Chapitre CCX — Les échantillons

Pendant ce temps, la foule s’écoulait lentement, laissant à chaque

angle de comptoir un murmure ou une menace, comme aux bancs de

sable de l’océan, les flots laissent un peu d’écume ou d’algues

broyées, lorsqu’ils se retirent en descendant les marées.

Au bout de dix minutes, Molière reparut, faisant sous la

tapisserie un signe à d’Artagnan. Celui-ci se précipita,

entraînant Porthos, et, à travers des corridors assez compliqués,

il le conduisit dans le cabinet de Percerin. Le vieillard, les

manches retroussées, fouillait une pièce de brocart à grandes

fleurs d’or, pour y faire naître de beaux reflets. En apercevant

d’Artagnan, il laissa son étoffe et vint à lui, non pas radieux,

non pas courtois, mais, en somme, assez civil.

— Monsieur le capitaine des gardes, dit-il, vous m’excuserez,

n’est-ce pas, mais j’ai affaire.

— Eh! oui, pour les habits du roi? Je sais cela, mon cher

monsieur Percerin. Vous en faites trois, m’a-t-on dit?

— Cinq, mon cher monsieur, cinq!

— Trois ou cinq, cela ne m’inquiète pas, maître Percerin, et je

sais que vous les ferez les plus beaux du monde.

— On le sait, oui. Une fois faits, ils seront les plus beaux du

monde, je ne dis pas non, mais pour qu’ils soient les plus beaux

du monde, il faut d’abord qu’ils soient, et pour cela, monsieur le

capitaine, j’ai besoin de temps.

— Ah bah! deux jours encore, c’est bien plus qu’il ne vous en

faut, monsieur Percerin, dit d’Artagnan avec le plus grand flegme.

Percerin leva la tête en homme peu habitué à être contrarié, même

dans ses caprices, mais d’Artagnan ne fit point attention à l’air

que l’illustre tailleur de brocart commençait à prendre.

— Mon cher monsieur Percerin, continua-t-il, je vous amène une

pratique.

— Ah! ah! fit Percerin d’un air rechigné.

— M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, continua

d’Artagnan.

Percerin essaya un salut qui ne trouva rien de bien sympathique

chez le terrible Porthos, lequel, depuis son entrée dans le

cabinet, regardait le tailleur de travers.

— Un de mes bons amis, acheva d’Artagnan.

— Je servirai Monsieur, dit Percerin, mais, plus tard.

— Plus tard? Et quand cela?

— Mais, quand j’aurai le temps.

— Vous avez déjà dit cela à mon valet, interrompit Porthos

mécontent.

— C’est possible, dit Percerin, je suis presque toujours pressé.

— Mon ami, dit sentencieusement Porthos, on a toujours le temps

qu’on veut.

Percerin devint cramoisi, ce qui, chez les vieillards blanchis par

l’âge, est un fâcheux diagnostic.

— Monsieur, dit-il, est, ma foi! bien libre de se servir

ailleurs.

— Allons, allons, Percerin, glissa d’Artagnan, vous n’êtes pas

aimable aujourd’hui. Eh bien! je vais vous dire un mot qui va vous

faire tomber à nos genoux. Monsieur est non seulement un ami à

moi, mais encore un ami à M. Fouquet.

— Ah! ah! fit le tailleur, c’est autre chose.

Puis, se retournant vers Porthos:

— Monsieur le baron est à M. le surintendant? demanda-t-il.

— Je suis à moi, éclata Porthos, juste au moment où la tapisserie

se soulevait pour donner passage à un nouvel interlocuteur.

Molière observait. D’Artagnan riait. Porthos maugréait.

— Mon cher Percerin, dit d’Artagnan, vous ferez un habit à M. le

baron, c’est moi qui vous le demande.

— Pour vous, je ne dis pas, monsieur le capitaine.

— Mais ce n’est pas le tout: vous lui ferez cet habit tout de

suite.

— Impossible avant huit jours.

