Depuis cette étrange transformation d’Aramis en confesseur de
l’ordre, Baisemeaux n’était plus le même homme.
Jusque-là, Aramis avait été pour le digne gouverneur un prélat
auquel il devait le respect, un ami auquel il devait la
reconnaissance; mais, à partir de la révélation qui venait de
bouleverser toutes ses idées, il était inférieur et Aramis était
un chef.
Il alluma lui-même un falot, appela un porte-clefs, et, se
retournant vers Aramis:
— Aux ordres de Monseigneur, dit-il.
Aramis se contenta de faire un signe de tête qui voulait dire:
«C’est bien!» et un signe de la main qui voulait dire: «Marchez
devant!» Baisemeaux se mit en route. Aramis le suivit.
Il faisait une belle nuit étoilée; les pas des trois hommes
retentissaient sur la dalle des terrasses, et le cliquetis des
clefs pendues à la ceinture du guichetier montait jusqu’aux étages
des tours, comme pour rappeler aux prisonniers que la liberté
était hors de leur atteinte.
On eût dit que le changement qui s’était opéré dans Baisemeaux
s’était étendu jusqu’au porte-clefs. Ce porte-clefs, le même qui,
à la première visite d’Aramis, s’était montré si curieux et si
questionneur, était devenu non seulement muet, mais même
impassible. Il baissait la tête et semblait craindre d’ouvrir les
oreilles.
On arriva ainsi au pied de la Bertaudière, dont les deux étages
furent gravis silencieusement et avec une certaine lenteur; car
Baisemeaux, tout en obéissant, était loin de mettre un grand
empressement à obéir.
Enfin, on arriva à la porte; le guichetier n’eut pas besoin de
chercher la clef, il l’avait préparée. La porte s’ouvrit.
Baisemeaux se disposait à entrer chez le prisonnier; mais,
l’arrêtant sur le seuil:
— Il n’est pas écrit, dit Aramis, que le gouverneur entendra la
confession du prisonnier.
Baisemeaux s’inclina et laissa passer Aramis, qui prit le falot
des mains du guichetier et entra; puis d’un geste, il fit signe
que l’on refermât la porte derrière lui.
Pendant un instant, il se tint debout, l’oreille tendue, écoutant
si Baisemeaux et le porte-clefs s’éloignaient; puis, lorsqu’il se
fut assuré, par la décroissance du bruit, qu’ils avaient quitté la
tour, il posa le falot sur la table et regarda autour de lui.
Sur un lit de serge verte, en tout pareil aux autres lits de la
Bastille, excepté qu’il était plus neuf, sous des rideaux amples
et fermés à demi, reposait le jeune homme près duquel, une fois
déjà, nous avons introduit Aramis.
Suivant l’usage de la prison, le captif était sans lumière. À
l’heure du couvre-feu, il avait dû éteindre sa bougie. On voit
combien le prisonnier était favorisé, puisqu’il avait ce rare
privilège de garder de la lumière jusqu’au moment du couvre-feu.
Près de ce lit, un grand fauteuil de cuir, à pieds tordus,
supportait des habits d’une fraîcheur remarquable. Une petite
table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, était
abandonnée tristement près de la fenêtre. Plusieurs assiettes,
encore pleines attestaient que le prisonnier avait à peine touché
à son dernier repas.
Aramis vit, sur le lit, le jeune homme étendu, le visage à demi
caché sous ses deux bras.
L’arrivée du visiteur ne le fit point changer de posture; il
attendait ou dormait. Aramis alluma la bougie à l’aide du falot,
repoussa doucement le fauteuil et s’approcha du lit avec un
mélange visible d’intérêt et de respect.
Le jeune homme souleva la tête.
— Que me veut-on? demanda-t-il.
— N’avez-vous pas désiré un confesseur?
— Oui.
— Parce que vous êtes malade?
— Oui.
— Bien malade?
Le jeune homme attacha sur Aramis des yeux pénétrants, et dit:
— Je vous remercie.
Puis, après un silence:
— Je vous ai déjà vu, continua-t-il.
Aramis s’inclina. Sans doute, l’examen que le prisonnier venait de
faire, cette révélation d’un caractère froid, rusé et dominateur,
empreint sur la physionomie de l’évêque de Vannes, était peu
rassurant dans la situation du jeune homme; car il ajouta:
— Je vais mieux.
— Alors? demanda Aramis.
— Alors, allant mieux, je n’ai plus le même besoin d’un
confesseur, ce me semble.
— Pas même du cilice que vous annonçait le billet que vous avez
trouvé dans votre pain?
Le jeune homme tressaillit; mais, avant qu’il eût répondu ou nié:
— Pas même, continua Aramis, de cet ecclésiastique de la bouche
duquel vous avez une importante révélation à attendre?
— S’il en est ainsi, dit le jeune homme en retombant sur son
oreiller, c’est différent; j’écoute.
Aramis alors le regarda plus attentivement et fut surpris de cet
air de majesté simple et aisée qu’on n’acquiert jamais, si Dieu ne
l’a mis dans le sang ou dans le cœur.
— Asseyez-vous, monsieur, dit le prisonnier.
Aramis obéit en s’inclinant.
— Comment vous trouvez-vous à la Bastille? demanda l’évêque.
— Très bien.
— Vous ne souffrez pas?
— Non.
— Vous ne regrettez rien?
— Rien.
— Pas même la liberté?
— Qu’appelez-vous la liberté, monsieur, demanda le prisonnier
avec l’accent d’un homme qui se prépare à une lutte.
— J’appelle la liberté, les fleurs, l’air, le jour, les étoiles,
le bonheur de courir où vous portent vos jambes nerveuses de vingt
ans.
Le jeune homme sourit; il eût été difficile de dire si c’était de
résignation ou de dédain.
— Regardez, dit-il, j’ai là, dans ce vase du Japon, deux roses,
deux belles roses, cueillies hier au soir en boutons dans le
jardin du gouverneur; elles sont écloses ce matin et ont ouvert
sous mes yeux leur calice vermeil; avec chaque pli de leurs
feuilles, elles ouvraient le trésor de leur parfum; ma chambre en
est tout embaumée. Ces deux roses, voyez-les: elles sont belles
parmi les roses; et les roses sont les plus belles des fleurs.
Pourquoi donc voulez-vous que je désire d’autres fleurs, puisque
j’ai les plus belles de toutes?
Aramis regarda le jeune homme avec surprise.
— Si les fleurs sont la liberté, reprit mélancoliquement le
captif, j’ai donc la liberté, puisque j’ai les fleurs.
— Oh! mais l’air! s’écria Aramis; l’air si nécessaire à la vie?
— Eh bien! monsieur, approchez-vous de la fenêtre continua le
prisonnier; elle est ouverte. Entre le ciel et la terre, le vent
roule ses tourbillons de glace, de feu, de tièdes vapeurs ou de
douces brises. L’air qui vient de là caresse mon visage, quand,
monté sur ce fauteuil, assis sur le dossier, le bras passé autour
du barreau qui me soutient, je me figure que je nage dans le vide.
Le front d’Aramis se rembrunissait à mesure que parlait le jeune
homme.
— Le jour? continua-t-il. J’ai mieux que le jour, j’ai le soleil,
un ami qui vient tous les jours me visiter sans la permission du
gouverneur, sans la compagnie du guichetier. Il entre par la
fenêtre, il trace dans ma chambre un grand carré long qui part de
la fenêtre même et va mordre la tenture de mon lit jusqu’aux
franges. Ce carré lumineux grandit de dix heures à midi, et
décroît de une heure à trois, lentement, comme si, ayant eu hâte
de venir, il avait regret de me quitter. Quand son dernier rayon
disparaît, j’ai joui quatre heures de sa présence. Est-ce que ça
ne suffit pas? on m’a dit qu’il y avait des malheureux qui
creusaient des carrières, des ouvriers qui travaillaient aux
mines, et qui ne le voyaient jamais.
Aramis s’essuya le front.
— Quant aux étoiles, qui sont douces à voir, continua le jeune
homme, elles se ressemblent toutes, sauf l’éclat et la grandeur.
Moi, je suis favorisé; car, si vous n’eussiez allumé cette bougie,
vous eussiez pu voir la belle étoile que je voyais de mon lit
avant votre arrivée, et dont le rayonnement caressait mes yeux.
Aramis baissa la tête: il se sentait submergé, sous le flot amer
de cette sinistre philosophie qui est la religion de la captivité.
— Voilà donc pour les fleurs, pour l’air, pour le jour et pour
les étoiles, dit le jeune homme avec la même tranquillité. Reste
la promenade. Est-ce que, toute la journée, je ne me promène pas
dans le jardin du gouverneur s’il fait beau, ici s’il pleut, au
frais s’il fait chaud, au chaud s’il fait froid, grâce à ma
cheminée pendant l’hiver? Ah! croyez-moi, monsieur, ajouta le
prisonnier avec une expression qui n’était pas exempte d’une
certaine amertume, les hommes ont fait pour moi tout ce que peut
espérer, tout ce que peut désirer un homme.
— Les hommes, soit! dit Aramis en relevant la tête; mais il me
semble que vous oubliez Dieu.
— J’ai, en effet, oublié Dieu, répondit le prisonnier sans
s’émouvoir; mais, pourquoi me dites-vous cela? À quoi bon parler
de Dieu aux prisonniers?
Aramis regarda en face ce singulier jeune homme qui avait la
résignation d’un martyr avec le sourire d’un athée.
— Est-ce que Dieu n’est pas dans toutes choses? murmura-t-il d’un
ton de reproche.
— Dites au bout de toute chose, répondit le prisonnier fermement.
— Soit! dit Aramis; mais revenons au point d’où nous sommes
partis.
— Je ne demande pas mieux, fit le jeune homme.
— Je suis votre confesseur.
