Chapitre CCLXIII — Vision d’Athos

Quand cet évanouissement d’Athos eut cessé, le comte, presque

honteux d’avoir faibli devant cet événement surnaturel, s’habilla

et demanda un cheval, bien décidé à se rendre à Blois, pour nouer

des correspondances plus sûres, soit avec l’Afrique, soit avec

d’Artagnan ou Aramis.

En effet, cette lettre d’Aramis instruisait le comte de La Fère du

mauvais succès de l’expédition de Belle-Île. Elle lui donnait, sur

la mort de Porthos, assez de détails pour que le cœur si tendre

et si dévoué d’Athos fût ému jusqu’en ses dernières fibres.

Athos voulut donc aller faire à son ami Porthos une dernière

visite. Pour rendre cet honneur à son ancien compagnon d’armes, il

comptait prévenir d’Artagnan, l’amener à recommencer le pénible

voyage de Belle-Île, accomplir en sa compagnie ce triste

pèlerinage au tombeau du géant qu’il avait tant aimé, puis revenir

dans sa maison, pour obéir à cette influence secrète qui le

conduisait à l’éternité par ces chemins mystérieux.

Mais, à peine les valets, joyeux, avaient-ils habillé leur maître,

qu’ils voyaient avec plaisir se préparer à un voyage qui devait

dissiper sa mélancolie, à peine le cheval le plus doux de l’écurie

du comte était-il sellé et conduit devant le perron, que le père

de Raoul sentit sa tête s’embarrasser, ses jambes se rompre, et

qu’il comprit l’impossibilité où il était de faire un pas de plus.

Il demanda à être porté au soleil; on l’étendit sur son banc de

mousse, où il passa une grande heure avant de reprendre ses

esprits.

Rien n’était plus naturel que cette atonie après le repos inerte

des derniers jours. Athos prit un bouillon pour se donner des

forces, et trempa ses lèvres desséchées dans un verre plein du vin

qu’il aimait le mieux, ce vieux vin d’Anjou, mentionné par le bon

Porthos dans son admirable testament.

Alors, réconforté, libre d’esprit, il se fit amener son cheval;

mais il lui fallut l’aide des valets pour monter péniblement en

selle.

Il ne fit point cent pas: le frisson s’empara de lui au détour du

chemin.

— Voilà qui est étrange, dit-il à son valet de chambre, qui

l’accompagnait.

— Arrêtons-nous, monsieur, je vous en conjure! répondit le fidèle

serviteur. Voilà que vous pâlissez.

— Cela ne m’empêchera pas de poursuivre ma route, puisque je suis

en chemin, réplique le comte.

Et il rendit les rênes à son cheval.

Mais soudain l’animal, au lieu d’obéir à la pensée de son maître,

s’arrêta. Un mouvement dont Athos ne se rendit pas compte avait

serré le mors.

— Quelque chose, dit Athos, veut que je n’aille pas plus loin.

Soutenez-moi, ajouta-t-il en étendant les bras; vite, approchez!

je sens tous mes muscles qui se détendent, et je vais tomber de

cheval.

Le valet avait vu le mouvement fait par son maître en même temps

qu’il avait reçu l’ordre. Il s’approcha vivement, reçut le comte

dans ses bras, et, comme on n’était pas encore assez éloigné de la

maison pour que les serviteurs, demeurés sur le seuil de la porte

pour voir partir M. de La Fère, n’aperçussent pas ce désordre dans

la marche ordinairement si régulière de leur maître, le valet de

chambre appela ses camarades du geste et de la voix; alors tous

accoururent avec empressement.

À peine Athos eut-il fait quelques pas pour retourner vers sa

maison, qu’il se trouva mieux. Sa vigueur sembla renaître, et la

volonté lui revint de pousser vers Blois. Il fit faire une volte à

son cheval. Mais, au premier mouvement de celui-ci, il retomba

dans cet état de torpeur et d’angoisse.

— Allons, décidément, murmura-t-il, on veut que je reste chez

moi.

Ses gens s’approchèrent; on le descendit de cheval; et tous le

portèrent en courant vers sa maison. Tout fut bientôt préparé dans

sa chambre; ils le couchèrent dans son lit.

— Vous ferez bien attention, leur dit-il en se disposant à

dormir, que j’attends aujourd’hui même des lettres d’Afrique.

— Monsieur apprendra sans doute avec plaisir que le fils de

Blaisois est monté à cheval pour gagner une heure sur le courrier

de Blois, répondit le valet de chambre.

— Merci! répondit Athos avec son sourire de bonté.

Le comte s’endormit; son sommeil anxieux ressemblait à une

souffrance. Celui qui le veillait vit sur ses traits poindre, à

plusieurs reprises l’expression d’une torture intérieure.

