieillissant le poignard cruel et délicieux. Que dis-je! C'est depuis
que les premiers «rayons d'hiver» ont touché son front qu'il a su se
faire un plus riche sérail. M. Grenier est le don Juan paternel des
amitiés féminines.
Les pâles amitiés remplacent les amours,
nous dit-il. Ne le croyez point: elles ne sont pas si pâles. Le
sentiment qu'il voue à ses amies est encore un peu l'amour. Il en
garde les formes extérieures, les caresses de langage et, si je puis
dire, la liturgie, et même, parfois, les inquiétudes, les vivacités,
les ardeurs. On devine, à certains passages, que le doux poète s'est
fait gronder, tout comme un jeune homme, par ses belles amies. Il
s'excuse, à plusieurs reprises, de la chaleur de ses adorations:
La nature m'a fait d'une argile trop tendre,
Et j'aime à me donner, même sans recevoir.
Mais, le plus souvent, il a l'adresse charmante de s'en tenir au rôle
de consolateur. Son amour, qui flatte sans effrayer, lui vaut du moins
des confidences d'une espèce particulière, la confidence des douleurs
qui viennent de l'amour. Les jeunes femmes sentent que son coeur est
tout à elles et l'en récompensent en lui parlant de leur propre
coeur...
... Hélas! toutes ou presque toutes,
Dans ce noble et charmant essaim,
Perdent leur sang à larges gouttes
Et portent une plaie au sein.
Pas une qui n'ait sa blessure:
L'une, après des jours triomphants,
De rien au monde n'est plus sûre;
L'autre a perdu tous ses enfants.
L'autre, encor si digne qu'on l'aime,
N'a rencontré qu'un coeur glacé;
Tout a trompé la quatrième
Dans le présent et le passé...
M. Édouard Grenier a trouvé ceci, d'être l'ami des heures
douloureuses, de ces heures où l'amitié s'attendrit et se livre au
point d'imiter un peu, au moins dans ce qu'ils ont de purement
sentimental, les abandons de l'amour. Comprenez-vous?
L'auteur des _Poèmes épars_ est donc un sage bien ingénieux. Nous
l'envions. Peut-être aussi envie-t-il ceux qui n'ont pas encore besoin
de tant d'ingéniosité?... De là la grâce mélancolique répandue sur ce
petit livre.
* * * * *
Paris, le 15 novembre.
Je viens de lire avec le plus vif intérêt une brochure anonyme: _La
Vérité sur Mgr Darboy_ (Gien, Paul Pigelet, éditeur). C'est la réponse
serrée, véhémente, spirituelle souvent et incisive, d'un prêtre
ultramontain à deux biographes de l'ancien archevêque de Paris: l'abbé
Guillermin et le cardinal Foulon.
Je ne puis analyser l'ouvrage ni en discuter le fond: la place me
manque, et sans doute la compétence. Mais je vous dirai l'impression
singulière que j'ai eue en le lisant. J'y ai senti à l'improviste quel
abîme (et principalement depuis le concile du Vatican) peut séparer la
pensée d'un honnête homme plutôt chrétien, comme je suppose que vous
êtes, de la pensée d'un prêtre catholique.
Sur les faits, il est impossible de n'être pas d'accord avec l'auteur
de la brochure. Il résulte évidemment des lettres de l'archevêque et
de Pie IX, et d'autres documents officiels, que Darboy a été le plus
décidé des gallicans; que, ayant nié la _juridiction ordinaire et
immédiate_ du pape sur le diocèse, il ne s'est jamais rétracté
formellement; «qu'il a toujours été du côté du gouvernement contre le
pape, contre le concile, contre l'Église, à l'archevêché, aux
Tuileries, au Sénat, à Rome comme à Paris». Lors donc que l'abbé X...
nous dit que Darboy n'a été qu'un diplomate et un grand fonctionnaire,
cela ne nous semble point si mal jugé. Même sa conclusion nous paraît
assez juste, à la malveillance près: «Si la chronologie fait tort à
Mgr Darboy en le nommant avant le cardinal Guibert et après le
cardinal Morlot, l'histoire le servira peut-être mieux en le plaçant
entre Noailles et Maury.»
