Chapitre CCXLIX — Les explications d’Aramis

— Ce que j’ai à vous dire, ami Porthos, va probablement vous

surprendre, mais vous instruire aussi.

— J’aime à être surpris, dit Porthos avec bienveillance; ne me

ménagez donc pas, je vous prie. Je suis dur aux émotions; ne

craignez donc rien, parlez.

— C’est difficile, Porthos, c’est... difficile; car, en vérité,

je vous en préviens une seconde fois, j’ai des choses bien

étranges, bien extraordinaires à vous dire.

— Oh! vous parlez si bien, cher ami, que je vous écouterais

pendant des journées entières. Parlez donc, je vous en prie, et,

tenez, il me vient une idée: je vais, pour vous faciliter la

besogne, je vais, pour vous aider à me dire ces choses étranges,

vous questionner.

— Je le veux bien.

— Pourquoi allons-nous combattre, cher Aramis?

— Si vous me faites beaucoup de questions semblables à celle-là,

si c’est ainsi que vous voulez faciliter ma besogne, mon besoin de

révélation, en m’interrogeant ainsi, Porthos, vous ne me

faciliterez en rien. Bien au contraire, c’est précisément là le

nœud gordien. Tenez, ami, avec un homme bon, généreux et dévoué

comme vous l’êtes, il faut, pour lui et pour soi-même, commencer

la confession avec bravoure. Je vous ai trompé, mon digne ami.

— Vous m’avez trompé?

— Mon Dieu, oui.

— Était-ce pour mon bien, Aramis?

— Je l’ai cru, Porthos; je l’ai cru sincèrement, mon ami.

— Alors, fit l’honnête seigneur de Bracieux, vous m’avez rendu

service, et je vous en remercie; car, si vous ne m’aviez pas

trompé, j’aurais pu me tromper moi-même. En quoi donc m’avez-vous

trompé? Dites.

— C’est que je servais l’usurpateur, contre lequel Louis XIV

dirige en ce moment tous ses efforts.

— L’usurpateur, dit Porthos en se grattant le front, c’est... Je

ne comprends pas trop bien.

— C’est l’un des deux rois qui se disputent la couronne de

France.

— Fort bien!... Alors, vous serviez celui qui n’est pas Louis

XIV?

— Vous venez de dire le vrai mot, du premier coup.

— Il en résulte que...

— Il en résulte que nous sommes des rebelles, mon pauvre ami.

— Diable! diable!... s’écria Porthos désappointé.

— Oh! mais, cher Porthos, soyez calme, nous trouverons encore

bien moyen de nous sauver, croyez-moi.

— Ce n’est pas cela qui m’inquiète, répondit Porthos; ce qui me

touche seulement, c’est ce vilain mot de rebelles.

— Ah! voilà!...

— Et, de cette façon, le duché qu’on m’a promis...

— C’est l’usurpateur qui le donnait.

— Ce n’est pas la même chose, Aramis, fit majestueusement

Porthos.

— Ami, s’il n’eût tenu qu’à moi, vous fussiez devenu prince.

Porthos se mit à mordre ses ongles avec mélancolie.

— Voilà, continua-t-il, en quoi vous avez eu tort de me tromper;

car ce duché promis, j’y comptais. Oh! j’y comptais sérieusement,

vous sachant homme de parole, mon cher Aramis.

— Pauvre Porthos! Pardonnez-moi, je vous en supplie.

— Ainsi donc, insista Porthos sans répondre à la prière de

l’évêque de Vannes, ainsi donc, je suis bien brouillé avec le roi

Louis XIV?

— J’arrangerai cela, mon bien bon ami, j’arrangerai cela. Je

prendrai tout sur moi seul.

— Aramis!

— Non, non, Porthos, je vous en conjure, laissez-moi faire. Pas

de fausse générosité! pas de dévouement inopportun! Vous ne saviez

rien de mes projets. Vous n’avez rien fait par vous-même. Moi,

c’est différent. Je suis seul l’auteur du complot. J’avais besoin

de mon inséparable compagnon; je vous ai appelé et vous êtes venu

à moi, en vous souvenant de notre ancienne devise: «Tous pour un,

un pour tous». Mon crime, cher Porthos, est d’avoir été égoïste.