Peut-être Athos rêvait-il. La journée se passa; le fils de Blaisois

revint; le courrier n’avait pas apporté de nouvelles. Le comte

calculait avec désespoir les minutes, il frémissait quand ces

minutes avaient formé une heure. L’idée qu’on l’avait oublié

là-bas lui vint une fois et lui coûta une atroce douleur au cœur.

Personne, dans la maison, n’espérait plus que le courrier arrivât,

son heure était passée depuis longtemps. Quatre fois, l’exprès

envoyé à Blois avait réitéré son voyage, et rien n’était venu à

l’adresse du comte.

Athos savait que ce courrier n’arrivait qu’une fois par semaine.

C’était donc un retard de huit mortels jours à subir.

Il commença la nuit avec cette douloureuse persuasion.

Tout ce qu’un homme malade et irrité par la souffrance peut

ajouter de sombres suppositions à des probabilités déjà tristes,

Athos l’entassa pendant les premières heures de cette mortelle

nuit.

La fièvre monta; elle envahit la poitrine, où le feu prit bientôt,

suivant l’expression du médecin qu’on avait ramené de Blois au

dernier voyage du fils de Blaisois.

Bientôt elle gagna la tête. Le médecin pratiqua successivement

deux saignées qui la dégagèrent, mais qui affaiblirent le malade

et ne laissèrent la force d’action qu’à son cerveau.

Cependant cette fièvre redoutable avait cessé. Elle assiégeait de

ses derniers battements les extrémités engourdies; elle finit par

céder tout à fait lorsque minuit sonna.

Le médecin, voyant ce mieux incontestable, regagna Blois après

avoir ordonné quelques prescriptions et déclaré que le comte était

sauvé.

Alors commença, pour Athos, une situation étrange, indéfinissable.

Libre de penser, son esprit se porta vers Raoul, vers ce fils

bien-aimé. Son imagination lui montra les champs de l’Afrique aux

environs de Djidgelli, où M. de Beaufort avait dû débarquer avec

son armée.

C’étaient des roches grises toutes verdies en certains endroits

par l’eau de la mer, quand elle vient fouetter la plage pendant

les tourmentes et les tempêtes.

Au-delà du rivage, diapré de ces roches semblables à des tombes,

montait en amphithéâtre, parmi les lentisques et les cactus, une

sorte de bourgade pleine de fumée, de bruits obscurs et de

mouvements effarés.

Tout à coup, du sein de cette fumée se dégagea une flamme qui

parvint, bien qu’en rampant, à couvrir toute la surface de cette

bourgade, et qui grandit peu à peu, englobant tout dans ses

tourbillons rouges; pleurs, cris, bras étendus au ciel. Ce fut,

pendant un moment, un pêle-mêle affreux de madriers s’écroulant,

de lames tordues, de pierres calcinées, d’arbres grillés,

disparus.

Chose étrange! dans ce chaos où Athos distinguait des bras levés,

où il entendait des cris, des sanglots, des soupirs, il ne vit

jamais une figure humaine.

Le canon tonnait au loin, la mousqueterie pétillait, la mer

mugissait, les troupeaux s’échappaient en bondissant sur les talus

verdoyants. Mais pas un soldat pour approcher la mèche auprès des

batteries de canon, pas un marin pour aider à la manœuvre de

cette flotte, pas un pasteur pour ces troupeaux.

Après la ruine du village et la destruction des forts qui le

dominaient, ruine et destruction opérées magiquement, sans la

coopération d’un seul être humain, la flamme s’éteignit, la fumée

recommença de monter, puis diminua d’intensité, pâlit et s’évapora

complètement.

La nuit alors se fit dans ce paysage; une nuit opaque sur terre,

brillante au firmament; les grosses étoiles flamboyantes qui

scintillent au ciel africain brillaient sans rien éclairer

qu’elles-mêmes autour d’elles.

Un long silence s’établit qui servit à reposer un moment

l’imagination troublée d’Athos, et, comme il sentait que ce qu’il

avait à voir n’était pas terminé, il appliqua plus attentivement

les regards de son intelligence sur le spectacle étrange que lui

réservait son imagination.

Ce spectacle continua bientôt pour lui.

Une lune douce et pâle se leva derrière les versants de la côte,

et moirant d’abord des plis onduleux de la mer, qui semblait

s’être calmée après les mugissements qu’elle avait fait entendre

pendant la vision d’Athos, la lune, disons-nous, vint attacher ses

diamants et ses opales aux broussailles et aux halliers de la

colline.

