Chapitre CCLXVIII — La mort de M. d’Artagnan

Contrairement à ce qui arrive toujours, soit en politique, soit en

morale, chacun tint ses promesses et fit honneur à ses

engagements.

Le roi appela M. de Guiche et chassa M. le chevalier de Lorraine;

de telle façon que Monsieur en fit une maladie.

Madame partit pour Londres, où elle s’appliqua si bien à faire

goûter à Charles II, son frère, les conseils politiques de Mlle de

Kéroualle, que l’alliance entre la France et l’Angleterre fut

signée, et que les vaisseaux anglais lestés par quelques millions

d’or français, firent une terrible campagne contre les flottes des

Provinces-Unies.

Charles II avait promis à Mlle de Kéroualle un peu de

reconnaissance pour ses bons conseils: il la fit duchesse de

Portsmouth.

Colbert avait promis au roi des vaisseaux, des munitions et des

victoires. Il tint parole, comme on sait.

Enfin Aramis, celui de tous sur les promesses duquel on pouvait le

moins compter, écrivit à Colbert la lettre suivante, au sujet des

négociations dont il s’était chargé à Madrid:

«Monsieur Colbert,

«J’ai l’honneur de vous expédier le R. P. d’Oliva, général par

intérim de la Société de Jésus, mon successeur provisoire.

«Le révérend père vous expliquera, monsieur Colbert, que je garde

la direction de toutes les affaires de l’ordre qui concernent la

France et l’Espagne; mais que je ne veux pas conserver le titre de

général, qui jetterait trop de lumière sur la marche des

négociations dont Sa Majesté Catholique veut bien me charger. Je

reprendrai ce titre par l’ordre de Sa Majesté quand les travaux

que j’ai entrepris, de concert avec vous, pour la plus grande

gloire de Dieu et de son Église, seront menés à bonne fin.

«Le R. P. d’Oliva vous instruira aussi, monsieur, du consentement

que donne Sa Majesté Catholique à la signature d’un traité qui

assure la neutralité de l’Espagne, dans le cas d’une guerre entre

la France et les Provinces-Unies.

«Ce consentement serait valable, même si l’Angleterre, au lieu de

se porter active, se contentait de demeurer neutre.

«Quant au Portugal, dont nous avions parlé vous et moi, monsieur,

je puis vous assurer qu’il contribuera de toutes ses ressources à

aider le roi Très Chrétien dans sa guerre.

«Je vous prie, monsieur Colbert, de me vouloir garder votre

amitié, comme aussi de croire à mon profond attachement, et de

mettre mon respect aux pieds de Sa Majesté Très Chrétienne.

_Signé_: Duc d’Alaméda.»

Aramis avait donc tenu plus qu’il n’avait promis; il restait à

savoir comment le roi, M. Colbert et M. d’Artagnan seraient

fidèles les uns aux autres.

Au printemps, comme l’avait prédit Colbert, l’armée de terre entra

en campagne.

Elle précédait, dans un ordre magnifique, la Cour de Louis XIV,

qui, parti à cheval, entouré de carrosses pleins de dames et de

courtisans, menait à cette fête sanglante l’élite de son royaume.

Les officiers de l’armée n’eurent, il est vrai, d’autre musique

que l’artillerie des forts hollandais; mais ce fut assez pour un

grand nombre, qui trouvèrent dans cette guerre les honneurs,

l’avancement, la fortune ou la mort.

M. d’Artagnan partit, commandant un corps de douze mille hommes,

cavalerie et infanterie, avec lequel il eut ordre de prendre les

différentes places qui sont les nœuds de ce réseau stratégique

qu’on appelle la Frise.

Jamais armée ne fut conduite plus galamment à une expédition. Les

officiers savaient que le maître, aussi prudent, aussi rusé qu’il

était brave, ne sacrifierait ni un homme ni un pouce de terrain

sans nécessité.

Il avait les vieilles habitudes de la guerre: vivre sur le pays,

tenir le soldat chantant, l’ennemi pleurant.

Le capitaine des mousquetaires du roi mettait sa coquetterie à

montrer qu’il savait l’état. On ne vit jamais occasions mieux

choisies, coups de main mieux appuyés, fautes de l’assiégé mieux

mises à profit. L’armée de d’Artagnan prit douze petites places en

un mois.

Il en était à la treizième, et celle-ci tenait depuis cinq jours.

D’Artagnan fit ouvrir la tranchée sans paraître supposer que ces

gens-là pussent jamais se prendre.

