La souffrance dans cette vie est en proportion des forces de
l’homme. Nous ne prétendons pas dire que Dieu mesure toujours aux
forces de la créature l’angoisse qu’il lui fait endurer: cela ne
serait pas exact, puisque Dieu permet la mort, qui est parfois le
seul refuge des âmes trop vivement pressées dans le corps. La
souffrance est en proportion des forces, c’est-à-dire que le
faible souffre plus, à mal égal, que le fort. Maintenant, de quels
éléments se compose la force humaine? N’est-ce pas surtout de
l’exercice, de l’habitude, de l’expérience? Voilà ce que nous ne
prendrons même pas la peine de démontrer; c’est un axiome au moral
comme au physique.
Quand le jeune roi, hébété, rompu, se vit conduire à une chambre
de la Bastille, il se figura d’abord que la mort est comme un
sommeil, qu’elle a ses rêves, que le lit s’était enfoncé dans le
plancher de Vaux, que la mort s’en était ensuivie, et que,
poursuivant son rêve, Louis XIV, défunt, rêvait une de ces
horreurs, impossibles à la vie, qu’on appelle le détrônement,
l’incarcération et l’insulte d’un roi naguère tout-puissant.
Assister, fantôme palpable, à sa passion douloureuse; nager dans
un mystère incompréhensible entre la ressemblance et la réalité;
tout voir, tout entendre, sans brouiller un de ces détails de
l’agonie, n’était-ce pas, se disait le roi, un supplice d’autant
plus épouvantable qu’il pouvait être éternel?
— Est-ce là ce qu’on appelle l’éternité, l’enfer? murmura Louis
XIV au moment où la porte se ferma sur lui, poussée par Baisemeaux
lui-même.
Il ne regarda pas même autour de lui, et, dans cette chambre,
adossé à un mur quelconque, il se laissa emporter par la terrible
supposition de sa mort, en fermant les yeux pour éviter de voir
quelque chose de pire encore.
— Comment suis-je mort? se dit-il à moitié insensé. N’aura-t-on
pas fait descendre ce lit par artifice? Mais non, pas de souvenir
d’aucune contusion, d’aucun choc... Ne m’aurait-on pas plutôt
empoisonné dans le repas, ou avec des fumées de cire, comme Jeanne
d’Albret, ma bisaïeule?
Tout à coup, le froid de cette chambre tomba comme un manteau sur
les épaules de Louis.
— J’ai vu, dit-il, mon père exposé mort sur son lit dans son
habit royal. Cette figure pâle, si calme et si affaissée; ces
mains si adroites devenues insensibles; ces jambes raidies; tout
cela n’annonçait pas un sommeil peuplé de songes. Et pourtant que
de songes Dieu ne devait-il pas envoyer à ce mort!... à ce mort
que tant d’autres avaient précédé, précipités par lui dans la mort
éternelle!... Non, ce roi était encore le roi. Il trônait encore
sur ce lit funèbre, comme sur le fauteuil de velours. Il n’avait
rien abdiqué de sa majesté. Dieu, qui ne l’avait point puni, ne
peut me punir, moi qui n’ai rien fait.
Un bruit étrange attira l’attention du jeune homme. Il regarda et
vit sur la cheminée, au-dessus d’un énorme christ grossièrement
peint à fresque, un rat de taille monstrueuse, occupé à grignoter
un reste de pain dur, tout en fixant sur le nouvel hôte du logis
un regard intelligent et curieux.
Le roi eut peur; il sentit le dégoût; il recula vers la porte en
poussant un grand cri. Et, comme s’il eût fallu ce cri, échappé de
sa poitrine, pour qu’il se reconnût lui-même, Louis se comprit
vivant, raisonnable et nanti de sa conscience naturelle.
— Prisonnier! s’écria-t-il, moi, moi, prisonnier!
Il chercha des yeux une sonnette pour appeler.
— Il n’y a pas de sonnettes à la Bastille, dit-il, et c’est à la
Bastille que je suis enfermé. Maintenant, comment ai-je été fait
prisonnier? C’est une conspiration de M. Fouquet nécessairement.
J’ai été attiré à Vaux dans un piège. M. Fouquet ne peut être seul
dans cette affaire. Son agent... cette voix... c’était
M. d’Herblay, je l’ai reconnu. Colbert avait raison. Mais que me
veut Fouquet? Régnera-t-il à ma place? Impossible! Qui sait?...
pensa le roi devenu sombre. Mon frère le duc d’Orléans fait
peut-être contre moi ce qu’a voulu faire, toute sa vie, mon oncle
contre mon père. Mais la reine? mais ma mère? mais La Vallière?
oh! La Vallière! elle serait livrée à Madame. Chère enfant! oui,
c’est cela, on l’aura renfermée comme je le suis moi-même. Nous
sommes éternellement séparés!