— Voilà une parole que j’aime, dit Porthos, et dès que vous avez

agi uniquement pour vous, il me serait impossible de vous en

vouloir. C’est si naturel!

Et, sur ce mot sublime, Porthos serra cordialement la main de son

ami.

Aramis, en présence de cette naïve grandeur d’âme, se trouva

petit. C’était la deuxième fois qu’il se voyait contraint de plier

devant la réelle supériorité du cœur bien plus puissante que la

splendeur de l’esprit.

Il répondit par une muette et énergique pression à la généreuse

caresse de son ami.

— Maintenant, dit Porthos, que nous nous sommes parfaitement

expliqués, maintenant que je me suis parfaitement rendu compte de

notre situation vis-à-vis du roi Louis, je crois, cher ami, qu’il

est temps de me faire comprendre l’intrigue politique dont nous

sommes les victimes; car je vois bien qu’il y a une intrigue

politique là-dessous.

— D’Artagnan, mon bon Porthos, d’Artagnan va venir, et vous la

détaillera dans toutes ses circonstances: mais, excusez-moi: je

suis navré de douleur, accablé par la peine, et j’ai besoin de

toute ma présence d’esprit, de toute ma réflexion, pour vous

sortir du mauvais pas où je vous ai si imprudemment engagé; mais

rien de plus clair désormais, rien de plus net que la position. Le

roi Louis XIV n’a plus maintenant qu’un seul ennemi: cet ennemi,

c’est moi, moi seul. Je vous ai fait prisonnier, vous m’avez

suivi, je vous libère aujourd’hui, vous revolez vers votre prince,

Vous le voyez, Porthos, il n’y a pas une seule difficulté dans

tout ceci.

— Croyez-vous? fit Porthos.

— J’en suis bien sûr.

— Alors pourquoi, dit l’admirable bon sens de Porthos, alors

pourquoi, si nous sommes dans une aussi facile position, pourquoi,

mon bon ami, préparons-nous des canons, des mousquets et des

engins de toute sorte? Plus simple, il me semble, est de dire au

capitaine d’Artagnan: «Cher ami, nous nous sommes trompés, c’est à

refaire; ouvrez-nous la porte, laissez nous passer, et bonjour!»

— Ah! voilà! dit Aramis en secouant la tête.

— Comment, voilà? Est-ce que vous n’approuvez pas ce plan cher

ami?

— J’y vois une difficulté.

— Laquelle?

— L’hypothèse où d’Artagnan viendrait avec de tels ordres, que

nous soyons obligés de nous défendre.

— Allons donc! nous défendre contre d’Artagnan? Folie! Ce bon

d’Artagnan!...

Aramis secoua encore une fois la tête.

— Porthos, dit-il, si j’ai fait allumer les mèches et pointer les

canons, si j’ai fait retentir le signal d’alarme, si j’ai appelé

tout le monde à son poste sur les remparts, ces bons remparts de

Belle-Île que vous avez si bien fortifiés, c’est pour quelque

chose. Attendez pour juger, ou plutôt, non, n’attendez pas...

— Que faire?

— Si je le savais, ami, je l’eusse dit.

— Mais il y a une chose bien plus simple que de se défendre: un

bateau, et en route pour la France, où...

— Cher ami, dit Aramis en souriant avec une sorte de tristesse,

ne raisonnons pas comme des enfants; soyons hommes pour le conseil

et pour l’exécution. Tenez, voici qu’on hèle du port une

embarcation quelconque. Attention, Porthos, sérieuse attention!

— C’est d’Artagnan, sans doute, dit Porthos d’une voix de

tonnerre en s’approchant du parapet.

— Oui, c’est moi; répondit le capitaine des mousquetaires en

sautant légèrement les degrés du môle.

Et il monta rapidement jusqu’à la petite esplanade où

l’attendaient ses deux amis.

Une fois en chemin Porthos et Aramis distinguèrent un officier qui

suivait d’Artagnan, emboîtant le pas dans chacun des pas du

capitaine.

Le capitaine s’arrêta sur les degrés du môle, à moitié route. Son

compagnon l’imita.

— Faites retirer vos gens, cria d’Artagnan à Porthos et à Aramis;

faites-les retirer hors de la portée de la voix.

L’ordre, donné par Porthos, fut exécuté à l’instant même.