— Alors, c’est comme si vous refusiez de le lui faire, parce que

l’habit est destiné à paraître aux fêtes de Vaux.

— Je répète que c’est impossible, reprit l’obstiné vieillard.

— Non pas, cher monsieur Percerin, surtout si c’est moi qui vous

en prie, dit une douce voix à la porte, voix métallique qui fit

dresser l’oreille à d’Artagnan.

C’était la voix d’Aramis.

— Monsieur d’Herblay! s’écria le tailleur.

— Aramis! murmura d’Artagnan.

— Ah! notre évêque! fit Porthos.

— Bonjour, d’Artagnan! bonjour, Porthos! bonjour, chers amis! dit

Aramis. Allons, allons, cher monsieur Percerin, faites l’habit de

Monsieur, et je vous réponds qu’en le faisant vous ferez une chose

agréable à M. Fouquet.

Et il accompagna ces paroles d’un signe qui voulait dire:

«Consentez et congédiez.» Il paraît qu’Aramis avait sur maître

Percerin une influence supérieure à celle de d’Artagnan lui-même,

car le tailleur s’inclina en signe d’assentiment, et, se

retournant vers Porthos:

— Allez vous faire prendre mesure de l’autre côté, dit-il

rudement.

Porthos rougit d’une façon formidable.

D’Artagnan vit venir l’orage, et, interpellant Molière:

— Mon cher monsieur, lui dit-il à demi-voix, l’homme que vous

voyez se croit déshonoré quand on toise la chair et les os que

Dieu lui a départis; étudiez-moi ce type, maître Aristophane, et

profitez.

Molière n’avait pas besoin d’être encouragé; il couvait des yeux

le baron Porthos.

— Monsieur, lui dit-il, s’il vous plaît de venir avec moi, je

vous ferai prendre mesure d’un habit, sans que le mesureur vous

touche.

— Oh! fit Porthos, comment dites-vous cela, mon ami?

— Je dis qu’on n’appliquera ni l’aune ni le pied sur vos

coutures. C’est un procédé nouveau, que nous avons imaginé, pour

prendre la mesure des gens de qualité dont la susceptibilité

répugne à se laisser toucher par des manants. Nous avons des gens

susceptibles qui ne peuvent souffrir d’être mesurés, cérémonie

qui, à mon avis, blesse la majesté naturelle de l’homme, et si,

par hasard, monsieur, vous étiez de ces gens-là...

— Corbœuf! je crois bien que j’en suis.

— Eh bien! cela tombe à merveille, monsieur le baron, et vous

aurez l’étrenne de notre invention.

— Mais comment diable s’y prend-on? dit Porthos ravi.

— Monsieur, dit Molière en s’inclinant, si vous voulez bien me

suivre, vous le verrez.

Aramis regardait cette scène de tous ses yeux. Peut-être

croyait-il reconnaître, à l’animation de d’Artagnan, que celui-ci

partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin d’une scène si

bien commencée. Mais, si perspicace que fût Aramis, il se

trompait. Porthos et Molière partirent seuls. D’Artagnan demeura

avec Percerin. Pourquoi? Par curiosité, voilà tout; probablement,

dans l’intention de jouir quelques instants de plus de la présence

de son bon ami Aramis. Molière et Porthos disparus, d’Artagnan se

rapprocha de l’évêque de Vannes; ce qui parut contrarier celui-ci

tout particulièrement.

— Un habit aussi pour vous, n’est-ce pas, cher ami?

Aramis sourit.

— Non, dit-il.

— Vous allez à Vaux, cependant?

— J’y vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher d’Artagnan,

qu’un pauvre évêque de Vannes n’est pas assez riche pour se faire

faire des habits à toutes les fêtes.

— Bah! dit le mousquetaire en riant, et les poèmes, n’en

faisons-nous plus?

— Oh! d’Artagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense

plus à toutes ces futilités.

— Bien! répéta d’Artagnan mal convaincu.

Quant à Percerin, il s’était replongé dans sa contemplation de

brocarts.

— Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous gênons

beaucoup ce brave homme, mon cher d’Artagnan?

— Ah! ah! murmura à demi-voix le mousquetaire, c’est-à-dire que

je te gêne, cher ami.

Puis tout haut:

— Eh bien, partons; moi, je n’ai plus affaire ici, et, si vous

êtes aussi libre que moi, cher Aramis...

— Non; moi, je voulais...

— Ah! vous aviez quelque chose à dire en particulier à Percerin?

Que ne me préveniez-vous de cela tout de suite!

— De particulier, répéta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous,

d’Artagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je n’aurai rien

d’assez particulier pour qu’un ami tel que vous ne puisse

l’entendre.

— Oh! non, non, je me retire, insista d’Artagnan, mais en donnant

à sa voix un accent sensible de curiosité; car la gêne d’Aramis,

si bien dissimulée qu’elle fût, ne lui avait point échappé, et il

savait que, dans cette âme impénétrable, tout, même les choses les

plus futiles en apparence, marchaient d’ordinaire vers un but, but

inconnu mais que, d’après la connaissance qu’il avait du caractère

de son ami, le mousquetaire comprenait devoir être important.

Aramis, de son côté, vit que d’Artagnan n’était pas sans soupçon,

et il insista:

— Restez, de grâce, dit-il, voici ce que c’est.

Puis, se retournant vers le tailleur:

— Mon cher Percerin... dit-il. Je suis même très heureux que vous

soyez là, d’Artagnan.

— Ah! vraiment? fit pour la troisième fois le Gascon encore moins

dupe cette fois que les autres.

Percerin ne bougeait pas. Aramis le réveilla violemment en lui

tirant des mains l’étoffe, objet de sa méditation.

— Mon cher Percerin, lui dit-il, j’ai ici près M. Le Brun, un des

peintres de M. Fouquet.

— Ah! très bien, pensa d’Artagnan; mais pourquoi Le Brun?

Aramis regardait d’Artagnan, qui avait l’air de regarder des

gravures de Marc-Antoine.

— Et vous voulez lui faire faire un habit pareil à ceux des

épicuriens? répondit Percerin.

Et, tout en disant cela d’une façon distraite, le digne tailleur

cherchait à rattraper sa pièce de brocart.

— Un habit d’épicurien? demanda d’Artagnan d’un ton questionneur.

— Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit

que ce cher d’Artagnan saura tous nos secrets ce soir; oui, mon

ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de

M. Fouquet, n’est-ce pas?

— Sans doute. N’est-ce pas une espèce de société de poètes dont

sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je? et qui

tient son académie à Saint-Mandé?

— C’est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos

poètes, et nous les enrégimentons au service du roi.

— Oh! très bien, je devine: une surprise que M. Fouquet fait au

roi. Oh! soyez tranquille, si c’est là le secret de M. Le Brun, je

ne le dirai pas.

— Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun n’a rien à faire de

ce côté; le secret qui le concerne est bien plus important que

l’autre encore!

— Alors, s’il est si important que cela, j’aime mieux ne pas le

savoir, dit d’Artagnan en dessinant une fausse sortie.

— Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la

main droite une porte latérale, et en retenant de la gauche

d’Artagnan.

— Ma foi! je ne comprends plus, dit Percerin.

Aramis prit un temps, comme on dit en matière de théâtre.

— Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits

pour le roi, n’est-ce pas? Un en brocart, un en drap de chasse, un

en velours, un en satin, et un en étoffe de Florence?

— Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur? demanda

Percerin stupéfait.

— C’est tout simple, mon cher monsieur; il y aura chasse, festin,

concert, promenade et réception; ces cinq étoffes sont

d’étiquette.

— Vous savez tout, Monseigneur!

— Et bien d’autres choses encore, allez, murmura d’Artagnan.

— Mais, s’écria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez

pas, Monseigneur, tout prince de l’Église que vous êtes, ce que

personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Vallière

et moi savons, c’est la couleur des étoffes et le genre des

ornements, c’est la coupe, c’est l’ensemble, c’est la tournure de

tout cela!