— Oui.
— Eh bien! comme mon pénitent, vous me devez la vérité.
— Je ne demande pas mieux que de vous la dire.
— Tout prisonnier a commis le crime qui l’a fait mettre en
prison. Quel crime avez-vous commis, vous?
— Vous m’avez déjà demandé cela, la première fois que vous m’avez
vu, dit le prisonnier.
— Et vous avez éludé ma réponse, cette fois, comme aujourd’hui.
— Et pourquoi, aujourd’hui, pensez-vous que je vous répondrai?
— Parce que, aujourd’hui, je suis votre confesseur.
— Alors, si vous voulez que je vous dise quel crime j’ai commis,
expliquez-moi ce que c’est qu’un crime. Or, comme je ne sais rien
en moi qui me fasse des reproches, je dis que je ne suis pas
criminel.
— On est criminel parfois aux yeux des grands de la terre, non
seulement pour avoir commis des crimes, mais parce que l’on sait
que des crimes ont été commis.
Le prisonnier prêtait une attention extrême.
— Oui, dit-il après un moment de silence, je comprends; oui, vous
avez raison, monsieur; il se pourrait bien que, de cette façon, je
fusse criminel aux yeux des grands.
— Ah! vous savez donc quelque chose? dit Aramis, qui crut avoir
entrevu, non pas le défaut, mais la jointure de la cuirasse.
— Non, je ne sais rien, répondit le jeune homme; mais je pense
quelquefois, et je me dis, à ces moments là...
— Que vous dites-vous?
— Que, si je voulais penser plus, ou je deviendrais fou, ou je
devinerais bien des choses.
— Eh bien! alors? demanda Aramis avec impatience.
— Alors, je m’arrête.
— Vous vous arrêtez?
— Oui, ma tête est lourde, mes idées deviennent tristes, je sens
l’ennui qui me prend; je désire...
— Quoi?
— Je n’en sais rien, car je ne veux pas me laisser prendre au
désir de choses que je n’ai pas, moi qui suis si content de ce que
j’ai.
— Vous craignez la mort? dit Aramis avec une légère inquiétude.
— Oui, dit le jeune homme en souriant.
Aramis sentit le froid de ce sourire et frémit.
— Oh! puisque vous avez peur de la mort, vous en savez plus que
vous n’en dites, s’écria-t-il.
— Mais vous, répondit le prisonnier, vous qui me faites dire de
vous demander, vous qui, lorsque je vous ai demandé, entrez ici en
me promettant tout un monde de révélations, d’où vient que c’est
vous maintenant qui vous taisez et moi qui parle? Puisque nous
portons chacun un masque, ou gardons-le tous deux, ou déposons-le
ensemble.
Aramis sentit à la fois la force et la justesse de ce
raisonnement.
— Je n’ai point affaire à un homme ordinaire, pensa-t-il. Voyons,
avez-vous de l’ambition? dit-il tout haut sans avoir préparé le
prisonnier à la transition.
— Qu’est-ce que cela, de l’ambition? demanda le jeune homme.
— C’est, répondit Aramis, un sentiment qui pousse l’homme à
désirer plus qu’il n’a.
— J’ai dit que j’étais content, monsieur, mais il est possible
que je me trompe. J’ignore ce que c’est que l’ambition, mais il
est possible que j’en aie. Voyons ouvrez-moi l’esprit, je ne
demande pas mieux.
— Un ambitieux, dit Aramis, est celui qui convoite par-delà son
état.
— Je ne convoite rien par-delà mon état, dit le jeune homme avec
une assurance qui, encore une fois fit tressaillir l’évêque de
Vannes.
Il se tut. Mais, à voir les yeux ardents, le front plissé,
l’attitude réfléchie du captif, on sentait bien qu’il attendait
autre chose que du silence. Ce silence, Aramis le rompit.
— Vous m’avez menti, la première fois que je vous ai vu, dit-il.
— Menti? s’écria le jeune homme en se dressant sur son lit, avec
un tel accent dans la voix, avec un tel éclair dans les yeux,
qu’Aramis recula malgré lui.
— Je veux dire, reprit Aramis en s’inclinant, que vous m’avez
caché ce que vous savez de votre enfance.
— Les secrets d’un homme sont à lui, monsieur, dit le prisonnier,
et non au premier venu.
— C’est vrai, dit Aramis en s’inclinant plus bas que la première
fois, c’est vrai, pardonnez, mais aujourd’hui, suis-je encore pour
vous le premier venu; Je vous en supplie, répondez, _monseigneur!_
Ce titre causa un léger trouble au prisonnier; cependant il ne
parut point étonné qu’on le lui donnât.
— Je ne vous connais pas, monsieur, dit-il.
— Oh! si j’osais, je prendrais votre main, et je la baiserais.
Le jeune homme fit un mouvement comme pour donner la main à
Aramis, mais l’éclair qui avait jailli de ses yeux s’éteignit au
bord de sa paupière, et sa main se retira froide et défiante.
— Baiser la main d’un prisonnier! dit-il en secouant la tête, à
quoi bon?
— Pourquoi m’avez-vous dit, demanda Aramis, que vous vous
trouviez bien ici? pourquoi m’avez vous dit que vous n’aspiriez à
rien? pourquoi enfin en me parlant ainsi, m’empêchez-vous d’être
franc à mon tour?
Le même éclair reparut pour la troisième fois aux yeux du jeune
homme, mais, comme les deux autres fois, il expira sans rien
amener.
— Vous vous défiez de moi? dit Aramis.
— À quel propos, monsieur?
— Oh! par une raison bien simple: c’est que, si vous savez ce que
vous devez savoir, vous devez vous défier de tout le monde.
— Alors, ne vous étonnez pas que je me délie, puisque vous me
soupçonnez de savoir ce que je ne sais pas.
Aramis était frappé d’admiration pour cette énergique résistance.
— Oh! vous me désespérez, monseigneur! s’écriâ-t-il en frappant du
poing sur le fauteuil.
— Et moi, je ne vous comprends pas monsieur.
— Eh bien! tâchez de me comprendre.
Le prisonnier regarda fixement Aramis.
— Il me semble parfois, continua celui-ci, que j’ai devant les
yeux l’homme que je cherche... et puis...
— Et puis... cet homme disparaît, n’est-ce pas? dit le prisonnier
en souriant. Tant mieux!
— Décidément, reprit-il, je n’ai rien à dire à un homme qui se
défie de moi au point que vous le faites.
— Et moi, ajouta le prisonnier du même ton, rien à dire à l’homme
qui ne veut pas comprendre qu’un prisonnier doit se défier de
tout.
— Même de ses anciens amis? dit Aramis. Oh! c’est trop de
prudence, monseigneur!
— De mes anciens amis? vous êtes un de mes anciens amis, vous?
— Voyons, dit Aramis, ne vous souvient-il donc plus d’avoir vu
autrefois, dans le village où s’écoula votre première enfance?...
— Savez-vous le nom de ce village? demanda le prisonnier.
— Noisy-le-Sec, monseigneur, répondit fermement Aramis.
— Continuez, dit le jeune homme sans que son visage avouât ou
niât.
— Tenez, monseigneur, dit Aramis, si vous voulez absolument
continuer ce jeu, restons-en là. Je viens pour vous dire beaucoup
de choses, c’est vrai; mais il faut me laisser voir que ces
choses, vous avez, de votre côté, le désir de les connaître. Avant
de parler, avant de déclarer les choses si importantes que je
recèle en moi, convenez-en, j’eusse eu besoin d’un peu d’aide
sinon de franchise, d’un peu de sympathie sinon de confiance. Eh
bien! vous vous tenez renfermé dans une prétendue ignorance qui me
paralyse... Oh! non pas pour ce que vous croyez; car, si fort
ignorant que vous soyez, ou si fort indifférent que vous feigniez
d’être, vous n’en êtes pas moins ce que vous êtes, monseigneur, et
rien, rien! entendez-vous bien, ne fera que vous ne le soyez pas.
— Je vous promets, répondit le prisonnier, de vous écouter sans
impatience. Seulement, il me semble que j’ai le droit de vous
répéter cette question que je vous ai déjà faite: Qui êtes-vous?
— Vous souvient-il, il y a quinze ou dix-huit ans, d’avoir vu à
Noisy-le-Sec un cavalier qui venait avec une dame, vêtue
ordinairement de soie noire, avec des rubans couleur de feu dans
les cheveux?
— Oui, dit le jeune homme: une fois j’ai demandé le nom de ce
cavalier, et l’on m’a dit qu’il s’appelait l’abbé d’Herblay. Je me
suis étonné que cet abbé eût l’air si guerrier, et l’on m’a
répondu qu’il n’y avait rien d’étonnant à cela, attendu que
c’était un mousquetaire du roi Louis XIII.
— Eh bien! dit Aramis, ce mousquetaire autrefois, cet abbé alors,
évêque de Vannes depuis, votre confesseur aujourd’hui, c’est moi.
— Je le sais. Je vous avais reconnu.
— Eh bien! monseigneur, si vous savez cela, il faut que j’y
ajoute une chose que vous ne savez pas: c’est que si la présence
ici de ce mousquetaire, de cet abbé, de cet évêque, de ce
confesseur était connue du roi, ce soir, demain, celui qui a tout
risqué pour venir à vous verrait reluire la hache du bourreau au
fond d’un cachot plus sombre et plus perdu que ne l’est le vôtre.
En écoutant ces mots fermement accentués, le jeune homme s’était
soulevé sur son lit, et avait plongé des regards de plus en plus
avides dans les regards d’Aramis.
Le résultat de cet examen fut que le prisonnier parut prendre
quelque confiance.
— Oui, murmura-t-il, oui, je me souviens parfaitement. La femme
dont vous parlez vint une fois avec vous, et deux autres fois avec
la femme...