Alors d’Artagnan, se tournant vers celui qui le suivait:

— Monsieur, lui dit-il, nous ne sommes plus ici sur la flotte du

roi, où, en vertu de vos ordres, vous me parliez si arrogamment

tout à l’heure.

— Monsieur, répondit l’officier, je ne vous parlais pas

arrogamment; j’obéissais simplement, mais rigoureusement, à ce qui

m’a été commandé. On m’a dit de vous suivre, je vous suis. On m’a

dit de ne pas vous laisser communiquer avec qui que ce soit sans

prendre connaissance de ce que vous feriez: je me mêle à vos

communications.

D’Artagnan frémit de colère, et Porthos et Aramis qui entendaient

ce dialogue, frémirent aussi, mais d’inquiétude et de crainte.

D’Artagnan, mâchant sa moustache avec cette vivacité qui décelait

en lui l’état d’une exaspération la plus voisine d’un éclat

terrible, se rapprocha de l’officier.

— Monsieur, dit-il d’une voix plus basse et d’autant plus

accentuée, qu’elle affectait un calme profond et se gonflait de

tempête, monsieur, quand j’ai envoyé un canot ici, vous avez voulu

savoir ce que j’écrivais aux défenseurs de Belle-Île. Vous m’avez

montré un ordre; à l’instant même, à mon tour, je vous ai montré

le billet que j’écrivais. Quand le patron de la barque envoyée par

moi fut de retour, quand j’ai reçu la réponse de ces deux

messieurs et il désignait de la main à l’officier Aramis et

Porthos, vous avez entendu jusqu’au bout le discours du messager.

Tout cela était bien dans vos ordres; tout cela est bien suivi,

bien exécuté, bien ponctuel, n’est-ce pas?

— Oui, monsieur, balbutia l’officier; oui, sans doute,

monsieur... mais...

— Monsieur, continua d’Artagnan en s’échauffant, monsieur, quand

j’ai manifesté l’intention de quitter mon bord pour passer à

Belle-Île, vous avez exigé de m’accompagner; je n’ai point hésité:

je vous ai emmené. Vous êtes bien à Belle-Île, n’est-ce pas?

— Oui, monsieur; mais...

— Mais... il ne s’agit plus de M. Colbert, qui vous a fait tenir

cet ordre, ou de qui que ce soit au monde, dont vous suivez les

instructions: il s’agit ici d’un homme qui gêne M. d’Artagnan, et

qui se trouve avec M. d’Artagnan seul, sur les marches d’un

escalier, que baignent trente pieds d’eau salée; mauvaise position

pour cet homme, mauvaise position, monsieur! je vous en avertis.

— Mais, monsieur, si je vous gêne, dit timidement et presque

craintivement l’officier, c’est mon service qui...

— Monsieur vous avez eu le malheur, vous ou ceux qui vous

envoient, de me faire une insulte. Elle est faite. Je ne peux m’en

prendre à ceux qui vous cautionnent; ils me sont inconnus, ou sont

trop loin. Mais vous vous trouvez sous ma main, et je jure Dieu

que, si vous faites un pas derrière moi, quand je vais lever le

pied pour monter auprès de ces messieurs... je jure mon nom que je

vous fends la tête d’un coup d’épée, et que je vous jette à l’eau.

Oh! il arrivera ce qu’il arrivera. Je ne me suis jamais mis que

six fois en colère dans ma vie, monsieur, et les cinq fois qui ont

précédé celle-ci, j’ai tué mon homme.

L’officier ne bougea pas; il pâlit sous cette terrible menace, et

répondit avec simplicité:

— Monsieur, vous avez tort d’aller contre ma consigne.

Porthos et Aramis, muets et frissonnants en haut du parapet,

crièrent au mousquetaire:

— Cher d’Artagnan, prenez garde!

D’Artagnan les fit taire du geste, leva son pied avec un calme

effrayant pour gravir une marche, et se retourna l’épée à la main,

pour voir si l’officier le suivrait.

L’officier fit un signe de croix et marcha.

Porthos et Aramis, qui connaissaient leur d’Artagnan, poussèrent

un cri et se précipitèrent pour arrêter le coup qu’ils croyaient

déjà entendre.

Mais d’Artagnan, passant l’épée dans la main gauche:

— Monsieur, dit-il à l’officier d’une voix émue, vous êtes un

brave homme. Vous devez mieux comprendre ce que je vais vous dire

maintenant, que ce que je vous ai dit tout à l’heure.