— Eh bien, dit Aramis, voilà justement ce que je viens vous

demander de me faire connaître, mon cher monsieur Percerin.

— Ah bas! s’écria le tailleur épouvanté, quoique Aramis eût

prononcé les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce

et la plus mielleuse.

La prétention parut, en y réfléchissant, si exagérée, si ridicule,

si énorme à M. Percerin, qu’il rit d’abord tout bas, puis tout

haut, et qu’il finit par éclater. D’Artagnan l’imita, non qu’il

trouvât la chose aussi profondément risible, mais pour ne pas

laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux;

puis, lorsqu’ils furent calmés:

— Au premier abord, dit-il, j’ai l’air de hasarder une absurdité,

n’est-ce pas? Mais d’Artagnan, qui est la sagesse incarnée, va

vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander

cela.

— Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair

merveilleux qu’on n’avait fait qu’escarmoucher jusque-là et que le

moment de la bataille approchait.

— Voyons, dit Percerin avec incrédulité.

— Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fête au

roi? N’est-ce pas pour lui plaire?

— Assurément, fit Percerin.

D’Artagnan approuva d’un signe de tête.

— Par quelque galanterie? Par quelque bonne imagination? Par une

suite de surprises pareilles à celle dont nous parlions tout à

l’heure à propos de l’enrégimentation de nos épicuriens?

— À merveille!

— Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici,

est un homme qui dessine très exactement.

— Oui, dit Percerin, j’ai vu des tableaux de monsieur, et j’ai

remarqué que les habits étaient fort soignés. Voilà pourquoi j’ai

accepté tout de suite de lui faire un vêtement, soit conforme à

ceux de MM. les épicuriens, soit particulier.

— Cher monsieur, nous acceptons votre parole; plus tard, nous y

aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des

habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour

le roi.

Percerin exécuta un bond en arrière que d’Artagnan, l’homme calme

et l’appréciateur par excellence, ne trouva pas trop exagéré, tant

la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces

étranges et horripilantes.

— Les habits du roi! Donner à qui que ce soit au monde les habits

du roi?... Oh! pour le coup, monsieur l’évêque, Votre Grandeur est

folle! s’écria le pauvre tailleur poussé à bout.

— Aidez-moi donc, d’Artagnan, dit Aramis de plus en plus souriant

et calme, aidez-moi donc à persuader monsieur; car vous comprenez,

vous, n’est-ce pas?

— Eh! eh! pas trop, je l’avoue.

— Comment! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut

faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant à

Vaux? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra

être vêtu juste comme sera vêtu le roi le jour où le portrait

paraîtra?

— Ah! oui, oui, s’écria le mousquetaire presque persuadé, tant la

raison était plausible; oui, mon cher Aramis, vous avez raison;

oui, l’idée est heureuse. Gageons qu’elle est de vous, Aramis?

— Je ne sais, répondit négligemment l’évêque; de moi ou de

M. Fouquet...

Puis, interrogeant la figure de Percerin après avoir remarqué

l’indécision de d’Artagnan:

— Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, qu’en dites-vous?

Voyons.

— Je dis que...

— Que vous êtes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et

je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur; je dirai

plus, je comprends même toute la délicatesse que vous mettez à

n’aller pas au-devant de l’idée de M. Fouquet: vous redoutez de

paraître aduler le roi. Noblesse de cœur, monsieur Percerin!

noblesse de cœur!

Le tailleur balbutia.

— Ce serait, en effet, une bien belle flatterie à faire au jeune

prince, continua Aramis. «Mais, m’a dit M. le surintendant, si

Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans

mon esprit, et que je l’estime toujours. Seulement...»

— Seulement?... répéta Percerin avec inquiétude.