Il s’arrêta.
— Avec la femme qui venait vous voir tous les mois, n’est-ce pas,
monseigneur?
— Oui.
— Savez-vous quelle était cette dame?
Un éclair parut près de jaillir de l’œil du prisonnier.
— Je sais que c’était une dame de la Cour, dit-il.
— Vous vous la rappelez bien, cette dame?
— Oh! mes souvenirs ne peuvent être bien confus sous ce rapport,
dit le jeune prisonnier; j’ai vu une fois cette dame avec un homme
de quarante-cinq ans, à peu près, j’ai vu une fois cette dame avec
vous et avec la dame à la robe noire et aux rubans couleur de feu;
je l’ai revue deux fois depuis avec la même personne. Ces quatre
personnes avec mon gouverneur et la vieille Perronnette, mon
geôlier et le gouverneur, sont les seules personnes à qui j’aie
jamais parlé, et, en vérité, presque les seules personnes que
j’aie jamais vues.
— Mais vous étiez donc en prison?
— Si je suis en prison ici, relativement j’étais libre là-bas,
quoique ma liberté fût bien restreinte; une maison d’où je ne
sortais pas, un grand jardin entouré de murs que je ne pouvais
franchir: c’était ma demeure; vous la connaissez, puisque vous y
êtes venu. Au reste, habitué à vivre dans les limites de ces murs
et de cette maison, je n’ai jamais désiré en sortir. Donc, vous
comprenez, monsieur, n’ayant rien vu de ce monde je ne puis rien
désirer, et, si vous me racontez quelque chose, vous serez forcé
de tout m’expliquer.
— Ainsi ferai-je, monseigneur, dit Aramis en s’inclinant; car
c’est mon devoir.
— Eh bien! commencez donc par me dire ce qu’était mon gouverneur.
— Un bon gentilhomme, monseigneur, un honnête gentilhomme
surtout, un précepteur à la fois pour votre corps et pour votre
âme. Avez-vous jamais eu à vous en plaindre?
— Oh! non, monsieur, bien au contraire; mais ce gentilhomme m’a
dit souvent que mon père et ma mère étaient morts; ce gentilhomme
mentait-il ou disait-il la vérité?
— Il était forcé de suivre les ordres qui lui étaient donnés.
— Alors il mentait donc?
— Sur un point. Votre père est mort.
— Et ma mère?
— Elle est morte pour vous.
— Mais, pour les autres, elle vit, n’est-ce pas?
— Oui.
— Et moi, le jeune homme regarda Aramis, moi, je suis condamné à
vivre dans l’obscurité d’une prison?
— Hélas! je le crois.
— Et cela, continua le jeune homme, parce que ma présence dans le
monde révélerait un grand secret?
— Un grand secret, oui.
— Pour faire enfermer à la Bastille un enfant tel que je l’étais,
il faut que mon ennemi soit bien puissant.
— Il l’est.
— Plus puissant que ma mère, alors?
— Pourquoi cela?
— Parce que ma mère m’eût défendu.
Aramis hésita.
— Plus puissant que votre mère, oui, monseigneur.
— Pour que ma nourrice et le gentilhomme aient été enlevés et
pour qu’on m’ait séparé d’eux ainsi, j’étais donc ou ils étaient
donc un bien grand danger pour mon ennemi?
— Oui, un danger dont votre ennemi s’est délivré en faisant
disparaître le gentilhomme et la nourrice, répondit tranquillement
Aramis.
— Disparaître? demanda le prisonnier. Mais de quelle façon
ont-ils disparu?
— De la façon la plus sûre, répondit Aramis: ils sont morts.
Le jeune homme pâlit légèrement et passa une main tremblante sur
son visage.
— Par le poison? demanda-t-il.
— Par le poison.
Le prisonnier réfléchit un instant.
— Pour que ces deux innocentes créatures, reprit-il, mes seuls
soutiens, aient été assassinées le même jour, il faut que mon
ennemi soit bien cruel, ou bien contraint par la nécessité; car ce
digne gentilhomme et cette pauvre femme n’avaient jamais fait de
mal à personne.
— La nécessité est dure dans votre maison, monseigneur. Aussi
est-ce une nécessité qui me fait, à mon grand regret, vous dire
que ce gentilhomme et cette nourrice ont été assassinés.
— Oh! vous ne m’apprenez rien de nouveau, dit le prisonnier en
fronçant le sourcil.
— Comment cela?
— Je m’en doutais.
— Pourquoi?
— Je vais vous le dire.
En ce moment, le jeune homme, s’appuyant sur ses deux coudes,
s’approcha du visage d’Aramis avec une telle expression de
dignité, d’abnégation, de défi même, que l’évêque sentit
l’électricité de l’enthousiasme monter en étincelles dévorantes de
son cœur flétri à son crâne dur comme l’acier.
— Parlez, monseigneur. Je vous ai déjà dit que j’expose ma vie en
vous parlant. Si peu que soit ma vie, je vous supplie de la
recevoir comme rançon de la vôtre.
— Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je soupçonnais
que l’on avait tué ma nourrice et mon gouverneur.
— Que vous appeliez votre père.
— Oui, que j’appelais mon père, mais dont je savais bien que je
n’étais pas le fils.
— Qui vous avait fait supposer?...
— De même que vous êtes, vous, trop respectueux pour un ami, lui
était trop respectueux pour un père.
— Moi, dit Aramis, je n’ai pas le dessein de me déguiser.
Le jeune homme fit un signe de tête et continua:
— Sans doute, je n’étais pas destiné à demeurer éternellement
enfermé, dit le prisonnier, et ce qui me le fait croire,
maintenant surtout, c’est le soin qu’on prenait de faire de moi un
cavalier aussi accompli que possible. Le gentilhomme qui était
près de moi m’avait appris tout ce qu’il savait lui-même: les
mathématiques, un peu de géométrie, d’astronomie, l’escrime, le
manège. Tous les matins, je faisais des armes dans une salle
basse, et montais à cheval dans le jardin. Eh bien! un matin,
c’était pendant l’été, car il faisait une grande chaleur, je
m’étais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-là, ne
m’avait, excepté le respect de mon gouverneur, instruit ou donné
des soupçons. Je vivais comme les oiseaux, comme les plantes,
d’air et de soleil; je venais d’avoir quinze ans.
— Alors, il y a huit ans de cela?
— Oui, à peu près; j’ai perdu la mesure du temps.
— Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous
encourager au travail?
— Il me disait qu’un homme doit chercher à se faire sur la terre
une fortune que Dieu lui a refusée en naissant; il ajoutait que,
pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et
que nul ne s’intéressait ou ne s’intéresserait jamais à ma
personne. J’étais donc dans cette salle basse, et, fatigué par ma
leçon d’escrime, je m’étais endormi. Mon gouverneur était dans sa
chambre, au premier étage, juste au-dessus de moi. Soudain
j’entendis comme un petit cri poussé par mon gouverneur. Puis il
appela: «Perronnette! Perronnette!» C’était ma nourrice qu’il
appelait.
— Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez.
— Sans doute elle était au jardin, car mon gouverneur descendit
l’escalier avec précipitation. Je me levai, inquiet de le voir
inquiet lui-même. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au
jardin, en criant toujours: «Perronnette! Perronnette!» Les
fenêtres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de
ces fenêtres étaient fermés; mais, par une fente du volet, je vis
mon gouverneur s’approcher d’un large puits situé presque
au-dessous des fenêtres de son cabinet de travail. Il se pencha sur
la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en
faisant de grands gestes effarés. D’où j’étais, je pouvais non
seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j’entendis
donc.
— Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis.
— Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla
au-devant d’elle, la prit par le bras et l’entraîna vivement vers
la margelle; après quoi, se penchant avec elle dans le puits, il
lui dit:
— Regardez, regardez, quel malheur!
— Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; qu’y
a-t-il?
— Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre?
Et il étendait la main vers le fond du puits.
— Quelle lettre? demanda la nourrice.
— Cette lettre que vous voyez là-bas, c’est la dernière lettre de
la reine.
À ce mot je tressaillis. Mon gouverneur, celui qui passait pour
mon père, celui qui me recommandait sans cesse la modestie et
l’humilité, en correspondance avec la reine!
— La dernière lettre de la reine? s’écria dame Perronnette sans
paraître étonnée autrement que de voir cette lettre au fond du
puits. Et comment est elle là?
— Un hasard, dame Perronnette, un hasard étrange! Je rentrais
chez moi; en rentrant, j’ouvre la porte; la fenêtre de son côté
était ouverte; un courant d’air s’établit; je vois un papier qui
s’envole, je reconnais que ce papier, c’est la lettre de la reine;
je cours à la fenêtre en poussant un cri; le papier flotte un
instant en l’air et tombe dans le puits.
— Eh bien! dit dame Perronnette, si la lettre est tombée dans le
puits, c’est comme si elle était brûlée, et, puisque la reine
brûle elle-même toutes ses lettres, chaque fois qu’elle vient...
Chaque fois qu’elle vient! Ainsi cette femme qui venait tous les
mois, c’était la reine? interrompit le prisonnier.
— Oui, fit de la tête Aramis.
— Sans doute, sans doute, continua le vieux gentilhomme, mais
cette lettre contenait des instructions. Comment ferai-je pour les
suivre?
— Écrivez vite à la reine, racontez-lui la chose comme elle s’est
passée, et la reine vous écrira une seconde lettre en place de
celle-ci.
— Oh! la reine ne voudra pas croire à cet accident, dit le
bonhomme en branlant la tête; elle pensera que j’ai voulu garder
cette lettre, au lieu de la lui rendre comme les autres, afin de
m’en faire une arme. Elle est si défiante, et M. de Mazarin si...
Ce démon d’Italien est capable de nous faire empoisonner au
premier soupçon!