Et, à cette seule idée de séparation, l’amant éclata en soupirs,
en sanglots et en cris.
— Il y a un gouverneur ici, reprit le roi avec fureur. Je lui
parlerai. Appelons.
Il appela. Aucune voix ne répondit à la sienne.
Il prit la chaise et s’en servit pour frapper dans la massive
porte de chêne. Le bois sonna sur le bois, et fit parler plusieurs
échos lugubres dans les profondeurs de l’escalier; mais, de
créature qui répondit, pas une.
C’était pour le roi une nouvelle preuve du peu d’estime qu’on
faisait de lui à la Bastille. Alors, après la première colère,
ayant remarqué une fenêtre grillée par où passait une lumière
dorée qui devait être l’aube lumineuse, Louis se mit à crier,
doucement d’abord, puis avec force. Il ne lui fut rien répondu.
Vingt autres tentatives, faites successivement, n’obtinrent pas
plus de succès.
Le sang commençait à se révolter et montait à la tête du prince.
Cette nature, habituée au commandement, frémissait devant une
désobéissance. Peu à peu la colère grandit. Le prisonnier brisa sa
chaise trop lourde pour ses mains, et s’en servit comme d’un
bélier pour frapper dans la porte. Il frappa si fort et tant de
fois, que la sueur commença à couler de son front. Le bruit devint
immense et continu. Quelques cris étouffés y répondaient çà et là.
Ce bruit produisit sur le roi un effet étrange. Il s’arrêta pour
l’écouter. C’étaient les voix des prisonniers, autrefois ses
victimes, aujourd’hui ses compagnons. Ces voix montaient comme des
vapeurs à travers d’épais plafonds, des murs opaques. Elles
accusaient encore l’auteur de ce bruit, comme, sans doute, les
soupirs et les larmes accusaient tout bas l’auteur de leur
captivité. Après avoir ôté la liberté à tant de gens le roi venait
chez eux leur ôter le sommeil.
Cette idée faillit le rendre fou. Elle doubla ses forces ou plutôt
sa volonté, altérée d’obtenir un renseignement ou une conclusion.
Le bâton de la chaise recommença son office. Au bout d’une heure,
Louis entendit quelque chose dans le corridor, derrière sa porte,
et un violent coup, répondu dans cette porte même, fit cesser les
siens.
— Ah çà! êtes-vous fou? dit une rude et grossière voix. Que vous
prend-il ce matin?
«Ce matin?» pensa le roi surpris.
Puis, poliment:
— Monsieur, dit-il, êtes-vous le gouverneur de la Bastille?
— Mon brave, vous avez la cervelle détraquée, répliqua la voix,
mais ce n’est pas une raison pour faire tant de vacarme.
Taisez-vous, mordieu!
— Est-ce vous le gouverneur? demanda encore le roi.
Une porte se referma. Le guichetier venait de partir sans daigner
même répondre un mot.
Quand le roi eut la certitude de ce départ, sa fureur ne connut
plus de bornes. Agile comme un tigre, il bondit de la table sur la
fenêtre, dont il secoua les grilles. Il enfonça une vitre dont les
éclats tombèrent avec mille cliquetis harmonieux dans les cours.
Il appela, en s’enrouant: «Le gouverneur! le gouverneur!» Cet
accès dura une heure, qui fut une période de fièvre chaude.
Les cheveux en désordre et collés sur son front, ses habits
déchirés, blanchis, son linge en lambeaux, le roi ne s’arrêta qu’à
bout de toutes ses forces, et, seulement alors, il comprit
l’épaisseur impitoyable de ces murailles, l’impénétrabilité de ce
ciment, invincible à toute autre tentative que celle du temps,
ayant pour outil le désespoir.
Il appuya son front sur la porte, et laissa son cœur se calmer
peu à peu: un battement de plus l’eût fait éclater.
— Il viendra, dit-il, un moment où l’on m’apportera la nourriture
que l’on donne à tous les prisonniers. Je verrai alors quelqu’un,
je parlerai, on me répondra.
Et le roi chercha dans sa mémoire à quelle heure avait lieu le
premier repas des prisonniers dans la Bastille. Il ignorait même
ce détail. Ce fut un coup de poignard sourd et cruel, que ce
remords d’avoir vécu vingt-cinq ans, roi et heureux, sans penser à
tout ce que souffre un malheureux qu’on prive injustement de sa
liberté. Le roi en rougit de honte. Il sentait que Dieu, en
permettant cette humiliation terrible, ne faisait que rendre à un
homme la torture infligée par cet homme à tant d’autres.
