M. Fouquet et Gourville échangèrent un coup d’œil.

Le patron remarqua cette inquiétude. Gourville aussitôt pour lui

donner le change:

— Quelque ami, dit-il qui aura gagé de nous rattraper; gagnons le

pari, et ne nous laissons pas atteindre.

Le patron ouvrait la bouche pour répondre que c’était impossible,

lorsque M. Fouquet, avec hauteur:

— Si c’est quelqu’un qui veut nous joindre, dit-il, laissons-le

venir.

— On peut essayer, monseigneur, dit le patron timidement. Allons,

vous autres, du nerf! nagez!

— Non, dit M. Fouquet, arrêtez tout court, au contraire.

— Monseigneur, quelle folie! interrompit Gourville en se penchant

à son oreille.

— Tout court! répéta M. Fouquet. Les huit avirons s’arrêtèrent,

et, résistant à l’eau, imprimèrent un mouvement rétrograde à la

gabare. Elle était arrêtée.

Les douze rameurs de l’autre ne distinguèrent pas d’abord cette

manœuvre, car ils continuèrent à lancer l’esquif si

vigoureusement, qu’il arriva tout au plus à portée de mousquet.

M. Fouquet avait la vue mauvaise; Gourville était gêné par le

soleil, qui frappait ses yeux; le patron seul, avec cette habitude

et cette netteté que donne la lutte contre les éléments, aperçut

distinctement les voyageurs de la gabare voisine.

— Je les vois! s’écria-t-il, ils sont deux.

— Je ne vois rien, dit Gourville.

— Vous n’allez pas tarder à les distinguer; en quelques coups

d’aviron, ils seront à vingt pas de nous.

Mais ce qu’annonçait le patron ne se réalisa pas; la gabare imita

le mouvement commandé par M. Fouquet, et, au lieu de venir joindre

ses prétendus amis, elle s’arrêta tout net sur le milieu du

fleuve.

— Je n’y comprends plus rien, dit le patron.

— Ni moi, dit Gourville.

— Vous qui voyez si bien les gens qui mènent cette gabare, reprit

M. Fouquet, tâchez de nous les peindre, patron, avant que nous en

soyons trop loin.

— Je croyais en voir deux, répondit le batelier, je n’en vois

plus qu’un sous la tente.

— Comment est-il?

— C’est un homme brun, large d’épaules, court de cou.

Un petit nuage passa dans l’azur du ciel, et vint, à ce moment,

masquer le soleil.

Gourville, qui regardait toujours, une main sur les yeux, put voir

ce qu’il cherchait, et, tout à coup, sautant du tillac dans la

chambre où l’attendait Fouquet:

— Colbert! lui dit-il d’une voix altérée par l’émotion.

— Colbert? répéta Fouquet. Oh! voilà qui est étrange; mais non,

c’est impossible!

— Je le reconnais, vous dis-je, et lui-même m’a si bien reconnu,

qu’il vient de passer dans la chambre de poupe. Peut-être le roi

l’envoie-t-il pour nous faire revenir.

— En ce cas, il nous joindrait au lieu de rester en panne. Que

fait-il là?

— Il nous surveille sans doute, monseigneur?

— Je n’aime pas les incertitudes, s’écria Fouquet; marchons droit

à lui.

— Oh! monseigneur, ne faites pas cela! la gabare est pleine de

gens armés.

— Il m’arrêterait donc, Gourville? Pourquoi ne vient-il pas,

alors?

— Monseigneur, il n’est pas de votre dignité d’aller au devant

même de votre perte.

— Mais souffrir que l’on me guette comme un malfaiteur?

— Rien ne dit qu’on vous guette, monseigneur; soyez patient.

— Que faire, alors?

— Ne vous arrêtez pas; vous n’alliez aussi vite que pour paraître

obéir avec zèle aux ordres du roi. Redoublez de vitesse. Qui

vivra, verra!

— C’est juste. Allons! s’écria Fouquet, puisque l’on demeure coi

là-bas, marchons nous autres.

Le patron donna le signal, et les rameurs de Fouquet reprirent

leur exercice avec tout le succès qu’on pouvait attendre de gens

reposés.

À peine la gabare eut-elle fait cent brasses, que l’autre, celle

aux douze rameurs, se remit en marche également.

Cette course dura tout le jour, sans que la distance grandît ou

diminuât entre les deux équipages.

Vers le soir, Fouquet voulut essayer les intentions de son

persécuteur. Il ordonna aux rameurs de tirer vers la terre comme

pour opérer une descente.

La gabare de Colbert imita cette manœuvre et cingla vers la terre

en biaisant.

Par le plus grand des hasards, à l’endroit où Fouquet fit mine de

débarquer, un valet d’écurie du château de Langeais suivait la

berge fleurie en menant trois chevaux à la longe. Sans doute les

gens de la gabare à douze rameurs crurent-ils que Fouquet se

dirigeait vers des chevaux préparés pour sa fuite; car on vit

quatre ou cinq hommes, armés de mousquets, sauter de cette gabare

à terre et marcher sur la berge, comme pour gagner du terrain sur

les chevaux et le cavalier.

Fouquet, satisfait d’avoir forcé l’ennemi à une démonstration, se

le tint pour dit, et recommença de faire marcher son bateau.

Les gens de Colbert remontèrent aussitôt dans le leur, et la

course entre les deux équipages reprit avec une nouvelle

persévérance.