— «Seulement, continua Aramis, je serai forcé de dire au roi (mon

cher monsieur Percerin, vous comprenez, c’est M. Fouquet qui

parle;) seulement, je serai forcé de dire au roi: «Sire, j’avais

l’intention d’offrir à Votre Majesté son image; mais, dans un

sentiment de délicatesse, exagérée peut-être, quoique respectable,

M. Percerin s’y est opposé.»

— Opposé! s’écria le tailleur épouvanté de la responsabilité qui

allait peser sur lui; moi, m’opposer à ce que désire, à ce que

veut M. Fouquet quand il s’agit de faire plaisir au roi? oh! le

vilain mot que vous avez dit là, monsieur l’évêque! M’opposer! Oh!

ce n’est pas moi qui l’ai prononcé Dieu merci! J’en prends à

témoin M. le capitaine des mousquetaires. N’est ce pas, monsieur

d’Artagnan, que je ne m’oppose à rien?

D’Artagnan fit un signe d’abnégation indiquant qu’il désirait

demeurer neutre; il sentait qu’il y avait là-dessous une intrigue,

comédie ou tragédie; il se donnait au diable de ne pas la deviner,

mais en attendant, il désirait s’abstenir.

Mais déjà Percerin, poursuivi de l’idée qu’on pouvait dire au roi

qu’il s’était opposé à ce qu’on lui fît une surprise, avait

approché un siège à Le Brun et s’occupait de tirer d’une armoire

quatre habits resplendissants, le cinquième étant encore aux mains

des ouvriers, et plaçait successivement lesdits chefs-d’œuvre sur

autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de

Concini avaient été donnés à Percerin II par le maréchal d’Ancre,

après la déconfiture des tailleurs italiens ruinés dans leur

concurrence.

Le peintre se mit à dessiner, puis à peindre les habits.

Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail

et qui le veillait de près l’arrêta tout à coup.

— Je crois que vous n’êtes pas dans le ton, mon cher monsieur Le

Brun, lui dit-il; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se

perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument

nécessaire; il faudrait plus de temps pour observer attentivement

les nuances.

— C’est vrai, dit Percerin; mais le temps nous fait faute, et à

cela, vous en conviendrez, monsieur l’évêque, je ne puis rien.

— Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela

faute de vérité dans les couleurs.

Cependant Le Brun copiait étoffes et ornements avec la plus grande

fidélité, ce que regardait Aramis avec une impatience mal

dissimulée.

— Voyons, voyons, quel diable d’imbroglio joue-t-on ici? continua

de se demander le mousquetaire.

— Décidément, cela n’ira point, dit Aramis; monsieur Le Brun,

fermez vos boites et roulez vos toiles.

— Mais c’est qu’aussi, monsieur, s’écria le peintre dépité, le

jour est détestable ici.

— Une idée, monsieur Le Brun, une idée! Si on avait un

échantillon des étoffes, par exemple, et qu’avec le temps et dans

un meilleur jour...

— Oh! alors, s’écria Le Brun, je répondrais de tout.

— Bon! dit d’Artagnan, ce doit être là le nœud de l’action; on a

besoin d’un échantillon de chaque étoffe. Mordious! Le

donnera-t-il, ce Percerin?

Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe,

d’ailleurs, de la feinte bonhomie d’Aramis, coupa cinq

échantillons qu’il remit à l’évêque de Vannes.

— J’aime mieux cela. N’est-ce pas, dit Aramis à d’Artagnan, c’est

votre avis, hein?

— Mon avis, mon cher Aramis, dit d’Artagnan c’est que vous êtes

toujours le même.

— Et, par conséquent, toujours votre ami, dit l’évêque avec un

son de voix charmant.

— Oui, oui, dit tout haut d’Artagnan. Puis tout bas: Si je suis

ta dupe, double jésuite, je ne veux pas être ton complice, au

moins, et, pour ne pas être ton complice, il est temps que je

sorte d’ici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut; adieu, je vais

rejoindre Porthos.

— Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les échantillons,

car j’ai fini, et je ne serai pas fâché de dire un dernier mot à

notre ami.

Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans l’armoire,

Aramis pressa sa poche de la main pour s’assurer que les

échantillons y étaient bien renfermés, et tous sortirent du

cabinet.