Seulement ... il se trouve que les documents sur lesquels il appuie sa
très solide démonstration et qui ne lui inspirent, à lui, que
tristesse et que colère, nous rendent intéressante, ou même
sympathique, la figure de l'intelligent prélat, et que, tandis qu'il
croit l'accabler, il le sert auprès de nous.
«La grande préoccupation de cet évêque, nous dit-il en rapportant les
propres expressions de Darboy, est de former un épiscopat et, par
conséquent, un clergé _compact, unanime et marchant d'un même pas dans
le sens de son époque et de son pays_, et qui surtout ne soit pas
_trop dépendant_ de la cour de Rome, parce que _ç'a été la cause du
schisme religieuse du seizième siècle_.» Une autre fois, Darboy a osé
écrire, à propos de la nomination d'un évêque: «Ceux-là doivent être
préférés, toutes choses égales d'ailleurs, qui croient que la société
n'a pas moins besoin d'être consolée que d'être instruite, qu'il faut
la plaindre et la servir encore plus que la blâmer et la craindre...»
De telles paroles scandalisent l'auteur de la brochure. Il songe avec
épouvante que, «si l'Empire avait duré, si Mgr Darboy avait vécu,
l'Église de France se serait trouvée, une fois encore et malgré le
concile, sous la domination d'un semi-gallicanisme pratique,
parlementaire et régulier». Il constate enfin, et avec douleur, que
«Mgr Darboy a été plus chrétien que prêtre, plus prêtre qu'évêque, et
que le baptême avait laissé plus de traces dans son âme que le
sacrement de l'ordre».
Or, nous avons beau faire, tout cela ne nous effraye ni ne nous
chagrine. Chose inattendue et tout à fait curieuse, les sentiments que
les hommes d'esprit modéré et qui souhaitent la paix religieuse
voudraient rencontrer aujourd'hui chez ceux qui représentent au
Parlement la foi et les intérêts catholiques, ce sont précisément les
sentiments du grand-aumônier de Napoléon III.
Il est très vrai que Darboy fut surtout un politique et un honnête
homme. L'héroïsme même de sa mort fut tout humain, sans l'exaltation
des martyrs des premiers temps ou des missionnaires. Il mourut très
courageusement et très dignement, _parce qu'il le fallait_...
Je me souviens de l'avoir vu et entendu plusieurs fois, quand j'avais
de quinze à dix-sept ans. Il parlait avec une pureté et une abondance
merveilleuses et que je n'ai retrouvées, depuis, que chez Alfred
Fouillée. C'étaient des sermons de morale chrétienne, très généreuse
et très virile. Pas une fois il ne nous parla des dogmes.
Sans doute, d'autres questions encore que celle de l'infaillibilité du
pape lui semblaient «hérissées de difficultés théologiques et
historiques».
Au concile du Vatican, lorsque le secrétaire de l'assemblée annonça la
majorité en ces termes: _Fere omnes surrexerunt_, Darboy se pencha
vers son voisin, le cardinal Manning, et lui glissa dans l'oreille ce
calembour: «_Toutes les bêtes ont voté oui!... feræ omnes..._»
Je ne tire point de conclusion. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai
jamais rencontré visage plus profondément mélancolique, d'une
expression plus douloureuse, que celui de Darboy.
Qu'avait-il donc, l'archevêque de Paris?...
* * * * *
Paris, 21 novembre.
Il y a vraiment trop longtemps, ma cousine, que nous n'avons joué au
noble jeu des citations.
Dites-moi de qui sont ces deux vers:
Enfin, j'ai vu la Peste au sommet des collines
S'asseoir, comme un berger qui compte ses troupeaux.