Ce que voyant, Fouquet se sentit menacé de près, et, d’une voix

prophétique:

— Eh bien! Gourville dit-il très bas, que disais-je à notre

dernier repas, chez moi? vais-je ou non à ma ruine?

— Oh! monseigneur.

— Ces deux bateaux qui se suivent avec autant d’émulation que si

nous nous disputions, M. Colbert et moi, un prix de vitesse sur la

Loire, ne représentent-ils pas bien nos deux fortunes, et ne

crois-tu pas, Gourville que l’un des deux fera naufrage à Nantes?

— Au moins, objecta Gourville, il y a encore incertitude; vous

allez paraître aux États, vous allez montrer quel homme vous êtes;

votre éloquence et votre génie dans les affaires sont le bouclier

et l’épée qui vous serviront à vous défendre, sinon à vaincre. Les

Bretons ne vous connaissent point, et, quand ils vous connaîtront,

votre cause est gagnée. Oh! que M. Colbert se tienne bien, car sa

gabare est aussi exposée que la vôtre à chavirer. Les deux vont

vite, la sienne plus que la vôtre, c’est vrai; on verra laquelle

arrivera la première au naufrage.

Fouquet, prenant la main de Gourville:

— Ami, dit-il, c’est tout jugé; rappelle-toi le proverbe: _Les

premiers vont devant._ Eh bien! Colbert n’a garde de me passer!

C’est un prudent, Colbert.

Il avait raison; les deux gabares voguèrent jusqu’à Nantes, se

surveillant l’une l’autre; quand le surintendant aborda, Gourville

espéra qu’il pourrait chercher tout de suite son refuge et faire

préparer des relais.

Mais, au débarquer, la seconde gabare rejoignit la première, et

Colbert, s’approchant de Fouquet, le salua sur le quai avec les

marques du plus profond respect.

Marques tellement significatives, tellement bruyantes, qu’elles

eurent pour résultat de faire accourir toute une population sur la

Fosse.

Fouquet se possédait complètement; il sentait qu’en ses derniers

moments de grandeur il avait des obligations envers lui-même.

Il voulait tomber de si haut, que sa chute écrasât quelqu’un de

ses ennemis.

Colbert se trouvait là, tant pis pour Colbert.

Aussi le surintendant, se rapprochant de lui, répondit-il avec ce

clignement d’yeux arrogant qui lui était particulier:

— Quoi! c’est vous, monsieur Colbert?

— Pour vous rendre mes hommages, monseigneur, dit celui-ci.

— Vous étiez dans cette gabare?

Il désigna la fameuse barque à douze rameurs.

— Oui, monseigneur.

— À douze rameurs? dit Fouquet. Quel luxe, monsieur Colbert! Un

moment, j’ai cru que c’était la reine mère ou le roi.

— Monseigneur...

Et Colbert rougit.

— Voilà un voyage qui coûtera cher à ceux qui le paient, monsieur

l’intendant, dit Fouquet. Mais, enfin, vous êtes arrivé. Vous

voyez bien, ajouta-t-il un moment après, que, moi qui n’avais pas

plus de huit rameurs, je suis arrivé avant vous.

Et il lui tourna le dos, le laissant indécis de savoir réellement

si toutes les tergiversations de la seconde gabare avaient échappé

à la première.

Au moins ne lui donnait-il pas la satisfaction de montrer qu’il

avait eu peur.

Colbert, si fâcheusement secoué, ne se rebuta pas; il répondit:

— Je n’ai pas été vite, monseigneur, parce que je m’arrêtais

chaque fois que vous vous arrêtiez.

— Et pourquoi cela, monsieur Colbert? s’écria Fouquet irrité de

cette basse audace; pourquoi puisque vous aviez un équipage

supérieur au mien, ne me joigniez-vous ou ne me dépassiez-vous

pas?

— Par respect, fit l’intendant, qui salua jusqu’à terre.

Fouquet monta dans un carrosse que la ville lui envoyait, on ne

sait pourquoi ni comment, et il se rendit à la Maison de Nantes,

escorté d’une grande foule qui, depuis plusieurs jours,

bouillonnait dans l’attente d’une convocation des États.

À peine fut-il installé, que Gourville sortit pour aller faire

préparer les chevaux sur la route de Poitiers et de Vannes et un

bateau à Paimbœuf.

Il fit avec tant de mystère, d’activité, de générosité ces

différentes opérations, que jamais Fouquet, alors travaillé par

son accès de fièvre, ne fut plus près du salut, sauf la

coopération de cet agitateur immense des projets humains: le

hasard.

Le bruit se répandit en ville, cette nuit, que le roi venait en

grande hâte sur des chevaux de poste, et qu’il arriverait dans dix

ou douze heures.

Le peuple, en attendant le roi, se réjouissait fort de voir les

mousquetaires, fraîchement arrivés avec M. d’Artagnan, leur

capitaine, et casernés dans le château, dont ils occupaient tous

les postes en qualité de garde d’honneur.

M. d’Artagnan, qui était fort poli, se présenta vers dix heures

chez le surintendant, pour lui offrir ses respectueux hommages,

et, bien, que le ministre eût la fièvre bien qu’il fût souffrant

et trempé de sueur, il voulut recevoir M. d’Artagnan, lequel fut

charmé de cet honneur, comme on le verra par l’entretien qu’ils

eurent ensemble.

Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. · 第 50 / 75 题