Aramis sourit avec un imperceptible mouvement de tête.
— Vous savez, dame Perronnette, tous les deux sont si ombrageux
à l’endroit de Philippe!
Philippe, c’est le nom qu’on me donnait, interrompit le
prisonnier.
— Eh bien! alors, il n’y a pas à hésiter, dit dame Perronnette,
il faut faire descendre quelqu’un dans le puits.
— Oui, pour que celui qui rapportera le papier y lise en
remontant.
— Prenons, dans le village, quelqu’un qui ne sache pas lire;
ainsi vous serez tranquille.
— Soit; mais celui qui descendra dans le puits ne devinera-t-il
pas l’importance d’un papier pour lequel on risque la vie d’un
homme? Cependant vous venez de me donner une idée, dame
Perronnette; oui, quelqu’un descendra dans le puits, et ce
quelqu’un sera moi.
Mais, sur cette proposition, dame Perronnette se mit à s’éplorer
et à s’écrier de telle façon, elle supplia si fort en pleurant le
vieux gentilhomme, qu’il lui promit de se mettre en quête d’une
échelle assez grande pour qu’on pût descendre dans le puits,
tandis qu’elle irait jusqu’à la ferme chercher un garçon résolu, à
qui l’on ferait accroire qu’il était tombé un bijou dans le puits,
que ce bijou était enveloppé dans du papier, et, comme le papier,
remarqua mon gouverneur, se développe à l’eau, il ne sera pas
surprenant qu’on ne retrouve que la lettre tout ouverte.
— Elle aura peut-être déjà eu le temps de s’effacer dit dame
Perronnette.
— Peu importe, pourvu que nous ayons la lettre. En remettant la
lettre à la reine, elle verra bien que nous ne l’avons pas trahie,
et, par conséquent, n’excitant pas la défiance de M. de Mazarin,
nous n’aurons rien à craindre de lui.
Cette résolution prise, ils se séparèrent. Je repoussai le volet,
et, voyant que mon gouverneur s’apprêtait à rentrer, je me jetai
sur mes coussins avec un bourdonnement dans la tête, causé par
tout ce que je venais d’entendre.
Mon gouverneur entrebâilla la porte quelques secondes après que je
m’étais rejeté sur mes coussins, et, me croyant assoupi, la
referma doucement.
À peine fut-elle refermée, que le me relevai et prêtant l’oreille,
j’entendis le bruit des pas qui s’éloignaient. Alors je revins à
mon volet, et je vis sortir mon gouverneur et dame Perronnette.
J’étais seul à la maison.
Ils n’eurent pas plutôt refermé la porte, que, sans prendre la
peine de traverser le vestibule, je sautai par la fenêtre et
courus au puits.
Alors, comme s’était penché mon gouverneur, je me penchai à mon
tour.
Je ne sais quoi de blanchâtre et de lumineux tremblotait dans les
cercles frissonnants de l’eau verdâtre Ce disque brillant me
fascinait et m’attirait. Mes yeux étaient fixes, ma respiration
haletante. Le puits m’aspirait avec sa large bouche et son haleine
glacée: il me semblait lire au fond de l’eau des caractères de feu
tracés sur le papier qu’avait touché la reine.
Alors, sans savoir ce que je faisais, et animé par un de ces
mouvements instinctifs qui vous poussent sur les pentes fatales,
je roulai une extrémité de la corde au pied de la potence du
puits, je laissai pendre le seau jusque dans l’eau, à trois pieds
de profondeur à peu près, tout cela en me donnant bien du mal pour
ne pas déranger le précieux papier, qui commençait à changer sa
couleur blanchâtre contre une teinte verdâtre, preuve qu’il
s’enfonçait, puis, un morceau de toile mouillée entre les mains,
je me laissai glisser dans l’abîme.
Quand je me vis suspendu au-dessus de cette flaque d’eau sombre,
quand je vis le ciel diminuer au-dessus de ma tête, le froid
s’empara de moi, le vertige me saisit et fit dresser mes cheveux;
mais ma volonté domina tout, terreur et malaise. J’atteignis
l’eau, et je m’y plongeai d’un seul coup, me retenant d’une main,
tandis que j’allongeais l’autre, et que je saisissais le précieux
papier, qui se déchira en deux entre mes doigts.
Je cachai les deux morceaux dans mon justaucorps, et, m’aidant des
pieds aux parois du puits, me suspendant des mains, vigoureux,
agile, et pressé surtout, je regagnai la margelle, que j’inondai
en la touchant de l’eau qui ruisselait de toute la partie
inférieure de mon corps.
Une fois hors du puits avec ma proie, je me mis à courir au
soleil, et j’atteignis le fond du jardin, où se trouvait une
espèce de petit bois. C’est là que je voulais me réfugier.
Comme je mettais le pied dans ma cachette, la cloche qui
retentissait lorsque s’ouvrait la grand-porte sonna. C’était mon
gouverneur qui rentrait. Il était temps!
Je calculai qu’il me restait dix minutes avant qu’il m’atteignît,
si, devinant où j’étais, il venait droit à moi; vingt minutes,
s’il prenait la peine de me chercher.
C’était assez pour lire cette précieuse lettre, dont je me hâtai de
rapprocher les deux fragments. Les caractères commençaient à s’effacer.
Cependant, malgré tout, je parvins à déchiffrer la lettre.
— Et qu’y avez-vous lu, monseigneur? demanda Aramis vivement
intéressé.
— Assez de choses pour croire, monsieur, que le valet était un
gentilhomme, et que Perronnette, sans être une grande dame, était
cependant plus qu’une servante; enfin que j’avais moi-même quelque
naissance, puisque la reine Anne d’Autriche et le premier ministre
Mazarin me recommandaient si soigneusement.
Le jeune homme s’arrêta tout ému.
— Et qu’arriva-t-il? demanda Aramis.
— Il arriva, monsieur, répondit le jeune homme, que l’ouvrier
appelé par mon gouverneur ne trouva rien dans le puits, après
l’avoir fouillé en tous sens; il arriva que mon gouverneur
s’aperçut que la margelle était toute ruisselante; il arriva que
je ne m’étais pas si bien séché au soleil que dame Perronnette ne
reconnût que mes habits étaient tout humides; il arriva enfin que
je fus pris d’une grosse fièvre causée par la fraîcheur de l’eau
et l’émotion de ma découverte, et que cette fièvre fut suivie d’un
délire pendant lequel je racontai tout; de sorte que, guidé par
mes propres aveux, mon gouverneur trouva sous mon chevet les deux
fragments de la lettre écrite par la reine.
— Ah! fit Aramis, je comprends à cette heure.
— À partir de là, tout est conjecture. Sans doute, le pauvre
gentilhomme et la pauvre femme, n’osant garder le secret de ce qui
venait de se passer, écrivirent tout à la reine et lui renvoyèrent
la lettre déchirée.
— Après quoi, dit Aramis, vous fûtes arrêté et conduit à la
Bastille?
— Vous le voyez.
— Puis vos serviteurs disparurent?
— Hélas!
— Ne nous occupons pas des morts, reprit Aramis, et voyons ce que
l’on peut faire avec le vivant. Vous m’avez dit que vous étiez
résigné?
— Et je vous le répète.
— Sans souci de la liberté?
— Je vous l’ai dit.
— Sans ambition, sans regret, sans pensée?
Le jeune homme ne répondit rien.
— Eh bien! demanda Aramis, vous vous taisez?
— Je crois que j’ai assez parlé, répondit le prisonnier, et que
c’est votre tour. Je suis fatigué.
— Je vais vous obéir, dit Aramis.
Aramis se recueillit, et une teinte de solennité profonde se
répandit sur toute sa physionomie. On sentait qu’il en était
arrivé à la partie importante du rôle qu’il était venu jouer dans
la prison.
— Une première question, fit Aramis.
— Laquelle? Parlez.
— Dans la maison que vous habitiez, il n’y avait ni glace ni
miroir, n’est-ce pas?
— Qu’est-ce que ces deux mots, et que signifient-ils? demanda le
jeune homme. Je ne les connais même pas.
— On entend par miroir ou glace un meuble qui réfléchit les
objets, qui permet, par exemple, que l’on voie les traits de son
propre visage dans un verre préparé, comme vous voyez les miens à
l’œil nu.
— Non, il n’y avait dans la maison ni glace ni miroir, répondit
le jeune homme.
Aramis regarda autour de lui.
— Il n’y en a pas non plus ici, dit-il; les mêmes précautions ont
été prises ici que là-bas.
— Dans quel but?
— Vous le saurez tout à l’heure. Maintenant, pardonnez-moi; vous
m’avez dit que l’on vous avait appris les mathématiques,
l’astronomie, l’escrime, le manège; vous ne m’avez point parlé
d’histoire.
— Quelquefois, mon gouverneur m’a raconté les hauts faits du roi
saint Louis, de François Ier et du roi Henri IV.
— Voilà tout?
— Voilà à peu près tout.
— Eh bien! je le vois, c’est encore un calcul: comme on vous
avait enlevé les miroirs qui réfléchissent le présent, on vous a
laissé ignorer l’histoire qui réfléchit le passé. Depuis votre
emprisonnement, les livres vous ont été interdits, de sorte que
bien des faits vous sont inconnus, à l’aide desquels vous pourriez
reconstruire l’édifice écroulé de vos souvenirs ou de vos
intérêts.
— C’est vrai, dit le jeune homme.
— Écoutez, je vais donc, en quelques mots, vous dire ce qui s’est
passé en France depuis vingt-trois ou vingt-quatre ans,
c’est-à-dire depuis la date probable de votre naissance, c’est-à-dire,
enfin, depuis le moment qui vous intéresse.
— Dites.
Et le jeune homme reprit son attitude sérieuse et recueillie.
— Savez-vous quel fut le fils du roi Henri IV?