Chapitre CCXI — Où Molière prit peut-être sa première idée du

Bourgeois gentilhomme

D’Artagnan retrouva Porthos dans la salle voisine; non plus

Porthos irrité, non plus Porthos désappointé, mais Porthos

épanoui, radieux, charmant, et causant avec Molière, qui le

regardait avec une sorte d’idolâtrie et comme un homme qui, non

seulement n’a jamais rien vu de mieux, mais qui encore n’a jamais

rien vu de pareil.

Aramis alla droit à Porthos, lui présenta sa main fine et blanche,

qui alla s’engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami,

opération qu’Aramis ne risquait jamais sans une espèce

d’inquiétude. Mais, la pression amicale s’étant accomplie sans

trop de souffrance, l’évêque de Vannes se retourna du côté de

Molière.

— Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi à

Saint-Mandé?

— J’irai partout où vous voudrez, Monseigneur, répondit Molière.

— À Saint-Mandé! s’écria Porthos, surpris de voir ainsi le fier

évêque de Vannes en familiarité avec un garçon tailleur. Quoi!

Aramis, vous emmenez monsieur à Saint-Mandé?

— Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse.

— Et puis, mon cher Porthos, continua d’Artagnan, M. Molière n’est

pas tout à fait ce qu’il paraît être.

— Comment? demanda Porthos.

— Oui, monsieur est un des premiers commis de maître Percerin, il

est attendu à Saint-Mandé pour essayer aux épicuriens les habits

de fête qui ont été commandés par M. Fouquet.

— C’est justement cela, dit Molière. Oui, monsieur.

— Venez donc, mon cher monsieur Molière, dit Aramis, si toutefois

vous avez fini avec M. du Vallon.

— Nous avons fini, répliqua Porthos.

— Et vous êtes satisfait? demanda d’Artagnan.

— Complètement satisfait, répondit Porthos.

Molière prit congé de Porthos avec force saluts et serra la main

que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires.

— Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact,

surtout.

— Vous aurez votre habit dès demain, monsieur le baron, répondit

Molière.

Et il partit avec Aramis.

Alors d’Artagnan, prenant le bras de Porthos:

— Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos,

demanda-t-il, pour que vous soyez si content de lui?

— Ce qu’il m’a fait, mon ami! Ce qu’il m’a fait! s’écria Porthos

avec enthousiasme.

— Oui, je vous demande ce qu’il vous a fait.

— Mon ami, il a su faire ce qu’aucun tailleur n’avait jamais

fait: il m’a pris mesure sans me toucher.

— Ah bah! Contez-moi cela, mon ami.

— D’abord, mon ami, on a été chercher je ne sais où une suite de

mannequins de toutes les tailles espérant qu’il s’en trouverait un

de la mienne, mais le plus grand, qui était celui du tambour-major

des Suisses, était de deux pouces trop court et d’un demi-pied

trop maigre.

— Ah! vraiment?

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire mon cher d’Artagnan.

Mais c’est un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que

ce M. Molière; il n’a pas été le moins du monde embarrassé pour

cela.

— Et qu’a-t-il fait?

— Oh! une chose bien simple. C’est inouï, par ma foi! Comment! on

est assez grossier pour n’avoir pas trouvé tout de suite ce moyen?

Que de peines et d’humiliations on m’eût épargnées!

— Sans compter les habits, mon cher Porthos.

— Oui, trente habits.

— Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la méthode de

M. Molière.

— Molière? vous l’appelez ainsi, n’est-ce pas? Je tiens à me

rappeler son nom.

— Oui, ou Poquelin, si vous l’aimez mieux.

— Non, j’aime mieux Molière. Quand je voudrai me rappeler son

nom, je penserai à volière, et, comme j’en ai une à Pierrefonds...

— À merveille, mon ami. Et sa méthode, à ce M. Molière?

— La voici. Au lieu de me démembrer comme font tous ces bélîtres,

de me faire courber les reins, de me faire plier les

articulations, toutes pratiques déshonorantes et basses...

