Le surintendant avait sans doute reçu avis du prochain départ pour
Nantes, car il donnait un dîner d’adieu à ses amis.
Du bas de la maison jusqu’en haut, l’empressement des valets
portant des plats, et l’activité des registres, témoignaient d’un
bouleversement prochain dans la caisse et dans la cuisine.
D’Artagnan, son bon à la main, se présenta dans les bureaux, où
cette réponse lui fut faite qu’il était trop tard pour toucher,
que la caisse était fermée.
Il répondit par ce seul mot:
— Service du roi.
Le commis, un peu troublé, tant la mine du capitaine était grave,
répliqua que c’était une raison respectable, mais que les
habitudes de la maison étaient respectables aussi; qu’en
conséquence, il priait le porteur de repasser le lendemain.
D’Artagnan demanda qu’on lui fît voir M. Fouquet.
Le commis riposta que M. le surintendant ne se mêlait point de ces
sortes de détails, et, brusquement, il ferma sa dernière porte au
nez de d’Artagnan.
Celui-ci avait prévu le coup, et mis sa botte entre la porte et le
chambranle, de sorte que la serrure ne joua point, et que le
commis se rencontra encore nez à nez avec son interlocuteur. Aussi
changea-t-il de thème pour dire à d’Artagnan, avec une politesse
effrayée:
— Si Monsieur veut parler à M. le surintendant, qu’il aille aux
antichambres; ici sont les bureaux, où Monseigneur ne vient
jamais.
— À la bonne heure! dites donc cela! répliqua d’Artagnan.
— De l’autre côté de la cour, fit le commis, enchanté d’être
libre.
D’Artagnan traversa la cour, et tomba au milieu des valets.
— Monseigneur ne reçoit pas à cette heure, lui fut-il répondu par
un drôle qui portait sur un plat de vermeil trois faisans et douze
cailles.
— Dites-lui, fit le capitaine en arrêtant le valet par le bout de
son plat, que je suis M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant des
mousquetaires de Sa Majesté.
Le valet poussa un cri de surprise et disparut.
D’Artagnan l’avait suivi à pas lents. Il arriva juste à temps pour
trouver dans l’antichambre M. Pélisson, qui, un peu pâle, venait
de la salle à manger et accourait aux renseignements.
D’Artagnan sourit.
— Ce n’est rien de fâcheux, monsieur Pélisson, rien qu’un petit
bon à toucher.
— Ah! fit en respirant l’ami de Fouquet.
Et il prit le capitaine par la main, l’attira derrière lui, et le
fit entrer dans la salle, où bon nombre d’amis intimes entouraient
le surintendant, placé au centre et enseveli dans un fauteuil à
coussins.
Là se trouvaient réunis tous les épicuriens, qui, naguère, à Vaux,
faisaient les honneurs de la maison, de l’esprit et de l’argent de
M. Fouquet.
Amis joyeux, tendres pour la plupart, ils n’avaient pas fui leur
protecteur à l’approche de l’orage, et, malgré les menaces du
ciel, malgré le tremblement de terre, ils se tenaient là,
souriants, prévenants, dévoués à l’infortune comme ils l’avaient
été à la prospérité.
À la gauche du surintendant, Mme de Bellière; à sa droite,
Mme Fouquet: comme si, bravant la loi du monde et faisant taire
toute raison des convenances vulgaires, les deux anges protecteurs
de cet homme se réunissaient pour lui prêter, à un moment de
crise, l’appui de leurs bras entrelacés.
Mme de Bellière était pâle, tremblante et pleine de respectueuses
intentions pour Mme la surintendante, qui, une main sur la main de
son mari, regardait anxieusement la porte par laquelle Pélisson
allait amener d’Artagnan.
Le capitaine entra plein de courtoisie d’abord, et d’admiration
ensuite, quand, de son regard infaillible, il eut deviné en même
temps qu’embrassé la signification de toutes les physionomies.