— Je sais du moins quel fut son successeur.
— Comment savez-vous cela?
— Par une pièce de monnaie, à la date de 1610, qui représentait
le roi Henri IV; par une pièce de monnaie à la date de 1612, qui
représentait le roi Louis XIII. Je présumai, puisqu’il n’y avait
que deux ans entre les deux pièces, que Louis XIII devait être le
successeur de Henri IV.
— Alors, dit Aramis, vous savez que le dernier roi régnant était
Louis XIII?
— Je le sais, dit le jeune homme en rougissant légèrement.
— Eh bien! ce fut un prince plein de bonnes idées, plein de
grands projets, projets toujours ajournés par le malheur des temps
et par les luttes qu’eut à soutenir contre la seigneurie de France
son ministre Richelieu. Lui, personnellement je parle du roi Louis
XIII, était faible de caractère. Il mourut jeune encore et
tristement.
— Je sais cela.
— Il avait été longtemps préoccupé du soin de sa postérité. C’est
un soin douloureux pour les princes, qui ont besoin de laisser sur
la terre plus qu’un souvenir, pour que leur pensée se poursuive,
pour que leur œuvre continue.
— Le roi Louis XIII est-il mort sans enfants? demanda en souriant
le prisonnier.
— Non, mais il fut privé longtemps du bonheur d’en avoir; non,
mais longtemps il crut qu’il mourrait tout entier. Et cette pensée
l’avait réduit à un profond désespoir, quand tout à coup sa femme,
Anne d’Autriche...
Le prisonnier tressaillit.
— Saviez-vous, continua Aramis, que la femme de Louis XIII
s’appelât Anne d’Autriche?
— Continuez, dit le jeune homme sans répondre.
— Quand tout à coup, reprit Aramis, la reine Anne d’Autriche
annonça qu’elle était enceinte. La joie fut grande à cette
nouvelle, et tous les vœux tendirent à une heureuse délivrance.
Enfin, le 5 septembre 1638, elle accoucha d’un fils.
Ici Aramis regarda son interlocuteur, et crut s’apercevoir qu’il
pâlissait.
— Vous allez entendre, dit Aramis, un récit que peu de gens sont
en état de faire à l’heure qu’il est; car ce récit est un secret
que l’on croit mort avec les morts, ou enseveli dans l’abîme de la
confession.
— Et vous allez me dire ce secret? fit le jeune homme.
— Oh! dit Aramis avec un accent auquel il n’y avait pas à se
méprendre, ce secret, je ne crois pas l’aventurer en le confiant à
un prisonnier qui n’a aucun désir de sortir de la Bastille.
— J’écoute, monsieur.
— La reine donna donc le jour à un fils. Mais quand toute la Cour
eut poussé des cris de joie à cette nouvelle, quand le roi eut
montré le nouveau-né à son peuple, et à sa noblesse, quand il se
fut gaiement mis à table pour fêter cette heureuse naissance,
alors la reine, restée seule dans sa chambre, fut prise, pour la
seconde fois, des douleurs de l’enfantement, et donna le jour à un
second fils.
— Oh! dit le prisonnier trahissant une instruction plus grande
que celle qu’il avouait, je croyais que Monsieur n’était né
qu’en...
Aramis leva le doigt.
— Attendez que je continue, dit-il.
Le prisonnier poussa un soupir impatient, et attendit.
— Oui, dit Aramis, la reine eut un second fils, un second fils
que dame Perronnette, la sage-femme, reçut dans ses bras.
— Dame Perronnette! murmura le jeune homme.
— On courut aussitôt à la salle où le roi dînait; on le prévint
tout bas de ce qui arrivait; il se leva de table et accourut.
Mais, cette fois, ce n’était plus la gaieté qu’exprimait son
visage, c’était un sentiment qui ressemblait à de la terreur. Deux
fils jumeaux changeaient en amertume la joie que lui avait causée
la naissance d’un seul, attendu que ce que je vais vous dire, vous
l’ignorez certainement, attendu qu’en France c’est l’aîné des fils
qui règne après le père.
— Je sais cela.
— Et que les médecins et les jurisconsultes prétendent qu’il y a
lieu de douter si le fils qui sort le premier du sein de sa mère
est l’aîné de par la loi de Dieu et de la nature.
Le prisonnier poussa un cri étouffé, et devint plus blanc que le
drap sous lequel il se cachait.
— Vous comprenez maintenant, poursuivit Aramis, que le roi, qui
s’était vu avec tant de joie continuer dans un héritier, dut être
au désespoir en songeant que maintenant il en avait deux, et que,
peut-être, celui qui venait de naître et qui était inconnu,
contesterait le droit d’aînesse à l’autre qui était né deux heures
auparavant, et qui, deux heures auparavant, avait été reconnu.
Ainsi, ce second fils, s’armant des intérêts ou des caprices d’un
parti, pouvait, un jour, semer dans le royaume la discorde et la
guerre, détruisant, par cela même, la dynastie qu’il eût dû
consolider.
— Oh! je comprends, je comprends!... murmura le jeune homme.
— Eh bien! continua Aramis, voilà ce qu’on rapporte, voilà ce
qu’on assure, voilà pourquoi un des deux fils d’Anne d’Autriche,
indignement séparé de son frère, indignement séquestré, réduit à
l’obscurité la plus profonde, voilà pourquoi ce second fils a
disparu, et si bien disparu, que nul en France ne sait aujourd’hui
qu’il existe, excepté sa mère.
— Oui, sa mère, qui l’a abandonné! s’écria le prisonnier avec
l’expression du désespoir.
— Excepté, continua Aramis, cette dame à la robe noire et aux
rubans de feu, et enfin excepté...
— Excepté vous, n’est-ce pas? Vous qui venez me conter tout cela,
vous qui venez éveiller en mon âme la curiosité, la haine,
l’ambition, et, qui sait? peut-être, la soif de la vengeance;
excepté vous, monsieur, qui, si vous êtes l’homme que j’attends,
l’homme que me promet le billet, l’homme enfin que Dieu doit
m’envoyer, devez avoir sur vous...
— Quoi? demanda Aramis.
— Un portrait du roi Louis XIV, qui règne en ce moment sur le
trône de France.
— Voici le portrait, répliqua l’évêque en donnant au prisonnier
un émail des plus exquis, sur lequel Louis XIV apparaissait fier,
beau, et vivant pour ainsi dire.
Le prisonnier saisit avidement le portrait, et fixa ses yeux sur
lui comme s’il eût voulu le dévorer.
— Et maintenant, monseigneur, dit Aramis voici un miroir.
Aramis laissa le temps au prisonnier de renouer ses idées.
— Si haut! si haut! murmura le jeune homme en dévorant du regard
le portrait de Louis XIV et son image à lui-même réfléchie dans le
miroir.
— Qu’en pensez-vous? dit alors Aramis.
— Je pense que je suis perdu, répondit le captif, que le roi ne
me pardonnera jamais.
— Et moi, je me demande, ajouta l’évêque en attachant sur le
prisonnier un regard brillant de signification, je me demande
lequel des deux est le roi, de celui que représente ce portrait,
ou de celui que reflète cette glace.
— Le roi, monsieur, est celui qui est sur le trône, répliqua
tristement le jeune homme, c’est celui qui n’est pas en prison, et
qui, au contraire, y fait mettre les autres. La royauté, c’est la
puissance, et vous voyez bien que je suis impuissant.
— Monseigneur, répondit Aramis avec un respect qu’il n’avait pas
encore témoigné, le roi, prenez-y bien garde, sera, si vous le
voulez, celui qui, sortant de prison, saura se tenir sur le trône
où des amis le placeront.
— Monsieur, ne me tentez point, fit le prisonnier avec amertume.
— Monseigneur, ne faiblissez pas, persista Aramis avec vigueur.
J’ai apporté toutes les preuves de votre naissance: consultez-les,
prouvez-vous à vous-même que vous êtes un fils de roi, et, après,
agissons.
— Non, non, c’est impossible.
— À moins, reprit ironiquement l’évêque, qu’il ne soit dans la
destinée de votre race que les frères exclus du trône soient tous
des princes sans valeur et sans honneur, comme M. Gaston
d’Orléans, votre oncle, qui, dix fois, conspira contre le roi
Louis XIII, son frère.
— Mon oncle Gaston d’Orléans conspira contre son frère? s’écria
le prince épouvanté; il conspira pour le détrôner?
— Mais oui, monseigneur, pas pour autre chose.
— Que me dites-vous là, monsieur?
— La vérité.
— Et il eut des amis... dévoués?
— Comme moi pour vous.
— Eh bien! que fit-il? il échoua?
— Il échoua, mais toujours par sa faute, et, pour racheter, non
pas sa vie, car la vie du frère du roi est sacrée, inviolable,
mais pour racheter sa liberté, votre oncle sacrifia la vie de tous
ses amis les uns après les autres. Aussi est-il aujourd’hui la
honte de l’histoire et l’exécration de cent nobles familles de ce
royaume.
— Je comprends, monsieur, fit le prince, et c’est par faiblesse
ou par trahison que mon oncle tua ses amis?
— Par faiblesse: ce qui est toujours une trahison chez les
princes.
— Ne peut-on pas échouer aussi par ignorance, par incapacité?
Croyez-vous bien qu’il soit possible à un pauvre captif tel que
moi, élevé non seulement loin de la Cour, mais encore loin du
monde, croyez-vous qu’il lui soit possible d’aider ceux de ses
amis qui tenteraient de le servir?
Et comme Aramis allait répondre, le jeune homme s’écria tout à
coup avec une violence qui décelait la force du sang:
— Nous parlons ici d’amis, mais par quel hasard aurais-je des
amis, moi que personne ne connaît, et qui n’ai pour m’en faire ni
liberté, ni argent, ni puissance?