— Parlez, monsieur d’Artagnan, parlez, répondit le brave

officier.

— Ces messieurs que nous venons voir, et contre lesquels vous

avez des ordres, sont mes amis.

— Je le sais, monsieur.

— Vous comprenez si je dois agir avec eux comme vos instructions

vous le prescrivent.

— Je comprends vos réserves.

— Eh bien! permettez-moi de causer avec eux sans témoin.

— Monsieur d’Artagnan, si je cédais à votre demande, si je

faisais ce dont vous me priez, je manquerais à ma parole; mais, si

je ne le fais pas, je vous désobligerai. J’aime mieux l’un que

l’autre. Causez avec vos amis, et ne me méprisez pas, monsieur, de

faire par amour pour vous, que j’estime et que j’honore, ne me

méprisez pas de faire pour vous, pour vous seul, une vilaine

action.

D’Artagnan, ému, passa rapidement ses bras au cou de ce jeune

homme, et monta près de ses amis.

L’officier, enveloppé dans son manteau, s’assit sur les marches,

couvertes d’algues humides.

— Eh bien! dit d’Artagnan à ses amis, voilà la position; jugez.

Ils s’embrassèrent tous trois. Tous trois se tinrent serrés dans

les bras l’un de l’autre, comme aux beaux jours de la jeunesse.

— Que signifient toutes ces rigueurs? demanda Porthos.

— Vous devez en soupçonner quelque chose, cher ami, répliqua

d’Artagnan.

— Pas trop, je vous l’assure, mon cher capitaine; car, enfin, je

n’ai rien fait, ni Aramis non plus, se hâta d’ajouter l’excellent

homme.

D’Artagnan lança au prélat un regard de reproche, qui pénétra ce

cœur endurci.

— Cher Porthos! s’écria l’évêque de Vannes.

— Vous voyez ce qu’on a fait, dit d’Artagnan: interception de

tout ce qui vient de Belle-Île, de tout ce qui s’y rend. Vos

bateaux sont tous saisis. Si vous aviez essayé de fuir, vous

tombiez entre les mains des croiseurs qui sillonnent la mer et qui

vous guettent. Le roi vous veut et vous prendra.

Et d’Artagnan s’arracha furieusement quelques poils de sa

moustache grise.

— Mon idée était celle-ci, continua d’Artagnan: vous faire venir

à mon bord tous deux, vous avoir près de moi, et puis vous rendre

libres. Mais, à présent, qui me dit qu’en retournant sur mon

navire je ne rencontrerai pas un supérieur, que je ne trouverai

pas des ordres secrets qui m’enlèvent mon commandement pour le

donner à quelque autre que moi, et qui disposeront de moi et de

vous sans nul espoir de secours?

— Il faut demeurer à Belle-Île, dit résolument Aramis, et je vous

réponds, moi, que je ne me rendrai qu’à bon escient.

Porthos ne dit rien. D’Artagnan remarqua le silence de son ami.

— J’ai à essayer encore de cet officier, de ce brave qui

m’accompagne, et dont la courageuse résistance me rend bien

heureux; car elle accuse un honnête homme, lequel, encore que

notre ennemi, vaut mille fois mieux qu’un lâche complaisant.

Essayons, et sachons de lui ce qu’il a le droit de faire, ce que

sa consigne lui permet ou lui défend.

— Essayons, dit Aramis.

D’Artagnan vint au parapet, se pencha vers les degrés du môle, et

appela l’officier, qui monta aussitôt.

— Monsieur, lui dit d’Artagnan, après l’échange des courtoisies

les plus cordiales, naturelles entre gentilshommes qui se

connaissent et s’apprécient dignement; monsieur, si je voulais

emmener ces messieurs d’ici, que feriez vous?

— Je ne m’y opposerais pas, monsieur; mais, ayant ordre direct,

ordre formel, de les prendre sous ma garde, je les garderais.

— Ah! fit d’Artagnan.

— C’est fini! dit Aramis sourdement.

Porthos ne bougea pas.

— Emmenez toujours Porthos, dit l’évêque de Vannes; il saura

prouver au roi, je l’y aiderai, et vous aussi, monsieur

d’Artagnan, qu’il n’est pour rien dans cette affaire.