Les roches grises, comme autant de fantômes silencieux et

attentifs, semblèrent dresser leurs têtes verdâtres pour examiner

aussi le champ de bataille à la clarté de la lune, et Athos

s’aperçut que ce champ, entièrement vide pendant le combat, était

maintenant jonché de corps abattus.

Un inexplicable frisson de crainte et d’horreur saisit son âme,

quand il reconnut l’uniforme blanc et bleu des soldats de

Picardie, leurs longues piques au manche bleu et leurs mousquets

marqués de la fleur de lis à la crosse.

Quand il vit toutes les blessures béantes et froides regarder le

ciel azuré, comme pour lui redemander les âmes auxquelles elles

avaient livré passage.

Quand il vit les chevaux, éventrés, mornes, la langue pendante de

côté hors des lèvres, dormir dans le sang glacé répandu autour

d’eux, et qui souillait leurs housses et leurs crinières.

Quand il vit le cheval blanc de M. de Beaufort étendu, la tête

fracassée, au premier rang sur-le-champ des morts.

Athos passa une main froide sur son front, qu’il s’étonna de ne

pas trouver brûlant. Il se convainquit, par cet attouchement,

qu’il assistait, comme un spectateur sans fièvre, au lendemain

d’une bataille livrée sur le rivage de Djidgelli par l’armée

expéditionnaire, qu’il avait vue quitter les côtes de France et

disparaître à l’horizon, et dont il avait salué, de la pensée et

du geste, la dernière lueur du coup de canon envoyé par le duc, en

signe d’adieu à la patrie.

Qui pourra peindre le déchirement mortel avec lequel son âme,

suivant comme un œil vigilant la trace de ces cadavres, les alla

tous regarder les uns après les autres, pour reconnaître si parmi

eux ne dormait pas Raoul? Qui pourra exprimer la joie enivrante,

divine, avec laquelle Athos s’inclina devant Dieu, et le remercia

de n’avoir pas vu celui qu’il cherchait avec tant de crainte parmi

les morts?

En effet, tombés morts à leur rang, roidis, glacés, tous ces

morts, bien reconnaissables, semblaient se tourner avec

complaisance et respect vers le comte de La Fère, pour être mieux

vus de lui pendant son inspection funèbre.

Cependant il s’étonnait voyant tous ces cadavres, de ne pas

apercevoir les survivants.

Il en était venu à ce point d’illusion, que cette vision était

pour lui un voyage réel fait par le père en Afrique, pour obtenir

des renseignements plus exacts sur le fils.

Aussi, fatigué d’avoir tant parcouru de mers et de continents, il

cherchait à se reposer sous une des tentes abritées derrière un

rocher, et sur le sommet desquelles flottait le pennon blanc

fleurdelisé. Il chercha un soldat pour être conduit vers la tente

de M. de Beaufort.

Alors, pendant que son regard errait dans la plaine, se tournant

de tous les côtés, il vit une forme blanche apparaître derrière

les myrtes résineux.

Cette figure était vêtue d’un costume d’officier: elle tenait en

main une épée brisée; elle s’avança lentement vers Athos, qui,

s’arrêtant tout à coup et fixant son regard sur elle, ne parlait

pas, ne remuait pas, et qui voulait ouvrir ses bras, parce que

dans cet officier silencieux et pâle, il venait de reconnaître

Raoul.

Le comte essaya un cri, qui demeura étouffé dans son gosier.

Raoul, d’un geste, lui indiquait de se taire en mettant un doigt

sur sa bouche et en reculant peu à peu, sans qu’Athos vit ses

jambes se mouvoir.

Le comte, plus pâle que Raoul, plus tremblant, suivit son fils en

traversant péniblement bruyères et buissons, pierres et fossés.

Raoul ne paraissait pas toucher la terre, et nul obstacle

n’entravait la légèreté de sa marche.

Le comte, que les accidents de terrain fatiguaient, s’arrêta

bientôt épuisé. Raoul lui faisait toujours signe de le suivre. Le

tendre père, auquel l’amour redonnait des forces, essaya un

dernier mouvement et gravit la montagne à la suite du jeune homme,

qui l’attirait par son geste et son sourire.

Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en

noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes,

poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de

son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi

la sienne; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné

malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le

ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la

colline.

Raoul s’élevait insensiblement dans le vide, toujours souriant,

toujours appelant du geste; il s’éloignait vers le ciel.

Athos poussa un cri de tendresse effrayée; il regarda en bas. On

voyait un camp détruit, et, comme des atomes immobiles, tous ces

blancs cadavres de l’armée royale.

Et puis, en relevant la tête, il voyait toujours, toujours, son

fils qui l’invitait à monter avec lui.

Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. · 第 69 / 75 题