— Il me semble que j’ai eu l’honneur de m’offrir à Votre Altesse
Royale.
— Oh! ne m’appelez pas ainsi, monsieur; c’est une dérision ou une
barbarie. Ne me faites pas songer à autre chose qu’aux murs de la
prison qui m’enferme, laissez-moi aimer encore, ou, du moins,
subir mon esclavage et mon obscurité.
— Monseigneur! monseigneur! si vous me répétez encore ces paroles
découragées! Si, après avoir eu la preuve de votre naissance, vous
demeurez pauvre d’esprit, de souffle et de volonté, j’accepterai
votre vœu, je disparaîtrai, je renoncerai à servir ce maître, à
qui, si ardemment, je venais dévouer ma vie et mon aide.
— Monsieur, s’écria le prince, avant de me dire tout ce que vous
dites, n’eût-il pas mieux valu réfléchir que vous m’avez à jamais
brisé le cœur?
— Ainsi ai-je voulu faire, monseigneur.
— Monsieur, pour me parler de grandeur, de puissance, de royauté
même, est-ce que vous devriez choisir une prison? Vous voulez me
faire croire à la splendeur, et nous nous cachons dans la nuit?
Vous me vantez la gloire, et nous étouffons nos paroles sous les
rideaux de ce grabat? Vous me faites entrevoir une toute-puissance
et j’entends les pas du geôlier dans ce corridor, ce pas qui vous
fait trembler plus que moi? Pour me rendre un peu moins incrédule,
tirez-moi donc de la Bastille, donnez de l’air à mes poumons, des
éperons à mon pied, une épée à mon bras, et nous commencerons à
nous entendre.
— C’est bien mon intention de vous donner tout cela, et plus que
cela, monseigneur. Seulement, le voulez-vous?
— Écoutez encore, monsieur, interrompit le prince. Je sais qu’il
y a des gardes à chaque galerie, des verrous à chaque porte, des
canons et des soldats à chaque barrière. Avec quoi vaincrez-vous
les gardes, enclouerez vous les canons? Avec quoi briserez-vous
les verrous et les barrières?
— Monseigneur, comment vous est venu ce billet que vous avez lu
et qui annonçait ma venue?
— On corrompt un geôlier pour un billet.
— Si l’on corrompt un geôlier, on peut en corrompre dix.
— Eh bien! j’admets que ce soit possible de tirer un pauvre
captif de la Bastille, possible de le bien cacher pour que les
gens du roi ne le rattrapent point, possible encore de nourrir
convenablement ce malheureux dans un asile inconnu.
— Monseigneur! fit en souriant Aramis.
— J’admets que celui qui ferait cela pour moi serait déjà plus
qu’un homme, mais puisque vous dites que je suis un prince, un
frère de roi, comment me rendrez-vous le rang et la force que ma
mère et mon frère m’ont enlevés? Mais, puisque je dois passer une
vie de combats et de haines, comment me ferez-vous vainqueur dans
ces combats et invulnérable à mes ennemis? Ah! monsieur, songez-y!
jetez-moi demain dans quelque noire caverne, au fond d’une
montagne! faites-moi cette joie d’entendre en liberté les bruits
du fleuve et de la plaine, de voir en liberté le soleil d’azur ou
le ciel orageux, c’en est assez! Ne me promettez pas davantage,
car, en vérité, vous ne pouvez me donner davantage, et ce serait
un crime de me tromper, puisque vous vous dites mon ami.
Aramis continua d’écouter en silence.
— Monseigneur, reprit-il après avoir un moment réfléchi, j’admire
ce sens si droit et si ferme qui dicte vos paroles; je suis
heureux d’avoir deviné mon roi.
— Encore! encore!... Ah! par pitié, s’écria le prince en
comprimant de ses mains glacées son front couvert d’une sueur
brûlante, n’abusez pas de moi: je n’ai pas besoin d’être un roi,
monsieur, pour être le plus heureux des hommes.
— Et moi, monseigneur, j’ai besoin que vous soyez un roi pour le
bonheur de l’humanité.
— Ah! fit le prince avec une nouvelle défiance inspirée par ce
mot, ah! qu’a donc l’humanité à reprocher à mon frère?
— J’oubliais de dire, monseigneur, que, si vous daignez vous
laisser guider par moi, et si vous consentez à devenir le plus
puissant prince de la terre, vous aurez servi les intérêts de tous
les amis que je voue au succès de notre cause, et ces amis sont
nombreux.
— Nombreux?
— Encore moins que puissants, monseigneur.
— Expliquez-vous.
— Impossible! Je m’expliquerai, je le jure devant Dieu qui
m’entend, le propre jour où je vous verrai assis sur le trône de
France.
— Mais mon frère?
— Vous ordonnerez de son sort. Est-ce que vous le plaignez?
— Lui qui me laisse mourir dans un cachot? Non, je ne le plains
pas!
— À la bonne heure!
— Il pouvait venir lui-même en cette prison, me prendre la main
et me dire: «Mon frère, Dieu nous a créés pour nous aimer, non
pour nous combattre. Je viens à vous. Un préjugé sauvage vous
condamnait à périr obscurément loin de tous les hommes, privé de
toutes les joies. Je veux vous faire asseoir près de moi; je veux
vous attacher au côté l’épée de notre père. Profiterez-vous de ce
rapprochement pour m’étouffer ou me contraindre? Userez-vous de
cette épée pour verser mon sang?...»
— Oh! non, lui eussé-je répondu: je vous regarde comme mon
sauveur, et vous respecterai comme mon maître. Vous me donnez bien
plus que ne m’avait donné Dieu. Par vous, j’ai la liberté; par
vous, j’ai le droit d’aimer et d’être aimé en ce monde.
— Et vous eussiez tenu parole, monseigneur?
— Oh! sur ma vie!
— Tandis que maintenant?...
— Tandis que, maintenant, je sens que j’ai des coupables à
punir...
— De quelle façon, monseigneur?
— Que dites-vous de cette ressemblance que Dieu m’avait donnée
avec mon frère?
— Je dis qu’il y avait dans cette ressemblance un enseignement
providentiel que le roi n’eût pas dû négliger, je dis que votre
mère a commis un crime en faisant différents par le bonheur et par
la fortune ceux que la nature avait créés si semblables dans son
sein, et je conclus, moi, que le châtiment ne doit être autre
chose que l’équilibre à rétablir.
— Ce qui signifie?...
— Que, si je vous rends votre place sur le trône de votre frère,
votre frère prendra la vôtre dans votre prison.
— Hélas! on souffre bien en prison! surtout quand on a bu si
largement à la coupe de la vie!
— Votre Altesse Royale sera toujours libre de faire ce qu’elle
voudra: elle pardonnera, si bon lui semble, après avoir puni.
— Bien. Et maintenant, savez-vous une chose, monsieur?
— Dites, mon prince.
— C’est que je n’écouterai plus rien de vous que hors de la
Bastille.
— J’allais dire à Votre Altesse Royale que je n’aurai plus
l’honneur de la voir qu’une fois.
— Quand cela?
— Le jour où mon prince sortira de ces murailles noires.
— Dieu vous entende! Comment me préviendrez-vous?
— En venant ici vous chercher.
— Vous-même?
— Mon prince, ne quittez cette chambre qu’avec moi, ou, si l’on
vous contraint en mon absence, rappelez-vous que ce ne sera pas de
ma part.
— Ainsi, pas un mot à qui que ce soit, si ce n’est à vous?
— Si ce n’est à moi.
Aramis s’inclina profondément. Le prince lui tendit la main.
— Monsieur, dit-il avec un accent qui jaillissait du cœur, j’ai
un dernier mot à vous dire. Si vous vous êtes adressé à moi pour
me perdre, si vous n’avez été qu’un instrument aux mains de mes
ennemis, si de notre conférence, dans laquelle vous avez sondé mon
cœur il résulte pour moi quelque chose de pire que la captivité,
c’est-à-dire la mort, eh bien! soyez béni, car vous aurez terminé
mes peines et fait succéder le calme aux fiévreuses tortures dont
je suis dévoré depuis huit ans.
— Monseigneur, attendez pour me juger, dit Aramis.
— J’ai dit que je vous bénissais et que je vous pardonnais. Si,
au contraire, vous êtes venu pour me rendre la place que Dieu
m’avait destinée au soleil de la fortune et de la gloire, si,
grâce à vous, je puis vivre dans la mémoire des hommes, et faire
honneur à ma race par quelques faits illustres ou quelques
services rendus à mes peuples, si, du dernier rang où je languis,
je m’élève au faîte des honneurs, soutenu par votre main
généreuse, eh bien! à vous que je bénis et que je remercie, à vous
la moitié de ma puissance et de ma gloire! Vous serez encore trop
peu payé; votre part sera toujours incomplète, car jamais je ne
réussirai à partager avec vous tout ce bonheur que vous m’aurez
donné.
— Monseigneur, dit Aramis ému de la pâleur et de l’élan du jeune
homme, votre noblesse de cœur me pénètre de joie et d’admiration.
Ce n’est pas à vous de me remercier, ce sera surtout aux peuples
que vous rendrez heureux, à vos descendants que vous rendrez
illustres. Oui, je vous aurai donné plus que la vie, je vous
donnerai l’immortalité.
Le jeune homme tendit la main à Aramis: celui-ci la baisa en
s’agenouillant.
— Oh! s’écria le prince avec une modestie charmante.
— C’est le premier hommage rendu à notre roi futur, dit Aramis.
Quand je vous reverrai, je dirai: «Bonjour, Sire!»
— Jusque-là, s’écria le jeune homme en appuyant ses doigts blancs
et amaigris sur son cœur, jusque-là plus de rêves, plus de chocs
à ma vie; elle se briserait! oh! monsieur, que ma prison est
petite et que cette fenêtre est basse, que ces portes sont
étroites! Comment tant d’orgueil, tant de splendeur, tant de
félicité a-t-il pu passer par là et tenir ici?