Les pionniers et les travailleurs étaient, dans l’armée de cet

homme, un corps rempli d’émulation, d’idées et de zèle, parce

qu’il les traitait en soldats, savait leur rendre la besogne

glorieuse, et ne les laissait jamais tuer que quand il ne pouvait

faire autrement.

Aussi fallait-il voir l’acharnement avec lequel se retournaient

les marécageuses glèbes de la Hollande. Ces tourbières et ces

glaises fondaient, aux dires des soldats, comme le beurre aux

vastes poêles des ménagères frisonnes.

M. d’Artagnan expédia un courrier au roi pour lui donner avis des

derniers succès; ce qui redoubla la belle humeur de Sa Majesté et

ses dispositions à bien fêter les dames.

Ces victoires de M. d’Artagnan donnaient tant de majesté au

prince, que Mme de Montespan ne l’appela plus que Louis

l’Invincible.

Aussi, Mlle de La Vallière, qui n’appelait le roi que Louis le

Victorieux, perdit-elle beaucoup de la faveur de Sa Majesté.

D’ailleurs, elle avait souvent les yeux rouges, et, pour un

invincible, rien n’est aussi rebutant qu’une maîtresse qui pleure,

alors que tout sourit autour de lui. L’astre de Mlle de La

Vallière se noyait à l’horizon dans les nuages et les larmes.

Mais la gaieté de Mme de Montespan redoublait avec les succès du

roi, et le consolait de toute autre disgrâce.

C’était à d’Artagnan que le roi devait cela.

Sa Majesté voulut reconnaître ces services; il écrivit à

M. Colbert:

«Monsieur Colbert, nous avons une promesse à remplir envers

M. d’Artagnan, qui tient les siennes. Je vous fais savoir qu’il

est l’heure de s’y exécuter. Toutes provisions à cet égard vous

seront fournies en temps utile.

«Louis.»

En conséquence, Colbert, qui retenait près de lui l’envoyé de

d’Artagnan, remit à cet officier une lettre de lui, Colbert, pour

d’Artagnan, et un petit coffre de bois d’ébène incrusté d’or, qui

n’était pas fort volumineux en apparence, mais qui sans doute,

était bien lourd, puisqu’on donna au messager une garde de cinq

hommes pour l’aider à le porter.

Ces gens arrivèrent devant la place qu’assiégeait M. d’Artagnan

vers le point du jour, et ils se présentèrent au logement du

général.

Il leur fut répondu que M. d’Artagnan, contrarié d’une sortie que

lui avait faite la veille le gouverneur, homme sournois, et dans

laquelle on avait comblé les ouvrages, tué soixante-dix-sept

hommes et commencé à réparer une brèche, venait de sortir avec une

dizaine de compagnies de grenadiers pour faire relever les

travaux.

L’envoyé de M. Colbert avait ordre d’aller chercher M. d’Artagnan

partout où il serait, à quelque heure que ce fût du jour ou de la

nuit. Il s’achemina donc vers les tranchées, suivi de son escorte,

tous à cheval.

On aperçut en plaine découverte M. d’Artagnan avec son chapeau

galonné d’or, sa longue canne et ses grands parements dorés. Il

mâchonnait sa moustache blanche, et n’était occupé qu’à secouer,

avec sa main gauche, la poussière que jetaient sur lui en passant

les boulets qui effondraient le sol.

Aussi, dans ce terrible feu qui remplissait l’air de sifflements,

voyait-on les officiers manier la pelle, les soldats rouler les

brouettes, et les vastes fascines, s’élevant portées ou traînées

par dix à vingt hommes, couvrir le front de la tranchée, rouverte

jusqu’au cœur par cet effort furieux du général animant ses

soldats.

En trois heures, tout avait été rétabli. D’Artagnan commençait à

parler plus doucement. Il fut tout à fait calmé quand le capitaine

des pionniers vint lui dire, le chapeau à la main, que la tranchée

était logeable.

Cet homme eut à peine achevé de parler, qu’un boulet lui coupa une

jambe et qu’il tomba dans les bras de d’Artagnan. Celui-ci releva

son soldat, et, tranquillement, avec toutes sortes de caresses, il

le descendit dans la tranchée, aux applaudissements enthousiastes

des régiments.

Dès lors, ce ne fut plus une ardeur, mais un délire; deux

compagnies se dérobèrent et coururent jusqu’aux avant-postes,

qu’elles eurent culbutés en un tour de main. Quand leurs

camarades, contenus à grand-peine par d’Artagnan, les virent logés

sur les bastions, ils s’élancèrent aussi, et bientôt un assaut

furieux fut donné à la contrescarpe, d’où dépendait le salut de la

place.