Fouquet, se soulevant sur son fauteuil:
— Pardonnez-moi, dit-il, monsieur d’Artagnan, si je n’ai pas été
vous recevoir comme venant au nom du roi.
Et il accentua ces derniers mots avec une sorte de fermeté triste
qui pénétra d’effroi le cœur de ses amis.
— Monseigneur, répliqua d’Artagnan, je ne viens pas chez vous au
nom du roi, si ce n’est pour réclamer le paiement d’un bon de deux
cents pistoles.
Tous les fronts se déridèrent; celui de Fouquet resta seul
obscurci.
— Ah! dit-il, monsieur, vous partez aussi pour Nantes, peut-être?
— Je ne sais pas où je pars, monseigneur.
— Mais, dit Mme Fouquet rassérénée, vous ne partez pas si vite,
monsieur le capitaine, que vous ne nous fassiez l’honneur de vous
asseoir avec nous.
— Madame, ce serait un bien grand honneur pour moi; mais je suis
tellement pressé, que, vous le voyez, j’ai dû me permettre
d’interrompre votre repas pour faire payer ma cédule.
— À laquelle il sera fait réponse par de l’or, dit Fouquet en
faisant un signe à son intendant, qui aussitôt partit avec le bon
que lui tendait d’Artagnan.
— Oh! fit celui-ci, je n’étais pas inquiet du paiement: la maison
est bonne.
Un douloureux sourire se dessina sur les traits pâlis de Fouquet.
— Vous souffrez? demanda Mme de Bellière.
— Votre accès? demanda Mme Fouquet.
— Rien, merci! répliqua le surintendant.
— Votre accès? fit à son tour d’Artagnan. Est-ce que vous êtes
malade, monseigneur?
— J’ai une fièvre tierce qui m’a pris après la fête de Vaux.
— Quelque fraîcheur dans les grottes, la nuit?
— Non, non; une émotion, voilà tout.
— Le trop de cœur que vous avez mis à recevoir le roi, dit La
Fontaine tranquillement, sans se douter qu’il lançait un
sacrilège.
— On ne saurait mettre trop de cœur à recevoir le roi, dit
doucement Fouquet à son poète.
— Monsieur a voulu dire le trop d’ardeur, interrompit d’Artagnan
avec une franchise parfaite et beaucoup d’aménité. Le fait est,
monseigneur, que jamais l’hospitalité ne fut pratiquée comme à
Vaux.
Mme Fouquet laissa son visage exprimer clairement que, si Fouquet
s’était bien conduit envers le roi, le roi ne rendait pas la
pareille au ministre.
Mais d’Artagnan savait le terrible secret. Il le savait seul avec
Fouquet; ces deux hommes n’avaient pas, l’un le courage de
plaindre l’autre, l’autre le droit d’accuser.
Le capitaine, à qui l’on apporta les deux cents pistoles, allait
prendre congé, quand Fouquet, se levant, prit un verre et en fit
donner un à d’Artagnan.
— Monsieur, dit-il, à la santé du roi, _quoi qu’il arrive!_
— Et à votre santé, monseigneur, _quoi qu’il arrive!_ dit
d’Artagnan en buvant.
Il salua, sur ces paroles de mauvais augure, toute la compagnie,
qui se leva dès qu’il eut fait son salut, et on entendit ses
éperons et ses bottes jusque dans les profondeurs de l’escalier.
— J’ai cru un moment que c’était à moi et non à mon argent qu’il
en voulait, dit Fouquet en essayant de rire.
— À vous! s’écrièrent ses amis, et pourquoi, mon Dieu?
— Oh! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers frères
en Épicure; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus
humble pêcheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais,
voyez-vous, il donna un jour à ses amis un repas qu’on appelle la
Cène, et qui n’était qu’un dîner d’adieu comme celui que nous
faisons en ce moment.
Un cri, douloureuse dénégation, partit de tous les coins de la
table.
— Fermez les portes, dit Fouquet.
Et les valets disparurent.