— Hum! fit d’Artagnan. Voulez-vous venir? voulez-vous me suivre,

Porthos? le roi est clément.

— Je demande à réfléchir, dit Porthos noblement.

— Vous restez ici, alors?

— Jusqu’à nouvel ordre! s’écria Aramis avec vivacité.

— Jusqu’à ce que nous ayons eu une idée, reprit d’Artagnan, et je

crois maintenant que ce ne sera pas long, car j’en ai déjà une.

— Disons-nous adieu, alors, reprit Aramis; mais, en vérité, cher

Porthos, vous devriez partir.

— Non! dit laconiquement celui-ci.

— Comme il vous plaira, reprit Aramis, un peu blessé dans sa

susceptibilité nerveuse, du ton morose de son compagnon.

Seulement, je suis rassuré par la promesse d’une idée de

d’Artagnan; idée que j’ai devinée, je crois.

— Voyons, fit le mousquetaire en approchant son oreille de la

bouche d’Aramis.

Celui-ci dit au capitaine plusieurs mots rapides, auxquels

d’Artagnan répondit:

— Précisément cela.

— Immanquable, alors, s’écria Aramis joyeux.

— Pendant la première émotion que causera ce parti pris,

arrangez-vous, Aramis.

— Oh! n’ayez pas peur.

— Maintenant, monsieur, dit d’Artagnan à l’officier, merci mille

fois! Vous venez de vous faire trois amis à la vie, à la mort.

— Oui, répliqua Aramis.

Porthos seul ne dit rien et acquiesça de la tête.

D’Artagnan, ayant tendrement embrassé ses deux vieux amis, quitta

Belle-Île, avec l’inséparable compagnon que M. Colbert lui avait

donné.

Ainsi, à part l’espèce d’explication dont le digne Porthos avait

bien voulu se contenter, rien n’était changé en apparence au sort

des uns et des autres.

— Seulement, dit Aramis, il y a l’idée de d’Artagnan.

D’Artagnan ne retourna point à son bord sans creuser profondément

l’idée qu’il venait de découvrir.

Or, on sait que, lorsque d’Artagnan creusait, d’habitude il

perçait à jour.

Quant à l’officier, redevenu muet, il lui laissa respectueusement

le loisir de méditer.

Aussi, en mettant le pied sur son navire, embossé à une portée de

canon de Belle-Île, le capitaine des mousquetaires avait-il déjà

réuni tous ses moyens offensifs et défensifs.

Il assembla immédiatement son conseil.

Ce conseil se composait des officiers qui servaient sous ses

ordres.

Ces officiers étaient au nombre de huit:

Un chef des forces maritimes,

Un major dirigeant l’artillerie,

Un ingénieur,

L’officier que nous connaissons,

Et quatre lieutenants.

Les ayant donc réunis dans la chambre de poupe, d’Artagnan se

leva, ôta son feutre, et commença en ces termes:

— Messieurs, je suis allé reconnaître Belle-Île-en-Mer et j’y ai

trouvé bonne et solide garnison; de plus, les préparatifs tout

faits pour une défense qui peut devenir gênante. J’ai donc

l’intention d’envoyer chercher deux des principaux officiers de la

place pour que nous causions avec eux. Les ayant séparés de leurs

troupes et de leurs canons, nous en aurons meilleur marché,

surtout avec de bons raisonnements. Est-ce votre avis, messieurs?

Le major de l’artillerie se leva.

— Monsieur, dit-il avec respect, mais avec fermeté je viens de

vous entendre dire que la place prépare une défense gênante. La

place est donc, que vous sachiez, déterminée à la rébellion?

D’Artagnan fut visiblement dépité par cette réponse, mais il

n’était pas homme à se laisser abattre pour si peu, et reprit la

parole:

— Monsieur, dit-il, votre réponse est juste. Mais vous n’ignorez

pas que Belle-Île-en-Mer est un fief de M. Fouquet, et les anciens

rois ont donné aux seigneurs de Belle-Île le droit de s’armer chez

eux.

La major fit un mouvement.