L'image est ample et belle, mais n'est pas très précise. Un esprit
lucide et sec y trouverait à reprendre. La Peste, si on veut la
personnifier, n'est nullement, avec les victimes qu'elle entasse, dans
le même rapport que le berger avec son troupeau. À moins de dire
(mais le poète n'y a probablement pas songé) que le berger dénombre
ses moutons pour l'abattoir, comme la Peste dénombre les hommes pour
la mort?... La comparaison n'est donc pas d'une exactitude bien
scrupuleuse.
Mais, d'autre part, en faisant asseoir la Peste sur une colline, le
poète exprime très heureusement l'idée du fléau planant sur toute une
région; et, quant aux troupeaux de moutons (les voyez-vous qui
cheminent le soir en se serrant les uns contre les autres?), ils sont
là pour donner l'impression du foisonnement, de l'accumulation des
cadavres dans la ville pestiférée... En somme, l'image est grande, et
ce qu'elle a peut-être de vague et d'indéterminé en accroît encore la
magnificence. Ces deux vers ressemblent à de très beaux vers de
Lamartine.
Or, ils sont de Mlle Louise Michel.
* * * * *
Un mot d'enfant. Mag a cinq ans, et son frère en a trois. On leur a
donné un gros baba et un petit gâteau sec. Mag prend le baba et dit à
son frère, d'un air de charité angélique:
--Tiens! mange le joli petit! Moi, je mangerai le vilain gros.
Tout l'art de la diplomatie en une ligne!
* * * * *
Un mot de gamin. Je le tiens du docteur Félizet. Il avait soigné à
l'hôpital un gamin de dix ans, qui montrait de rares dispositions pour
le dessin et qui, sans avoir rien appris, crayonnait drôlement les
têtes de ses voisins ou les silhouettes des bonnes soeurs. Quand
l'enfant fut guéri, Félizet, qui l'avait pris en affection, lui
demanda:
--Est-ce que ça t'amuserait d'être peintre, de faire des tableaux?
--Peut-être bien, dit l'enfant; mais j'ai une autre idée.
--Et laquelle?
--Je voudrais être _livreur d'eau de Seltz_.
Être livreur d'eau de Seltz, c'est-à-dire descendre les rues au grand
trot en faisant claquer son fouet, parmi le branlebas des siphons
secoués... Comprenez-vous quelle ivresse!
* * * * *
Paris, 25 novembre.
Un vestibule de château féodal gardé par quatre armures vides tenant
des lances et des hallebardes; un retable en bois sculpté et colorié,
qui représente Jésus portant sa croix; de vieux saints en bois; des
tapisseries de haute lisse; un large escalier de pierre; des portes de
fer; une salle immense éclairée par des vitraux; une cheminée de la
_Légende des siècles_, dans laquelle un fagot tout entier et trois ou
quatre troncs d'arbre reposent sur les landiers de fer; d'autres
saints en bois, des stalles, un lutrin; des meubles ouvragés comme le
portail de Notre-Dame, lourds, massifs et noirs, et qu'on dirait
façonnés pour Roland ou pour Eviradnus; une chambre à coucher
purpurine; un lit carré, un lit royal, en fer et en noyer (pour
changer un peu); partout du chêne sculpté et du fer forgé;
l'assemblage de meubles le plus majestueux, le plus imposant, le plus
lugubre, le plus sinistre; un mobilier de cathédrale dans la salle des
gardes d'un château historique.
Ce que je vous décris là? C'est la maison et c'est le mobilier d'un
vaudevilliste.
D'un vaudevilliste de beaucoup de gaieté et, parfois, de beaucoup
d'esprit, qui, depuis vingt-cinq ou trente ans, fournit au _Figaro_
des facéties presque quotidiennes, et des vaudevilles et des opérettes
aux plus joyeux théâtres du boulevard.
C'est sans doute pour cela qu'il est triste et que, ayant à s'arranger
un intérieur, il a conçu et réalisé un musée de Cluny poussé au
sombre. Il se reposait ainsi de sa gaieté professionnelle. Ou
peut-être notre vaudevilliste avait-il entendu dire que tous nos
grands comiques portaient en eux une mélancolie secrète et a-t-il cru
qu'il seyait de les imiter du moins en cela.
