Chapitre CCXXXI — Où Porthos croit courir après un duché

Aramis et Porthos, ayant profité du temps accordé par Fouquet,

faisaient, par leur rapidité, honneur à la cavalerie française.

Porthos ne comprenait pas bien pour quel genre de mission on le

forçait à déployer une vélocité pareille: mais comme il voyait

Aramis piquant avec rage, lui, Porthos, piquait avec fureur.

Ils eurent ainsi bientôt mis douze lieues entre eux et Vaux; puis

il fallut changer de chevaux et organiser une sorte de service de

poste. C’est pendant un relais que Porthos se hasarda discrètement

à interroger Aramis.

— Chut! répliqua celui-ci; sachez seulement que notre fortune

dépend de notre rapidité.

Comme si Porthos eût été le mousquetaire sans sou ni maille de

1626, il poussa en avant. Ce mot magique de fortune signifie

toujours quelque chose à l’oreille humaine. Il veut dire assez,

pour ceux qui n’ont rien; il veut dire trop, pour ceux qui ont

assez.

— On me fera duc, dit Porthos tout haut.

Il se parlait à lui-même.

— Cela est possible, répliqua en souriant à sa façon Aramis,

dépassé par le cheval de Porthos.

Cependant la tête d’Aramis était en feu; l’activité du corps

n’avait pas encore réussi à surmonter celle de l’esprit. Tout ce

qu’il y a de colères rugissantes, de douleurs aux dents aiguës, de

menaces mortelles, se tordait, et mordait, et grondait dans la

pensée du prélat vaincu.

Sa physionomie offrait les traces bien visibles de ce rude combat.

Libre, sur le grand chemin, de s’abandonner au moins aux

impressions du moment, Aramis ne se privait pas de blasphémer à

chaque écart du cheval, à chaque inégalité de la route. Pâle,

parfois inondé de sueurs bouillantes, tantôt sec et glacé, il

battait les chevaux et leur ensanglantait les flancs.

Porthos en gémissait, lui dont le défaut dominant n’était pas la

sensibilité. Ainsi coururent-ils pendant huit grandes heures, et

ils arrivèrent à Orléans.

Il était quatre heures de l’après-midi. Aramis, en interrogeant

ses souvenirs, pensa que rien ne démontrait la poursuite possible.

Il eût été sans exemple qu’une troupe capable de prendre Porthos

et lui fût fournie de relais suffisants pour faire quarante lieues

en huit heures. Ainsi, en admettant la poursuite, ce qui n’était

pas manifeste, les fuyards avaient cinq bonnes heures d’avance sur

les poursuivants.

Aramis pensa que se reposer n’était pas imprudence, mais que

continuer était un coup de partie. En effet, vingt lieues de plus

fournies avec cette rapidité, vingt lieues dévorées, et nul, pas

même d’Artagnan, ne pourrait rattraper les ennemis du roi.

Aramis fit donc à Porthos le chagrin de remonter à cheval. On

courut jusqu’à sept heures du soir; on n’avait plus qu’une poste

pour arriver à Blois.

Mais, là, un contretemps diabolique vint alarmer Aramis. Les

chevaux manquaient à la poste.

Le prélat se demanda par quelle machination infernale ses ennemis

étaient arrivés à lui ôter le moyen d’aller plus loin, lui qui ne

reconnaissait pas le hasard pour un dieu, lui qui trouvait à tout

résultat sa cause; il aimait mieux croire que le refus du maître

de poste, à une pareille heure, dans un pareil pays, était la

suite d’un ordre émané de haut; ordre donné en vue d’arrêter court

le faiseur de majesté dans sa fuite.

Mais, au moment où il allait s’emporter pour avoir, soit une

explication, soit un cheval, une idée lui vint. Il se rappela que

le comte de La Fère logeait dans les environs.

— Je ne voyage pas, dit-il, et je ne fais pas poste entière.

Donnez-moi deux chevaux pour aller rendre visite à un seigneur de

mes amis qui habite près d’ici.

— Quel seigneur? demanda le maître de poste.

— M. le comte de La Fère.

— Oh! répondit cet homme en se découvrant avec respect, un digne

seigneur. Mais, quel que soit mon désir de lui être agréable, je

ne puis vous donner deux chevaux; tous ceux de ma poste sont

retenus par M. le duc de Beaufort.

— Ah! fit Aramis désappointé.

— Seulement, continua le maître de poste, s’il vous plaît de

monter dans un petit chariot que j’ai, j’y ferai mettre un vieux

cheval aveugle qui n’a plus que des jambes, et qui vous conduira

chez M. le comte de La Fère.

— Cela vaut un louis, dit Aramis.

— Non, monsieur, cela ne vaut jamais qu’un écu; c’est le prix que

me paie M. Grimaud, l’intendant du comte, toutes les fois qu’il se

sert de mon chariot, et je ne voudrais pas que M. le comte eût à

me reprocher d’avoir fait payer trop cher un de ses amis.

— Ce sera comme il vous plaira, dit Aramis, et surtout comme il

plaira au comte de La Fère, que je me garderai bien de désobliger.

Vous aurez votre écu; seulement, j’ai bien le droit de vous donner

un louis pour votre idée.

— Sans doute, répliqua le maître tout joyeux.

Et il attela lui-même son vieux cheval à la carriole criarde.

Pendant ce temps-là, Porthos était curieux à voir. Il se figurait

avoir découvert le secret; il ne se sentait pas d’aise: d’abord,

parce que la visite chez Athos lui était particulièrement

agréable; ensuite, parce qu’il était dans l’espérance de trouver à

la fois un bon lit et un bon souper.

Le maître, ayant fini d’atteler, proposa un de ses valets pour

conduire les étrangers à La Fère.