— Votre Altesse Royale me rend fier, dit Aramis, puisqu’elle
prétend que c’est moi qui ai apporté tout cela.
Il heurta aussitôt la porte.
Le geôlier vint ouvrir avec Baisemeaux, qui, dévoré d’inquiétude
et de crainte, commençait à écouter malgré lui à la porte de la
chambre.
Heureusement ni l’un ni l’autre des deux interlocuteurs n’avait
oublié d’étouffer sa voix, même dans les plus hardis élans de la
passion.
— Quelle confession! dit le gouverneur en essayant de rire;
croirait-on jamais qu’un reclus, un homme presque mort, ait commis
des péchés si nombreux et si longs?
Aramis se tut. Il avait hâte de sortir de la Bastille, où le
secret qui l’accablait doublait le poids des murailles.
Quand ils furent arrivés chez Baisemeaux:
— Causons affaires, mon cher gouverneur, dit Aramis.
— Hélas! répliqua Baisemeaux.
— Vous avez à me demander mon acquit pour cent cinquante mille
livres? dit l’évêque.
— Et à verser le premier tiers de la somme, ajouta en soupirant
le pauvre gouverneur, qui fit trois pas vers son armoire de fer.
— Voici votre quittance, dit Aramis.
— Et voici l’argent, reprit avec un triple soupir
M. de Baisemeaux.
— L’ordre m’a dit seulement de donner une quittance de cinquante
mille livres, dit Aramis: il ne m’a pas dit de recevoir d’argent.
Adieu, monsieur le gouverneur.
Et il partit, laissant Baisemeaux plus que suffoqué par la
surprise et la joie, en présence de ce présent royal fait si
grandement par le confesseur extraordinaire de la Bastille.
Chapitre CCVIII — Comment Mouston avait engraissé sans en
prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour
ce digne gentilhomme
Depuis le départ d’Athos pour Blois, Porthos et d’Artagnan
s’étaient rarement trouvés ensemble. L’un avait fait un service
fatigant près du roi, l’autre avait fait beaucoup d’emplettes de
meubles, qu’il comptait emporter dans ses terres, et à l’aide
desquels il espérait fonder, dans ses diverses résidences, un peu
de ce luxe de cour dont il avait entrevu l’éblouissante clarté
dans la compagnie de Sa Majesté.
D’Artagnan, toujours fidèle, un matin que son service lui laissait
quelque liberté, songea à Porthos, et, inquiet de n’avoir pas
entendu parler de lui depuis plus de quinze jours, s’achemina vers
son hôtel, où il le saisit au sortir du lit.
Le digne baron paraissait pensif: plus que pensif, mélancolique.
Il était assis sur son lit, demi-nu, les jambes pendantes,
contemplant une foule d’habits qui jonchaient le parquet de leurs
franges, de leurs galons, de leurs broderies et de leurs cliquetis
d’inharmonieuses couleurs.
Porthos, triste et songeur comme le lièvre de La Fontaine, ne vit
pas entrer d’Artagnan, que lui cachait d’ailleurs en ce moment
M. Mouston, dont la corpulence personnelle, fort suffisante en
tout cas pour cacher un homme à un autre homme, était
momentanément doublée par le déploiement d’un habit écarlate que
l’intendant exhibait à son maître en le tenant par les manches,
afin qu’il fût plus manifeste de tous les côtés.
D’Artagnan s’arrêta sur le seuil et examina Porthos songeant.
Puis, comme la vue de ces innombrables habits jonchant le parquet
tirait de profonds soupirs de la poitrine du digne gentilhomme,
d’Artagnan pensa qu’il était temps de l’arracher à cette
douloureuse contemplation, et toussa pour s’annoncer.
— Ah! fit Porthos, dont le visage s’illumina de joie ah! ah!
voici d’Artagnan! Je vais enfin avoir une idée!
Mouston, à ces mots, se doutant de ce qui se passait derrière lui,
s’effaça en souriant tendrement à l’ami de son maître, qui se
trouva ainsi débarrassé de l’obstacle matériel qui l’empêchait de
parvenir jusqu’à d’Artagnan.
Porthos fit craquer ses genoux robustes en se redressant, et, en
deux enjambées, traversant la chambre, se trouva en face de
d’Artagnan, qu’il pressa sur son cœur avec une affection qui
semblait prendre une nouvelle force dans chaque jour qui
s’écoulait.
— Ah! répéta-t-il, vous êtes toujours le bienvenu, cher ami, mais
aujourd’hui, vous êtes mieux venu que jamais.
— Voyons, voyons, on est triste chez vous? fit d’Artagnan.
Porthos répondit par un regard qui exprimait l’abattement.
— Eh bien! contez-moi cela, Porthos, mon ami, à moins que ce ne
soit un secret.
— D’abord, mon ami, dit Porthos, vous savez que je n’ai pas de
secrets pour vous. Voici donc ce qui m’attriste.
— Attendez, Porthos, laissez-moi d’abord me dépêtrer de toute
cette litière de drap, de satin et de velours.
— Oh! marchez, marchez, dit piteusement Porthos: tout cela n’est
que rebut.
— Peste! du rebut, Porthos, du drap à vingt livres l’aune! du
satin magnifique, du velours royal!
— Vous trouvez donc ces habits?...
— Splendides, Porthos, splendides! Je gage que vous seul en
France en avez autant, et, en supposant que vous n’en fassiez plus
faire un seul, et que vous viviez cent ans, ce qui ne m’étonnerait
pas, vous porteriez encore des habits neufs le jour de votre mort,
sans avoir besoin de voir le nez d’un seul tailleur, d’aujourd’hui
à ce jour-là.
Porthos secoua la tête.
— Voyons, mon ami, dit d’Artagnan, cette mélancolie qui n’est pas
dans votre caractère m’effraie. Mon cher Porthos, sortons-en donc:
le plus tôt sera le mieux.
— Oui, mon ami, sortons-en, dit Porthos, si toutefois cela est
possible.
— Est-ce que vous avez reçu de mauvaises nouvelles de Bracieux,
mon ami?
— Non, on a coupé les bois, et ils ont donné un tiers de produit
au-delà de leur estimation.
— Est-ce qu’il y a une fuite dans les étangs de Pierrefonds?
— Non, mon ami, on les a pêchés, et du superflu de la vente, il y
a eu de quoi empoissonner tous les étangs des environs.
— Est-ce que le Vallon se serait éboulé par suite d’un
tremblement de terre?
— Non, mon ami, au contraire, le tonnerre est tombé à cent pas du
château, et a fait jaillir une source à un endroit qui manquait
complètement d’eau.
— Eh bien! alors, qu’y a-t-il?
— Il y a que j’ai reçu une invitation pour la fête de Vaux, fit
Porthos d’un air lugubre.
— Eh bien! plaignez-vous un peu! le roi a causé dans les ménages
de la Cour plus de cent brouilles mortelles en refusant des
invitations. Ah! vraiment, cher ami, vous êtes du voyage de Vaux?
Tiens, tiens, tiens!
— Mon Dieu, oui!
— Vous allez avoir un coup d’œil magnifique, mon ami.
— Hélas! je m’en doute bien.
— Tout ce qu’il y a de grand en France va être réuni.
— Ah! fit Porthos en s’arrachant de désespoir une pincée de
cheveux.
— Eh! là, bon Dieu! fit d’Artagnan, êtes-vous malade, mon ami?
— Je me porte comme le Pont-Neuf, ventre Mahon! Ce n’est pas
cela.
— Mais qu’est-ce donc, alors?
— C’est que je n’ai pas d’habits.
D’Artagnan demeura pétrifié.
— Pas d’habits, Porthos! pas d’habits! s’écria-t-il quand j’en
vois là plus de cinquante sur le plancher!
— Cinquante, oui, et pas un qui m’aille!
— Comment, pas un qui vous aille? Mais on ne vous prend donc pas
mesure quand on vous habille?
— Si fait, répondit Mouston, mais malheureusement j’ai engraissé.
— Comment! vous avez engraissé?
— De sorte que je suis devenu plus gros, mais beaucoup plus gros
que M. le baron. Croiriez-vous cela, monsieur?
— Parbleu! il me semble que cela se voit!
— Entends-tu, imbécile! dit Porthos, cela se voit.
— Mais enfin, mon cher Porthos, reprit d’Artagnan avec une légère
impatience, je ne comprends pas pourquoi vos habits ne vous vont
point parce que Mouston a engraissé.
— Je vais vous expliquer cela, mon ami, dit Porthos. Vous vous
rappelez m’avoir raconté l’histoire d’un général romain, Antoine,
qui avait toujours sept sangliers à la broche, et cuits à des
points différents, afin de pouvoir demander son dîner à quelque
heure du jour qu’il lui plût de le faire. Eh bien! je résolus,
comme, d’un moment à l’autre, je pouvais être appelé à la Cour et
y rester une semaine, je résolus d’avoir toujours sept habits
prêts pour cette occasion.
— Puissamment raisonné, Porthos. Seulement, il faut avoir votre
fortune pour se passer ces fantaisies-là. Sans compter le temps
que l’on perd à donner des mesures. Les modes changent si souvent.
— Voilà justement, dit Porthos, où je me flattais d’avoir trouvé
quelque chose de fort ingénieux.
— Voyons, dites-moi cela. Pardieu! je ne doute pas de votre
génie.
— Vous vous rappelez que Mouston a été maigre?
— Oui, du temps qu’il s’appelait Mousqueton.
— Mais vous rappelez-vous aussi l’époque où il a commencé
d’engraisser?
— Non, pas précisément. Je vous demande pardon, mon cher Mouston.