Mais le malheureux avait trop présumé de ses forces. Il n'a pu
supporter longtemps la tristesse accablante des objets majestueux dont
il vivait entouré. Ces meubles qu'il a eu tant de peine à découvrir et
à rassembler lui font peur à présent. Il n'en veut plus; il les vend
ces jours-ci aux enchères publiques; et c'est ce qui m'a permis de
les voir et de vous en parler.
Je voudrais que cette histoire du vaudevilliste chassé de chez lui par
ses meubles servît de leçon à ceux de mes contemporains qui ont la
rage des mobiliers artistiques... Je suis sévère; mais c'est qu'aussi
il y a des choses par trop pénibles! Quand on a une cheminée féodale,
comme dans l'hôtel en question, on n'y fourre pas des boutons de
sonnerie électrique! et quand on y entasse des chênes, on les allume,
monsieur! On ne laisse pas la poussière les recouvrir et on ne met
pas, devant l'âtre seigneurial, un misérable choubersky!
* * * * *
Paris, 28 novembre.
_À feu le duc de Saint-Simon._
Voulez-vous savoir, monsieur, où en est aujourd'hui la noblesse de
France, cette noblesse pour les droits et l'intégrité de laquelle vous
avez tant lutté, tant écumé de colère, entassé tant d'épithètes
forcenées et de métaphores incohérentes, mais admirables?
Un «grand mariage» doit être célébré ces jours-ci: un vrai duc, un
descendant non point de ducs à brevet, mais de ducs et pairs, épouse
la fille d'une vraie duchesse. Voilà qui est bien. Un duc qui n'épouse
pas la fille d'un banquier juif, cela est rare en ce temps-ci, et
cela excite presque un étonnement respectueux... Mais si vous saviez
jusqu'où sont descendues, au temps où nous vivons, les façons des
gentilshommes!
Non seulement, monsieur, les cadeaux offerts à la fiancée sont étalés
dans les salons grands ouverts comme dans une boutique foraine, et les
folliculaires même et les plus minces grimauds sont invités à les
voir, mais la liste de ces objets a été imprimée tout du long dans les
gazettes, avec les noms des donateurs, comme pour faire le public juge
de leur générosité et exciter par là leur émulation!
Et notez, monsieur, que ceci n'a pu être fait par surprise.
L'inventaire est de quatre cents lignes environ et remplit deux
colonnes entières de journal. Il faut ou que la noble famille ait pris
la peine de le dicter à quelque reporter, ou qu'elle l'ait communiqué
elle-même aux feuilles publiques.
N'est-ce pas une grande pitié?
Passe encore, monsieur, si cette exhibition était magnifique et
vraiment digne des grands seigneurs qui prétendent en régaler la
foule. Mais quelqu'un qui y est allé voir, ayant «suivi le monde»,
m'assure que presque tous les objets qui figurent là semblent sortis
des mêmes magasins de bimbeloterie. C'est du bon article de Paris. Il
y a une demi-douzaine de crayons, autant de buvards, un tire-boutons,
une boîte à timbres et douze encriers. Mais vous n'y découvrirez ni
une carafe de Gallé, ni un émail de Soyer, ni une statuette de Rodin.
Ô le médiocre et le banal étalage! Nos gentilshommes eurent pourtant,
autrefois, de l'initiative et du goût en ces matières. Mais la
noblesse est morte, monsieur. Et il n'y a plus que des roturiers comme
moi qui conçoivent quel élégant déclin elle aurait pu avoir si elle
avait voulu.
* * * * *
Paris, 1er décembre.
Je suis, je vous assure, un démocrate respectueux et doux; je voudrais
aimer tout le passé de la France, tous ses rois, toute sa vieille
noblesse. Comme je cherche ce qu'il put y avoir de vertu et de
désintéressement chez quelques-uns des hommes qui firent la Terreur,
ainsi je serais bien aise qu'on me montrât ce qu'il y eut, sans doute,
chez les émigrés, de générosité et de _loyalisme_. Mais les faits se
permettent souvent de résister à nos plus pieux désirs, et c'est une
impitoyable chose que l'histoire.