— Mes amis, continua Fouquet en baissant la voix, qu’étais-je
autrefois? que suis-je aujourd’hui? Consultez-vous et répondez. Un
homme comme moi baisse, par cela même qu’il ne s’élève plus; que
dira-t-on, quand il s’abaisse réellement? Je n’ai plus d’argent,
je n’ai plus de crédit, je n’ai plus que des ennemis puissants et
des amis sans puissance.
— Vite! s’écria Pélisson en se levant, puisque vous vous
expliquez avec cette franchise, c’est à nous d’être francs aussi.
Oui, vous êtes perdu; oui, vous courez à votre ruine,
arrêtez-vous. Et, tout d’abord, que nous reste-t-il en argent?
— Sept cent mille livres, dit l’intendant.
— Du pain, murmura Mme Fouquet.
— Des relais, dit Pélisson, des relais, et fuyez.
— Où cela?
— En Suisse, en Savoie, mais fuyez.
— Si Monseigneur fuit, dit Mme de Bellière, on dira qu’il était
coupable et qu’il a eu peur.
— On dira plus, on dira que j’ai emporté vingt millions avec moi.
— Nous ferons des mémoires pour vous justifier, dit La Fontaine;
fuyez.
— Je resterai dit Fouquet, et, d’ailleurs, tout ne me sert-il
pas?
— Vous avez Belle-Île! cria l’abbé Fouquet.
— Et j’y vais naturellement, en allant à Nantes, répondit le
surintendant; patience, donc, patience!
— Avant Nantes, que de chemin! dit Mme Fouquet.
— Oui, je le sais bien, répliqua Fouquet; mais qu’y faire? Le roi
m’appelle aux États. Je sais bien que c’est pour me perdre; mais
refuser de partir, c’est montrer de l’inquiétude.
— Eh bien! j’ai trouvé le moyen de tout concilier, s’écria
Pélisson. Vous allez partir pour Nantes.
Fouquet le regarda d’un air surpris.
— Mais avec des amis, mais dans votre carrosse jusqu’à Orléans,
dans votre gabare jusqu’à Nantes; toujours prêt à vous défendre si
l’on vous attaque, à échapper si l’on vous menace; en un mot, vous
emporterez votre argent pour toute chance, et, tout en fuyant,
vous n’aurez fait qu’obéir au roi; puis, touchant la mer quand
vous voudrez, vous embarquerez pour Belle-Île, et, de Belle-Île,
vous vous élancerez où vous voudrez, pareil à l’aigle qui sort et
prend l’espace quand on l’a débusqué de son aire.
Un assentiment unanime accueillit les paroles de Pélisson.
— Oui, faites cela, dit Mme Fouquet à son mari.
— Faites cela, dit Mme de Bellière.
— Faites! faites! s’écrièrent tous les amis.
— Je le ferai, répliqua Fouquet.
— Dès ce soir.
— Dans une heure.
— Sur-le-champ.
— Avec sept cent mille livres, vous recommencerez une fortune,
dit l’abbé Fouquet. Qui nous empêchera d’armer des corsaires à
Belle-Île?
— Et, s’il le faut, nous irons découvrir un nouveau monde, ajouta
La Fontaine, ivre de projets et d’enthousiasme.
Un coup frappé à la porte interrompit ce concours de joie et
d’espérance.
— Un courrier du roi! cria le maître des cérémonies. Alors il se
fit un profond silence, comme si le message qu’apportait ce
courrier n’était qu’une réponse à tous les projets enfantés
l’instant d’avant.
Chacun attendit ce que ferait le maître, dont le front ruisselait
de sueur, et qui, véritablement, souffrait de sa fièvre.
Fouquet passa dans son cabinet pour recevoir le message de Sa
Majesté.
Il y avait, nous l’avons dit, un tel silence dans les chambres et
dans tout le service, que l’on entendait la voix de Fouquet qui
répondait:
— C’est bien, monsieur.
Cette voix était pourtant brisée par la fatigue, altérée par
l’émotion.