Porthos s’assit dans le fond avec Aramis et lui dit à l’oreille:

— Je comprends.

— Ah! ah! répondit Aramis; et que comprenez-vous, cher ami?

— Nous allons, de la part du roi, faire quelque grande

proposition à Athos.

— Peuh! fit Aramis.

— Ne me dites rien, ajouta le bon Porthos en essayant de

contrepeser assez solidement pour éviter les cahots; ne me dites

rien, je devinerai.

— Eh bien! c’est cela, mon ami, devinez, devinez.

On arriva vers neuf heures du soir chez Athos, par un clair de

lune magnifique.

Cette admirable clarté réjouissait Porthos au-delà de toute

expression; mais Aramis s’en montra incommodé à un degré presque

égal. Il en témoigna quelque chose à Porthos, qui lui répondit:

— Bien! je devine encore. La mission est secrète.

Ce furent ses derniers mots en voiture.

Le conducteur les interrompit par ceux-ci:

— Messieurs, vous êtes arrivés.

Porthos et son compagnon descendirent devant la porte du petit

château.

C’est là que nous allons retrouver Athos et Bragelonne, disparus

tous deux depuis la découverte de l’infidélité de La Vallière.

S’il est un mot plein de vérité, c’est celui-ci: les grandes

douleurs renferment en elles-mêmes le germe de leur consolation.

En effet, cette douloureuse blessure faite à Raoul avait rapproché

de lui son père, et Dieu sait si elles étaient douces, les

consolations qui coulaient de la bouche éloquente et du cœur

généreux d’Athos.

La blessure ne s’était point cicatrisée; mais Athos, à force de

converser avec son fils, à force de mêler un peu de sa vie à lui

dans celle du jeune homme, avait fini par lui faire comprendre que

cette douleur de la première infidélité est nécessaire à toute

existence humaine, et que nul n’a aimé sans la connaître.

Raoul écoutait souvent, il n’entendait pas. Rien ne remplace, dans

le cœur vivement épris, le souvenir et la pensée de l’objet aimé.

Raoul répondait alors à son père:

— Monsieur, tout ce que vous me dites est vrai; je crois que nul

n’a autant souffert que vous par le cœur; mais vous êtes un homme

trop grand par l’intelligence, trop éprouvé par les malheurs, pour

ne pas permettre la faiblesse au soldat qui souffre pour la

première fois. Je paie un tribut que je ne paierai pas deux fois;

permettez-moi de me plonger si avant dans ma douleur, que je m’y

oublie moi-même, que j’y noie jusqu’à ma raison.

— Raoul! Raoul!

— Écoutez, monsieur; jamais je ne m’accoutumerai à cette idée que

Louise, la plus chaste et la plus naïve des femmes, a pu tromper

aussi lâchement un homme aussi honnête et aussi aimant que je le

suis; jamais je ne pourrai me décider à voir ce masque doux et bon

se changer en une figure hypocrite et lascive. Louise perdue!

Louise infâme! Ah! monsieur, c’est bien plus cruel pour moi que

Raoul abandonné, que Raoul malheureux!

Athos employait alors le remède héroïque. Il défendait Louise

contre Raoul, et justifiait sa perfidie par son amour.

— Une femme qui eût cédé au roi parce qu’il est le roi,

disait-il, mériterait le nom d’infâme; mais Louise aime Louis. Jeunes

tous deux, ils ont oublié, lui son rang, elle ses serments.

L’amour absout tout, Raoul. Les deux jeunes gens s’aiment avec

franchise.

Et, quand il avait donné ce coup de poignard, Athos voyait en

soupirant Raoul bondir sous la cruelle blessure, et s’enfuir au

plus épais du bois ou se réfugier dans sa chambre d’où, une heure

après, il sortait pâle, tremblant, mais dompté. Alors, revenant à

Athos avec un sourire, il lui baisait la main, comme le chien qui

vient d’être battu caresse un bon maître pour racheter sa faute.

Raoul, lui, n’écoutait que sa faiblesse, et il n’avouait que sa

douleur.

Ainsi se passèrent les jours qui suivirent cette scène dans

laquelle Athos avait si violemment agité l’orgueil indomptable du

roi. Jamais, en causant avec son fils, il ne fit allusion à cette

scène; jamais il ne lui donna les détails de cette vigoureuse

sortie qui eût peut-être consolé le jeune homme en lui montrant

son rival abaissé. Athos ne voulait point que l’amant offensé

oubliât le respect dû au roi.

Et quand Bragelonne, ardent, furieux, sombre, parlait avec mépris

des paroles royales, de la foi équivoque que certains fous puisent

dans la promesse tombée du trône; quand, passant deux siècles avec

la rapidité d’un oiseau qui traverse un détroit pour aller d’un

monde à l’autre, Raoul en venait à prédire le temps où les rois

sembleraient plus petits que les hommes, Athos lui disait de sa

voix sereine et persuasive:

— Vous avez raison, Raoul; tout ce que vous dites arrivera: les

rois perdront leur prestige, comme perdent leurs clartés les

étoiles qui ont fait leur temps. Mais, lorsque ce moment viendra,

Raoul, nous serons morts; et rappelez-vous bien ce que je vous

dis: en ce monde, il faut pour tous, hommes, femmes et rois, vivre

au présent; nous ne devons vivre selon l’avenir que pour Dieu.

Voilà de quoi s’entretenaient, comme toujours, Athos et Raoul, en

arpentant la longue allée de tilleuls dans le parc, lorsque

retentit soudain la clochette qui servait à annoncer au comte soit

l’heure du repas, soit une visite. Machinalement et sans y

attacher d’importance, il rebroussa chemin avec son fils, et tous

les deux se trouvèrent, au bout de l’allée, en présence de Porthos

et d’Aramis.

Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. · 第 37 / 75 题