D’Artagnan fit un signe approbatif de la tête.

— «Monsieur, m’a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer

lui-même. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir.» Alors

je me suis approché du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais

pas parfaitement ce que ce brave M. Volière voulait de moi.

— Molière.

— Ah! oui, Molière, Molière. Et, comme la peur d’être mesuré me

tenait toujours: «Prenez garde, lui ai-je dit, à ce que vous

m’allez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en préviens.»

Mais lui, de sa voix douce car c’est un garçon courtois, mon ami,

il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: «Monsieur,

dit-il, pour que l’habit aille bien, il faut qu’il soit fait à votre

image. Votre image est exactement réfléchie par le miroir. Nous

allons prendre mesure sur votre image.»

— En effet, dit d’Artagnan, vous vous voyiez au miroir; mais

comment a-t-on trouvé un miroir où vous pussiez vous voir tout

entier?

— Mon cher, c’est le propre miroir où le roi se regarde.

— Oui; mais le roi a un pied et demi de moins que vous.

— Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait c’était sans doute

une manière de flatter le roi, mais le miroir était trop grand

pour moi. Il est vrai que sa hauteur était faite de trois glaces

de Venise superposées et sa largeur des mêmes glaces juxtaposées.

— Oh! mon ami, les admirables mots que vous possédez là! Où

diable en avez-vous fait collection?

— À Belle-Île. Aramis les expliquait à l’architecte.

— Ah! très bien! Revenons à la glace, cher ami.

— Alors, ce brave M. Volière...

— Molière.

— Oui, Molière, c’est juste. Vous allez voir, mon cher ami, que

voilà maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave

M. Molière se mit donc à tracer avec un peu de blanc d’Espagne des

lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et

de mes épaules, et cela tout en professant cette maxime que je

trouvai admirable: «Il faut qu’un habit ne gêne pas celui qui le

porte.»

— En effet, dit d’Artagnan, voilà une belle maxime, qui n’est pas

toujours mise en pratique.

— C’est pour cela que je la trouvai d’autant plus étonnante,

surtout lorsqu’il la développa.

— Ah! Il développa cette maxime?

— Parbleu!

— Voyons le développement.

— Attendu, continua-t-il, que l’on peut, dans une circonstance

difficile, ou dans une situation gênante, avoir son habit sur

l’épaule, et désirer ne pas ôter son habit...

— C’est vrai, dit d’Artagnan.

— «Ainsi», continua M. Volière...

— Molière!

— Molière, oui. «Ainsi, continua M. Molière, vous avez besoin de

tirer l’épée, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos.

Comment faites-vous?

«— Je l’ôte, répondis-je.

«— Eh bien, non, répondit-il à son tour.

«— Comment! non?

«— Je dis qu’il faut que l’habit soit si bien fait, qu’il ne vous

gêne aucunement, même pour tirer l’épée.

«— Ah! ah!

«— Mettez-vous en garde», poursuivit-il. J’y tombai avec un si

merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fenêtre en sautèrent.

«Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il, restez comme cela.» Je

levai le bras gauche en l’air, l’avant-bras plié gracieusement, la

manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras

droit à demi étendu garantissait la ceinture avec le coude, et la

poitrine avec le poignet.

— Oui, dit d’Artagnan, la vraie garde, la garde académique.

— Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Volière...

— Molière!

— Tenez, décidément, mon cher ami, j’aime mieux l’appeler...

Comment avez-vous dit son autre nom?

— Poquelin.

— J’aime mieux l’appeler Poquelin.

— Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de

l’autre?

— Vous comprenez... Il s’appelle Poquelin, n’est-ce pas?

— Oui.

— Je me rappellerai madame Coquenard.

— Bon.

— Je changerai _Coque_ en _Poque_, _nard_ en _lin_, et au lieu de

Coquenard, j’aurai Poquelin.

— C’est merveilleux! s’écria d’Artagnan abasourdi... Allez, mon

ami, je vous écoute avec admiration.

— Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir.

— Poquelin. Pardon.

— Comment ai-je donc dit?

— Vous avez dit Coquelin.

— Ah! c’est juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le

miroir; mais il y mit le temps; il me regardait beaucoup; le fait

est que j’étais très beau.

«Cela vous fatigue? demanda-t-il.

— Un peu, répondis-je en pliant sur les jarrets; cependant le peux

tenir encore une heure.

— Non, non, je ne le souffrirai pas! Nous avons ici des garçons

complaisants qui se feront un devoir de vous soutenir les bras, comme

autrefois on soutenait ceux des prophètes quand ils invoquaient le

Seigneur.

— Très bien! répondis-je.

— Cela ne vous humiliera pas?

— Mon ami, lui dis-je, il y a, je le crois, une grande différence

entre être soutenu et être mesuré.

— La distinction est pleine de sens, interrompit d’Artagnan.

— Alors, continua Porthos, il fit un signe; deux garçons

s’approchèrent; l’un me soutint le bras gauche, tandis que

l’autre, avec infiniment d’adresse, me soutenait le bras droit.

«— Un troisième garçon! dit-il.

«Un troisième garçon s’approcha.

— Soutenez les reins de monsieur, dit-il. Le garçon me soutint les

reins.

— De sorte que vous posiez? demanda d’Artagnan.

— Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace.

— Poquelin, mon ami.

— Poquelin, vous avez raison. Tenez, décidément, j’aime encore

mieux l’appeler Volière.

— Oui, et que ce soit fini, n’est-ce pas?

— Pendant ce temps-là, Volière me dessinait sur la glace.

— C’était galant.

— J’aime fort cette méthode: elle est respectueuse et met chacun

à sa place.

— Et cela se termina?...

— Sans que personne m’eût touché, mon ami.

— Excepté les trois garçons qui vous soutenaient?

— Sans doute; mais je vous ai déjà exposé, je crois, la

différence qu’il y a entre soutenir et mesurer.

— C’est vrai, répondit d’Artagnan, qui se dit ensuite à lui-même:

Ma foi! ou je me trompe fort, ou j’ai valu là une bonne aubaine à

ce coquin de Molière, et nous en verrons bien certainement la

scène tirée au naturel dans quelque comédie.

Porthos souriait.

— Quelle chose vous fait rire? lui demanda d’Artagnan.

— Faut-il vous l’avouer? Eh bien, je ris de ce que j’ai tant de

bonheur.

— Oh! cela, c’est vrai; je ne connais pas d’homme plus heureux

que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive?

— Eh bien, mon cher, félicitez-moi.

— Je ne demande pas mieux.

— Il paraît que je suis le premier à qui l’on ait pris mesure de

cette façon-là.

— Vous en êtes sûr?

— À peu près. Certains signes d’intelligence échangés entre

Volière et les autres garçons me l’ont bien indiqué.

— Eh bien, mon cher ami, cela ne me surprend pas de la part de

Molière.

— Volière, mon ami!

— Oh! non, non, par exemple! je veux bien vous laisser dire

Volière à vous; mais je continuerai, moi, à dire Molière. Eh bien,

cela, disais-je donc, ne m’étonne point de la part de Molière qui

est un garçon ingénieux, et à qui vous avez inspiré cette belle

idée.

— Elle lui servira plus tard, j’en suis sûr.

— Comment donc, si elle lui servira! Je le crois bien, qu’elle

lui servira, et même beaucoup! Car, voyez-vous, mon ami, Molière

est, de tous nos tailleurs connus, celui qui habille le mieux nos

barons, nos comtes et nos marquis... à leur mesure.

Sur ce mot, dont nous ne discuterons ni l’à-propos ni la

profondeur, d’Artagnan et Porthos sortirent de chez maître

Percerin et rejoignirent leur carrosse. Nous les y laisserons,

s’il plaît au lecteur, pour revenir auprès de Molière et d’Aramis

à Saint-Mandé.

Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. · 第 15 / 75 题