— Oh! ne m’interrompez point, continua d’Artagnan. Vous allez me

dire que ce droit de s’armer contre les Anglais n’est pas le droit

de s’armer contre son roi. Mais ce n’est pas M. Fouquet, je

suppose, qui tient en ce moment Belle-Île, puisque, avant-hier,

j’ai arrêté M. Fouquet. Or, les habitants et défenseurs de

Belle-Île ne savent rien de cette arrestation. Vous la leur annonceriez

vainement. C’est une chose si inouïe, si extraordinaire, si

inattendue, qu’ils ne vous croiraient pas. Un Breton sert son

maître et non pas ses maîtres; il sert son maître jusqu’à ce qu’il

l’ait vu mort. Or, les Bretons, que je sache, n’ont pas vu le

cadavre de M. Fouquet. Il n’est donc pas surprenant qu’ils

tiennent contre tout ce qui n’est pas M. Fouquet ou sa signature.

Le major s’inclina en signe d’assentiment.

— Voilà pourquoi, continua d’Artagnan, voilà pourquoi je me

propose de faire venir ici, à mon bord, deux des principaux

officiers de la garnison. Ils vous verront, messieurs; ils verront

les forces dont nous disposons; ils sauront, par conséquent, à

quoi s’en tenir sur le sort qui les attend en cas de rébellion.

Nous leur affirmerons sur l’honneur que M. Fouquet est prisonnier,

et que toute résistance ne lui saurait être que préjudiciable.

Nous leur dirons que, le premier coup de canon tiré, il n’y a

aucune miséricorde à attendre du roi. Alors, je l’espère du moins,

ils ne résisteront plus. Ils se livreront sans combat, et nous

aurons à l’amiable une place qui pourrait bien nous coûter cher à

conquérir.

L’officier qui avait suivi d’Artagnan à Belle-Île s’apprêtait à

parler, mais d’Artagnan l’interrompit.

— Oui, je sais ce que vous allez me dire, monsieur; je sais qu’il

y a ordre du roi d’empêcher toute communication secrète avec les

défenseurs de Belle-Île, et voilà justement pourquoi j’offre de ne

communiquer qu’en présence de tout mon état-major.

Et d’Artagnan fit à ses officiers un signe de tête qui avait pour

but de faire valoir cette condescendance.

Les officiers se regardèrent comme pour lire leur opinion dans les

yeux des uns des autres, avec intention de faire évidemment, après

qu’ils se seraient mis d’accord, selon le désir de d’Artagnan. Et

déjà celui-ci voyait avec joie que le résultat de leur

consentement serait l’envoi d’une barque à Porthos et à Aramis,

lorsque l’officier du roi tira de sa poitrine un pli cacheté qu’il

remit à d’Artagnan.

Ce pli portait sur sa suscription le n° 1.

— Qu’est-ce encore? murmura le capitaine surpris.

— Lisez, monsieur, dit l’officier avec une courtoisie qui n’était

pas exempte de tristesse.

D’Artagnan, plein de défiance, déplia le papier et lut:

«Défense à M. d’Artagnan d’assembler quelque conseil que ce soit,

ou de délibérer d’aucune façon avant que Belle-Île soit rendue, et

que les prisonniers soient passés par les armes.

_Signé_: Louis.»

D’Artagnan réprima le mouvement d’impatience qui courait par tout

son corps; et avec un gracieux sourire.

— C’est bien, monsieur, dit-il, on se conformera aux ordres du

roi.

Chapitre CCL — Suite des idées du roi et des idées de

M. d’Artagnan

Le coup était direct, il était rude, mortel. D’Artagnan furieux

d’avoir été prévenu par une idée du roi, ne désespéra cependant

pas, et, songeant à cette idée que lui aussi avait rapportée de

Belle-Île, il en augura un nouveau moyen de salut pour ses amis.

— Messieurs, dit-il subitement, puisque le roi a chargé un autre

que moi de ses ordres secrets, c’est que je n’ai plus sa

confiance, et j’en serais réellement indigne si j’avais le courage

de garder un commandement sujet à tant de soupçons injurieux. Je

m’en vais donc sur-le-champ porter ma démission au roi. Je la

donne devant vous tous, en vous enjoignant de vous replier avec

moi sur la côte de France, de façon à ne rien compromettre des

forces que Sa Majesté m’a confiées. C’est pourquoi, retournez tous

à vos postes, et commandez le retour; d’ici à une heure, nous

avons le flux. À vos postes, messieurs! Je suppose, ajouta-t-il en

voyant que tous obéissaient, excepté l’officier surveillant, que

vous n’aurez pas d’ordres à objecter cette fois-ci?