M. Ernest Daudet continue sa curieuse histoire de l'émigration. Après
l'avoir prise par sa fin, il revient à ses commencements et nous donne
un volume intitulé: _Coblentz_. M. Ernest Daudet n'est certes pas un
révolutionnaire ni un démagogue. Or voilà que, sans nul parti pris,
ayant plutôt, à l'origine, quelque sympathie en réserve pour les
émigrés, ou du moins le désir de les trouver dignes d'intérêt et
d'estime, il a, comme malgré lui, écrit sur eux, rien qu'avec des
documents émanés d'eux, un livre terrible, écrasant pour leur mémoire,
qui est une condamnation définitive et, je crois, sans appel possible.
«Incapacité ... présomption ... folles tentatives ... imprudence
criminelle», tels sont les mots qui reviennent sans cesse sous la
plume de M. Ernest Daudet. À un moment, après avoir cité une lettre du
comte de Provence, il ajoute: «Cette lettre est _abominable_. Elle
résume toutes les haines, tous les préjugés, toutes les exigences des
émigrés.» Et ailleurs: «On peut dire que, jusqu'à sa mort, le roi
n'eut pas de pire ennemi que les émigrés et qu'ils furent les
principaux auteurs de ses maux.»
Tout le livre est la démonstration détaillée de cette phrase. Une
vérité en ressort, que l'on soupçonnait sans doute, mais qui n'avait
jamais été établie avec cette force: c'est qu'en effet les vrais
meurtriers de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ce sont les deux
frères du roi et ce sont ses bons gentilshommes. «Caïn! Caïn!»
s'écriait un jour la reine en parlant du comte de Provence.
Nous comprenons que les nobles aient pu préférer la royauté à la
patrie, ou plutôt confondre la patrie avec la royauté, et qu'ils aient
cru pouvoir combattre la Révolution sans combattre la France. Mais à
une condition expresse: ils devaient se montrer alors d'autant plus
scrupuleusement soumis au roi et d'autant plus étroitement attachés à
sa personne. Car, si, rebelles à la France révolutionnaire, ils
étaient également rebelles au roi, on ne voit plus de quel droit ou de
quel principe supérieur ils pouvaient se réclamer.
Or, non seulement ils désobéissent chaque jour au roi, mais ils
parlent de lui avec insolence, avec mépris, presque avec outrage. Ils
n'ont plus qu'un sentiment: la haine de qui leur a pris leurs biens et
arraché leurs privilèges, le désir furieux de reprendre tout cela et
de tirer vengeance de leurs ennemis. Rien de plus. Et, à coup sûr,
cela est humain, mais cela est misérablement humain. Il est permis
d'être très dur pour l'émigration, parce que, au fond, et sauf des
exceptions que l'on pourrait compter, l'émigration eut l'âme médiocre
et, parfois, elle l'eut basse.
On haïrait ces exilés impies s'ils n'étaient, après tout, fort à
plaindre. La plupart des souverains d'Europe les rebutent durement
parce qu'ils sont insupportables, mais aussi parce qu'ils sont
malheureux. L'argent leur manque; ils font tous les métiers pour
vivre. Ces misères et cette bohème de l'émigration, M. Ernest Daudet
nous les décrit dans un bien amusant chapitre. Il a fait, lui aussi, à
sa façon (et cette façon est claire, sincère et vivante), ses _Rois en
exil_.
* * * * *
Paris, 27 décembre 1889.
Ma chère cousine,
J'ai vu récemment _Léna_, drame tiré d'un roman anglais par un
comédien français et par une dame hollandaise, dont l'action se passe
dans la banlieue de Londres, à Monaco et en Écosse, et qui est joué
par des comédiens dont les uns reviennent d'Amérique, le jeune premier
de Pétersbourg et la grande jeune première de partout.