Un instant après, Fouquet appela Gourville, qui traversa la
galerie au milieu de l’attente universelle.
Enfin il reparut lui-même parmi ses convives, mais ce n’était plus
le même visage, pâle et défait, qu’on lui avait vu au départ; de
pâle, il s’était fait livide, et, de défait, décomposé. Spectre
vivant, il s’avançait les bras étendus, la bouche desséchée, comme
l’ombre qui vient de saluer des amis d’autrefois.
À cette vue chacun se leva, chacun s’écria, chacun courut à
Fouquet.
Celui-ci, regardant Pélisson, s’appuya sur la surintendante, et
serra la main glacée de la marquise de Bellière.
— Eh bien! fit-il d’une voix qui n’avait plus rien d’humain.
— Qu’arrive-t-il, mon Dieu? lui dit-on.
Fouquet ouvrit sa main droite, qui était crispée, humide; on y vit
un papier sur lequel Pélisson se jeta épouvanté.
Il y lut les lignes suivantes de la main du roi:
«Cher et aimé Monsieur Fouquet, donnez-nous, sur ce qui vous reste
à nous, une somme de sept cent mille livres dont nous avons besoin
ce jourd’hui pour notre départ.
«Et, comme nous savons que votre santé n’est pas bonne, nous
prions Dieu qu’il vous remette en santé et vous ait en sa sainte
et digne garde.
«Louis.
«La présente lettre est pour reçu.»
Un murmure d’effroi circula dans la salle.
— Eh bien! s’écria Pélisson à son tour, vous avez cette lettre?
— J’ai le reçu, oui.
— Que ferez-vous, alors?
— Rien, puisque j’ai le reçu.
— Mais...
— Si j’ai le reçu, Pélisson, c’est que j’ai payé, fit le
surintendant avec une simplicité qui arracha le cœur aux
assistants.
— Vous avez payé? s’écria Mme Fouquet au désespoir. Alors nous
sommes perdus!
— Allons, allons, plus de mots inutiles, interrompit Pélisson.
Après l’argent, la vie. Monseigneur, à cheval, à cheval!
— Nous quitter! crièrent à la fois les deux femmes, ivres de
douleur.
— Eh! monseigneur, en vous sauvant, vous nous sauvez tous. À
cheval!
— Mais il ne peut se tenir! Voyez.
— Oh! si l’on réfléchit... dit l’intrépide Pélisson.
— Il a raison, murmura Fouquet.
— Monseigneur! monseigneur! cria Gourville en montant l’escalier
par quatre degrés à la fois; Monseigneur!
— Eh bien! quoi?
— J’escortais, comme vous savez, le courrier du roi avec
l’argent.
— Oui.
— Eh bien! arrivé au Palais-Royal, j’ai vu...
— Respire un peu, mon pauvre ami, tu suffoques.
— Qu’avez-vous vu? crièrent les amis impatients.
— J’ai vu les mousquetaires monter à cheval, dit Gourville.
— Voyez-vous! s’écria-t-on, voyez-vous! Y a-t-il un instant à
perdre?
Mme Fouquet se précipita par les montées en demandant ses chevaux.
Mme de Bellière s’élança pour la prendre dans ses bras et lui dit:
— Madame, au nom de son salut, ne témoignez rien, ne manifestez
aucune alarme.
Pélisson courut pour faire atteler les carrosses.
Et, pendant ce temps, Gourville recueillit dans son chapeau ce que
les amis pleurants et effarés purent y jeter d’or et d’argent,
dernière offrande, pieuse aumône faite au malheur par la pauvreté.
Le surintendant, entraîné par les uns, porté par les autres, fut
enfermé dans son carrosse. Gourville monta sur le siège et prit
les rênes; Pélisson contint Mme Fouquet évanouie.
Mme de Bellière eut plus de force; elle en fut bien payée: elle
recueillit le dernier baiser de Fouquet.
Pélisson expliqua facilement ce départ précipité par un ordre du
roi qui appelait les ministres à Nantes.