Et d’Artagnan triomphait presque en disant ces mots-là. Ce plan

était le salut de ses amis. Le blocus levé, ils pouvaient

s’embarquer tout de suite et faire voile pour l’Angleterre ou pour

l’Espagne, sans crainte d’être inquiétés. Tandis qu’ils fuyaient,

d’Artagnan arrivait auprès du roi, justifiait son retour par

l’indignation que les défiances de Colbert avaient soulevée contre

lui; on le renvoyait en pleins pouvoirs, et il prenait Belle-Île,

c’est-à-dire la cage, sans prendre les oiseaux envolés.

Mais, à ce plan, l’officier opposa un deuxième ordre du roi. Il

était ainsi conçu:

«Du moment où M. d’Artagnan aura manifesté le désir de donner sa

démission, il ne comptera plus comme chef de l’expédition, et tout

officier placé sous ses ordres sera tenu de ne lui plus obéir. De

plus, M. d’Artagnan, ayant perdu cette qualité de chef de l’armée

envoyée contre Belle-Île, devra partir immédiatement pour la

France, en compagnie de l’officier qui lui aura remis le message,

et qui le regardera comme un prisonnier dont il répond.»

D’Artagnan pâlit, lui si brave et si insouciant. Tout avait été

calculé avec une profondeur qui, pour la première fois depuis

trente ans, lui rappela la solide prévoyance et la logique

inflexible du grand cardinal.

Il appuya sa tête sur sa main, rêvant, respirant à peine.

«Si je mettais cet ordre dans ma poche, pensa-t-il, qui le saurait

ou qui m’en empêcherait? Avant que le roi en eût été informé,

j’aurais sauvé ces pauvres gens là-bas. De l’audace, allons! Ma

tête n’est pas de celles qu’un bourreau fait tomber par

désobéissance. Désobéissons!»

Mais, au moment où il allait prendre ce parti, il vit les

officiers autour de lui lire des ordres pareils, que venaient de

leur distribuer cet infernal agent de la pensée de Colbert.

Le cas de désobéissance était prévu comme les autres.

— Monsieur, lui vint dire l’officier, j’attends votre bon plaisir

pour partir.

— Je suis prêt, monsieur, répliqua le capitaine en grinçant des

dents.

L’officier commanda sur-le-champ un canot qui vint recevoir

d’Artagnan.

Il faillit devenir fou de rage à cette vue.

— Comment, balbutia-t-il, fera-t-on ici pour diriger les

différents corps?

— Vous parti, monsieur, répliqua le commandant des navires, c’est

à moi que le roi confie sa flotte.

— Alors, monsieur, riposta l’homme de Colbert en s’adressant au

nouveau chef, c’est pour vous ce dernier ordre qui m’avait été

remis. Voyons vos pouvoirs?

— Les voici, dit le marin en exhibant une signature royale.

— Voici vos instructions, répliqua l’officier en lui remettant le

pli.

Et, se tournant vers d’Artagnan:

— Allons, monsieur, dit-il d’une voix émue, tant il voyait de

désespoir chez cet homme de fer, faites-moi la grâce de partir.

— Tout de suite, articula faiblement d’Artagnan, vaincu, terrassé

par l’implacable impossibilité.

Et il se laissa glisser dans la petite embarcation, qui cingla

vers la France avec un vent favorable, et menée par la marée

montante. Les gardes du roi s’étaient embarqués avec lui.

Cependant, le mousquetaire conservait encore l’espoir d’arriver à

Nantes assez vite, et de plaider assez éloquemment la cause de ses

amis pour fléchir le roi.

La barque volait comme une hirondelle. D’Artagnan voyait

distinctement la terre de France se profiler en noir sur les

nuages blancs de la nuit.

— Ah! monsieur, dit-il bas à l’officier, auquel, depuis une

heure, il ne parlait plus, combien je donnerais pour connaître les

instructions du nouveau commandant! Elles sont toutes pacifiques,

n’est-ce pas?... et...

Il n’acheva pas; un coup de canon lointain gronda sur la surface

des flots, puis un autre, et deux ou trois plus forts.

— Le feu est ouvert sur Belle-Île, répondit l’officier.

Le canot venait de toucher la terre de France.

Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. · 第 56 / 75 题