Les journaux vous ont dit que Mme Sarah Bernhardt mourait
merveilleusement. C'est vrai. Mme Sarah Bernhardt est, au théâtre, une
grande réaliste, j'entends une réaliste qui garde le souci de la
beauté. Dans les autres actes, elle est énervante. Elle psalmodie son
rôle du ton d'une petite communiante de dix ans qui récite les
_Voeux_. Est-ce habitude de «déblayer» pour des publics qui ne savent
point le français? Je crois plutôt qu'à force d'exprimer des
sentiments violents, de mimer les drames sanguinaires de M. Sardou, de
jouer les scènes où l'on crie, où l'on se roule par terre, où l'on est
torturé, où l'on tue, où l'on se tue, où l'on est tué, Mme S.
Bernhardt a perdu la faculté de comprendre et de traduire les
sentiments moyens, ceux de la vie de tous les jours. Elle n'est
entièrement elle-même que lorsqu'elle tue ou lorsqu'elle meurt. Elle
n'est plus que l'incomparable actrice des derniers actes, des
dénouements sinistres et rouges.
Je me demandais, à ce propos, quel peut bien être, au milieu de la vie
extraordinaire qu'elle mène depuis dix ans, l'état d'esprit de cette
originale personne. Songez qu'elle a connu la gloire énorme, concrète,
enivrante, affolante, la gloire des conquérants et des césars. On lui
a fait, et dans tous les pays, des réceptions qu'on ne fait point aux
rois. Elle a eu ce que n'auront jamais les princes de la pensée. Elle
a dû croire, à certaines heures, qu'elle pouvait tout ce qu'elle
voulait. L'absence de toute résistance autour d'elle, les servilités
qui l'environnent, l'universalité des acclamations, le mensonge de la
scène devenu à la longue plus vrai pour elle que la réalité même, la
conscience d'être _unique_ au monde ... je suis tenté de croire que
tout cela a fort bien pu créer en elle ce que nous appellerons--si
vous le voulez bien, ma cousine,--l'état d'esprit néronien,
c'est-à-dire l'oubli des conditions ordinaires de la vie humaine, le
caprice incessant, monstrueux et stérile dans l'incurable ennui, et
peut-être, qui sait? des désirs de cruauté, pour rien, pour éprouver
sa puissance--ou pour changer. Très sérieusement, si cette charmante
femme a un peu d'étoffe (ce que j'ignore), son âme pourrait bien
être, dans le monde rétréci où nous vivons, ce que nous avons de plus
semblable à l'âme du chimérique Héliogabale ou de Théodora la
chercheuse.
Mais non, je la flatte: car, toute-puissante par un côté, la pauvre
impératrice a un maître: le public. Là est la limite du
néronisme--virtuel, d'ailleurs, ou même purement hypothétique--de Mme
Sarah Bernhardt. Il faut que Théodora apprenne ses rôles, il faut
qu'elle les répète; et je vous assure que cela est dur. Un de mes
amis, qui est vaudevilliste, m'emmenait l'an dernier à ces
répétitions: j'ai admiré le courage et la patience des comédiens, et
j'ai compris la grande misère du métier qu'ils font. Quand l'heure est
venue, celle pour qui les Suédois ont semé de roses les vagues de la
Baltique et sous les pieds de qui les Péruviens étalaient leurs habits
et leurs manteaux, doit obéir comme les camarades à l'appel du
régisseur. Là est son salut, et ce qui l'empêche de perdre pied. Et
cela met tout de même un peu de différence entre elle et le divin
Domitius.
Mais, c'est égal, je voudrais bien savoir ce qui se passe sous sa
tignasse qui fut noire et qui est rousse. Comment se voit-elle?
Comment le monde lui apparaît-il? Que sent-elle? Que pense-t-elle?
Rien, peut-être... Ah! ma cousine, remercions Dieu, qui nous condamna
aux voies communes et ne fit point de nous des phénomènes.
* * * * *