D’Artagnan vit qu’il ne lui restait qu’un moyen d’arrêter son

armée, c’était de la loger dans la place; il poussa tout le monde

sur deux brèches que les assiégés s’occupaient à réparer; le choc

fut terrible. Dix-huit compagnies y prirent part, et d’Artagnan se

porta avec le reste à une demi-portée de canon de la place, pour

soutenir l’assaut par échelons.

On entendait distinctement les cris des Hollandais poignardés sur

leurs pièces par les grenadiers de d’Artagnan; la lutte

grandissait de tout le désespoir du gouverneur, qui disputait pied

à pied sa position.

D’Artagnan, pour en finir et faire éteindre le feu qui ne cessait

point, envoya une nouvelle colonne, qui troua comme une vrille les

portes encore solides, et l’on aperçut bientôt sur les remparts,

dans le feu, la course effarée des assiégés poursuivis par les

assiégeants.

C’est à ce moment que le général, respirant et plein d’allégresse,

entendit, à ses côtés, une voix qui lui disait:

— Monsieur, s’il vous plaît, de la part de M. Colbert.

Il rompit le cachet d’une lettre qui renfermait ces mots:

«Monsieur d’Artagnan, le roi me charge de vous faire savoir qu’il

vous a nommé maréchal de France en récompense de vos bons services

et de l’honneur que vous faites à ses armes.

«Le roi est charmé, monsieur, des prises que vous avez faites; il

vous commande, surtout, de finir le siège que vous avez commencé,

avec bonheur pour vous et succès pour lui.»

D’Artagnan était debout, le visage échauffé, l’œil étincelant. Il

leva les yeux pour voir les progrès de ses troupes sur ces murs

tout enveloppés de tourbillons rouges et noirs.

— J’ai fini, répondit-il au messager. La ville sera rendue dans

un quart d’heure.

Il continua sa lecture.

«Le coffret, monsieur d’Artagnan, est mon présent à moi. Vous ne

serez pas fâché de voir que, tandis que vous autres, guerriers,

vous tirez l’épée pour défendre le roi, j’anime les arts

pacifiques à vous orner des récompenses dignes de vous.

«Je me recommande à votre amitié, monsieur le maréchal, et vous

supplie de croire à toute la mienne.

«Colbert.»

D’Artagnan, ivre de joie, fit un signe au messager qui s’approcha,

son coffret dans les mains. Mais au moment où le maréchal allait

s’appliquer à le regarder, une forte explosion retentit sur les

remparts et appela son attention du côté de la ville.

— C’est étrange, dit d’Artagnan, que je ne voie pas encore le

drapeau du roi sur les murs et qu’on n’entende pas battre la

chamade.

Il lança trois cents hommes frais, sous la conduite d’un officier

plein d’ardeur, et ordonna qu’on battît une autre brèche.

Puis, plus tranquille, il se retourna vers le coffret que lui

tendait l’envoyé de Colbert. C’était son bien; il l’avait gagné.

D’Artagnan allongeait le bras pour ouvrir ce coffret, quand un

boulet, parti de la ville, vint broyer le coffre entre les bras de

l’officier, frappa d’Artagnan en pleine poitrine, et le renversa

sur un talus de terre, tandis que le bâton fleurdelisé,

s’échappant des flancs mutilés de la boîte, venait en roulant se

placer sous la main défaillante du maréchal.

D’Artagnan essaya de se relever. On l’avait cru renversé sans

blessures. Un cri terrible partit du groupe de ses officiers

épouvantés: le maréchal était couvert de sang; la pâleur de la

mort montait lentement à son noble visage.

Appuyé sur les bras qui, de toutes parts, se tendaient pour le

recevoir, il put tourner une fois encore ses regards vers la

place, et distinguer le drapeau blanc à la crête du bastion

principal; ses oreilles, déjà sourdes aux bruits de la vie,

perçurent faiblement les roulements du tambour qui annonçaient la

victoire.

Alors serrant de sa main crispée le bâton brodé de fleurs de lis

d’or, il abaissa vers lui ses yeux qui n’avaient plus la force de

regarder au ciel, et il tomba en murmurant ces mots étranges, qui

parurent aux soldats surpris autant de mots cabalistiques, mots

qui avaient jadis représenté tant de choses sur la terre, et que

nul, excepté ce mourant, ne comprenait plus:

— Athos, Porthos, au revoir. — Aramis, à jamais, adieu!

Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconté l’histoire, il

ne restait plus qu’un seul corps: Dieu avait repris les âmes.

Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. · 第 74 / 75 题