— Oh! Monsieur n’est pas fautif, dit Mouston d’un air aimable,
Monsieur était à Paris, et nous étions, nous, à Pierrefonds.
— Enfin, mon cher Porthos, il y a un moment où Mouston s’est mis
à engraisser. Voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas?
— Oui, mon ami, et je m’en réjouis fort à cette époque.
— Peste! je le crois bien, fit d’Artagnan.
— Vous comprenez, continua Porthos, ce que cela m’épargnait de
peine?
— Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore; mais, à force de
m’expliquer...
— M’y voici, mon ami. D’abord, comme vous l’avez dit, c’est une
perte de temps que de donner sa mesure, ne fût-ce qu’une fois tous
les quinze jours. Et puis on peut être en voyage, et, quand on
veut avoir toujours sept habits en train... Enfin, mon ami, j’ai
horreur de donner ma mesure à quelqu’un. On est gentilhomme ou on
ne l’est pas, que diable! Se faire toiser par un drôle qui vous
analyse au pied, pouce et ligne, c’est humiliant. Ces gens-là vous
trouvent trop creux ici, trop saillant là; ils connaissent votre
fort et votre faible. Tenez, quand on sort des mains d’un
mesureur, on ressemble à ces places fortes dont un espion est venu
relever les angles et les épaisseurs.
— En vérité, mon cher Porthos, vous avez des idées qui
n’appartiennent qu’à vous.
— Ah! vous comprenez, quand on est ingénieur.
— Et qu’on a fortifié Belle-Île, c’est juste, mon ami.
— J’eus donc une idée, et, sans doute, elle eût été bonne sans la
négligence de M. Mouston.
D’Artagnan jeta un regard sur Mouston, qui répondit à ce regard
par un léger mouvement de corps qui voulait dire: «Vous allez voir
s’il y a de ma faute dans tout cela.»
— Je m’applaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser
Mouston, et j’aidai même, de tout mon pouvoir, à lui faire de
l’embonpoint, à l’aide d’une nourriture substantielle, espérant
toujours qu’il parviendrait à m’égaler en circonférence, et
qu’alors il pourrait se faire mesurer à ma place.
— Ah! corbœuf! s’écria d’Artagnan, je comprends... Cela vous
épargnait le temps et l’humiliation.
— Parbleu! jugez donc de ma joie quand, après un an et demi de
nourriture bien combinée, car je prenais la peine de le nourrir
moi-même, ce drôle-là...
— Oh! et j’y ai bien aidé, monsieur, dit modestement Mouston.
— Ça, c’est vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je m’aperçus
qu’un matin Mouston était forcé de s’effacer comme je m’effaçais
moi-même, pour passer par la petite porte secrète que ces diables
d’architectes ont faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au
château de Pierrefonds. Et, à propos de cette porte, mon ami, je
vous demanderai, à vous qui savez tout, comment ces bélîtres
d’architectes, qui doivent avoir, par état, le compas dans l’œil,
imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que
des gens maigres.
— Ces portes-là, répondit d’Artagnan, sont destinées aux galants;
or, un galant est généralement de taille mince et svelte.
— Mme du Vallon n’avait pas de galants, interrompit Porthos avec
majesté.
— Parfaitement juste, mon ami, répondit d’Artagnan: mais les
architectes ont songé au cas où, peut-être, vous vous remarieriez.
— Ah! c’est possible, dit Porthos. Et, maintenant que
l’explication des portes trop étroites m’est donnée, revenons à
l’engraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se
touchent, mon ami. Je me suis toujours aperçu que les idées
s’appareillaient. Ainsi, admirez ce phénomène, d’Artagnan; je vous
parlais de Mouston, qui était gras, et nous en sommes venus à
Mme du Vallon...
— Qui était maigre.
— Hum! n’est-ce pas prodigieux, cela?
— Mon cher, un savant de mes amis, M. Costar, a fait la même
observation que vous, et il appelle cela d’un nom grec que je ne
me rappelle pas.
— Ah! mon observation n’est donc pas nouvelle? s’écria Porthos
stupéfait. Je croyais l’avoir inventée.
— Mon ami, c’était un fait connu avant Aristote, c’est-à-dire
voilà deux mille ans, à peu près.
— Eh bien! il n’en est pas moins juste, dit Porthos, enchanté de
s’être rencontré avec les sages de l’Antiquité.
— À merveille! Mais si nous revenions à Mouston. Nous l’avons
laissé engraissant à vue d’œil, ce me semble.
— Oui, monsieur, dit Mouston.
— M’y voici, fit Porthos. Mouston engraissa donc si bien, qu’il
combla toutes mes espérances, en atteignant ma mesure, ce dont je
pus me convaincre un jour, en voyant sur le corps de ce coquin-là
une de mes vestes dont il s’était fait un habit: une veste qui
valait cent pistoles, rien que par la broderie!
— C’était pour l’essayer, monsieur, dit Mouston.
— À partir de ce moment, reprit Porthos, je décidai donc que
Mouston entrerait en communication avec mes tailleurs d’habits, et
prendrait mesure en mon lieu et place.
— Puissamment imaginé, Porthos; mais Mouston a un pied et demi
moins que vous.
— Justement. On prenait la mesure jusqu’à terre, et l’extrémité
de l’habit me venait juste au-dessus du genou.
— Quelle chance vous avez, Porthos! ces choses-là n’arrivent qu’à
vous!
— Ah! oui, faites-moi votre compliment, il y a de quoi! Ce fut
justement à cette époque, c’est-à-dire voilà deux ans et demi à
peu près, que je partis pour Belle-Île, en recommandant à Mouston,
pour avoir toujours, et en cas de besoin, un échantillon de toutes
les modes, de se faire faire un habit tous les mois.
— Et Mouston aurait-il négligé d’obéir à votre recommandation?
Ah! ah! ce serait mal, Mouston!
— Au contraire, monsieur, au contraire!
— Non, il n’a pas oublié de se faire faire des habits, mais il a
oublié de me prévenir qu’il engraissait.
— Dame! ce n’est pas ma faute, monsieur, votre tailleur ne me l’a
pas dit.
— De sorte, continua Porthos, que le drôle, depuis deux ans, a
gagné dix-huit pouces de circonférence, et que mes douze derniers
habits sont tous trop larges progressivement, d’un pied à un pied
et demi.
— Mais les autres, ceux qui se rapprochent du temps où votre
taille était la même?
— Ils ne sont plus de mode, mon cher ami, et, si je les mettais,
j’aurais l’air d’arriver de Siam et d’être hors de cour depuis
deux ans.
— Je comprends votre embarras. Vous avez combien d’habits neufs?
trente-six? et vous n’en avez pas un! Eh bien! il faut en faire
faire un trente-septième; les trente-six autres seront pour
Mouston.
— Ah! monsieur! dit Mouston d’un air satisfait, le fait est que
Monsieur a toujours été bien bon pour moi.
— Parbleu! croyez-vous que cette idée ne me soit pas venue ou que
la dépense m’ait arrêté? Mais il n’y a plus que deux jours d’ici à
la fête de Vaux; j’ai reçu l’invitation hier, j’ai fait venir
Mouston en poste avec ma garde-robe; je me suis aperçu du malheur
qui m’arrivait ce matin seulement, et, d’ici à après-demain, il
n’y a pas un tailleur un peu à la mode qui se charge de me
confectionner un habit.
— C’est-à-dire un habit couvert d’or, n’est-ce pas?
— J’en veux partout!
— Nous arrangerons cela. Vous ne partez que dans trois jours. Les
invitations sont pour mercredi et nous sommes le dimanche matin.
— C’est vrai; mais Aramis m’a bien recommandé d’être à Vaux vingt
quatre heures d’avance.
— Comment, Aramis?
— Oui, c’est Aramis qui m’a apporté l’invitation.
— Ah! fort bien, je comprends. Vous êtes invité du côté de
M. Fouquet.
— Non pas! Du côté du roi, cher ami. Il y a sur le billet, en
toutes lettres: «M. le baron du Vallon est prévenu que le roi a
daigné le mettre sur la liste de ses invitations...»
— Très bien, mais c’est avec M. Fouquet que vous partez.
— Et quand je pense, s’écria Porthos en défonçant le parquet d’un
coup de pied, quand je pense que je n’aurai pas d’habits! J’en
crève de colère! Je voudrais bien étrangler quelqu’un ou déchirer
quelque chose!
— N’étranglez personne et ne déchirez rien, Porthos, j’arrangerai
tout cela: mettez un de vos trente-six habits et venez avec moi
chez un tailleur.
— Bah! mon coureur les a tous vus depuis ce matin.
— Même M. Percerin?
— Qu’est-ce que M. Percerin?
— C’est le tailleur du roi, parbleu!
— Ah! oui, oui, dit Porthos, qui voulait avoir l’air de connaître
le tailleur du roi et qui entendait prononcer ce nom pour la
première fois; chez M. Percerin, le tailleur du roi, parbleu! J’ai
pensé qu’il serait trop occupé.
— Sans doute, il le sera trop; mais, soyez tranquille, Porthos;
il fera pour moi ce qu’il ne ferait pas pour un autre. Seulement,
il faudra que vous vous laissiez mesurer, mon ami.
— Ah! fit Porthos, avec un soupir, c’est fâcheux; mais, enfin,
que voulez-vous!
— Dame! vous ferez comme les autres, mon cher ami; vous ferez
comme le roi.
— Comment! on mesure aussi le roi? Et il le souffre?
— Le roi est coquet, mon cher, et vous aussi, vous l’êtes, quoi
que vous en disiez.
Porthos sourit d’un air vainqueur.
— Allons donc chez le tailleur du roi! dit-il, et puisqu’il
mesure le roi, ma foi! je puis bien, il me semble, me laisser
mesurer par lui.