Rien ne pouvait être plus efficace pour ramener à la religion
cette âme atterrée par le sentiment des douleurs. Mais Louis n’osa
pas même s’agenouiller pour prier Dieu, pour lui demander la fin
de cette épreuve.
— Dieu fait bien, dit-il, Dieu a raison. Ce serait lâche à moi de
demander à Dieu ce que j’ai refusé souvent à mes semblables.
Il en était là de ses réflexions, c’est-à-dire de son agonie,
quand le même bruit se fit entendre derrière sa porte, suivi cette
fois du grincement des clefs et du bruit des verrous jouant dans
les gâches.
Le roi fit un bond en avant pour se rapprocher de celui qui allait
entrer, mais soudain, songeant que c’était un mouvement indigne
d’un roi, il s’arrêta, prit une pose noble et calme, ce qui lui
était facile et il attendit, le dos tourné à la fenêtre, pour
dissimuler un peu de son agitation aux regards du nouvel arrivant.
C’était seulement un porte-clefs chargé d’un panier plein de
vivres.
Le roi considérait cet homme avec inquiétude: il attendit qu’il
parlât.
— Ah! dit celui-ci, vous avez cassé votre chaise, je le disais
bien. Mais il faut que vous soyez devenu enragé!
— Monsieur, fit le roi, prenez garde à tout ce que vous allez
dire: il y va pour vous d’un intérêt fort grave.
Le guichetier posa son panier sur la table, et, regardant son
interlocuteur:
— Hein? dit-il avec surprise.
— Faites-moi monter le gouverneur, ajouta noblement le roi.
— Voyons, mon enfant, dit le guichetier, vous avez toujours été
bien sage; mais la folie rend méchant, et nous voulons bien vous
prévenir: vous avez cassé votre chaise et fait du bruit; c’est un
délit qui se punit du cachot. Promettez-moi de ne pas recommencer,
et je n’en parlerai pas au gouverneur.
— Je veux voir le gouverneur, répliqua le roi sans sourciller.
— Il vous fera mettre dans le cachot, prenez-y garde.
— Je veux! entendez-vous?
— Ah! voilà votre œil qui devient hagard. Bon! je vous retire
votre couteau.
Et le guichetier fit ce qu’il disait, ferma la porte et partit,
laissant le roi plus étonné, plus malheureux, plus seul que
jamais.
En vain recommença-t-il le jeu du bâton de chaise, en vain fit-il
voler par la fenêtre les plats et les assiettes: rien ne lui
répondit plus.
Deux heures après, ce n’était plus un roi, un gentilhomme, un
homme, un cerveau: c’était un fou s’arrachant les ongles aux
portes, essayant de dépaver la chambre, et poussant des cris si
effrayants, que la vieille Bastille semblait trembler jusque dans
ses racines d’avoir osé se révolter contre son maître.
Quant au gouverneur, il ne s’était pas même dérangé. Le
porte-clefs et les sentinelles avaient fait leur rapport, mais à quoi
bon? Les fous n’étaient-ils pas chose vulgaire dans la forteresse,
et les murs n’étaient-ils pas plus forts que les fous?
M. de Baisemeaux, pénétré de tout ce que lui avait dit Aramis, et
parfaitement en règle avec son ordre du roi, ne demandait qu’une
chose, c’était que le fou Marchiali fût assez fou pour se pendre
un peu à son baldaquin ou à l’un de ses barreaux.
En effet, ce prisonnier-là ne rapportait guère, et il devenait
plus gênant que de raison. Ces complications de Seldon et de
Marchiali, ces complications de délivrance et de réincarcération,
ces complications de ressemblance, se fussent trouvées avoir un
dénouement fort commode. Baisemeaux croyait même avoir remarqué
que cela ne déplairait pas trop à M. d’Herblay.
— Et puis, réellement, disait Baisemeaux à son major, un
prisonnier ordinaire est déjà bien assez malheureux d’être
prisonnier; il souffre bien assez pour qu’on puisse charitablement
lui souhaiter la mort. À plus forte raison, quand ce prisonnier
est devenu fou, et qu’il peut mordre et faire du bruit dans la
Bastille; alors, ma foi! ce n’est plus un vœu charitable à faire
que de lui souhaiter la mort; ce serait une bonne œuvre à
accomplir que de le supprimer tout doucement.
Et le bon gouverneur fit là-dessus son deuxième déjeuner.