Chapitre CCII — Trois convives étonnés de souper ensemble

Le carrosse était arrivé devant la première porte de la Bastille.

Un factionnaire l’arrêta, et d’Artagnan n’eut qu’un mot à dire

pour que la consigne fût levée. Le carrosse entra donc.

Tandis que l’on suivait le grand chemin couvert qui conduisait à

la cour du Gouvernement, d’Artagnan, dont l’œil de lynx voyait

tout, même à travers les murs, s’écria tout à coup:

— Eh! qu’est-ce que je vois?

— Bon! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami?

— Regardez donc là-bas!

— Dans la cour?

— Oui; vite, dépêchez-vous.

— Eh bien! un carrosse.

— Bien!

— Quelque pauvre prisonnier comme moi qu’on amène.

— Ce serait trop drôle!

— Je ne vous comprends pas.

— Dépêchez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir

de ce carrosse.

Justement un second factionnaire venait d’arrêter d’Artagnan. Les

formalités s’accomplissaient. Athos pouvait voir à cent pas

l’homme que son ami lui avait signalé.

Cet homme descendit, en effet, de carrosse à la porte même du

Gouvernement.

— Eh bien! demanda d’Artagnan, vous le voyez?

— Oui; c’est un homme en habit gris.

— Qu’en dites-vous?

— Je ne sais trop; c’est, comme je vous le dis, un homme en habit

gris qui descend de carrosse: voilà tout.

— Athos, je gagerais que c’est lui.

— Qui lui?

— Aramis.

— Aramis arrêté? Impossible!

— Je ne vous dis pas qu’il est arrêté, puisque nous le voyons

seul dans son carrosse.

— Alors, que fait-il ici?

— Oh! il connaît Baisemeaux, le gouverneur, répliqua le

mousquetaire d’un ton sournois. Ma foi! nous arrivons à temps!

— Pour quoi faire?

— Pour voir.

— Je regrette fort cette rencontre; Aramis, en me voyant, va

prendre de l’ennui, d’abord de me voir, ensuite d’être vu.

— Bien raisonné.

— Malheureusement, il n’y a pas de remède quand on rencontre

quelqu’un dans la Bastille; voulût-on reculer pour l’éviter, c’est

impossible.

— Je vous dis, Athos, que j’ai mon idée; il s’agit d’épargner à

Aramis l’ennui dont vous parliez.

— Comment faire?

— Comme je vous dirai, ou, pour mieux m’expliquer, laissez-moi

conter la chose à ma façon; je ne vous recommanderai pas de

mentir, cela vous serait impossible.

— Eh bien! alors?

— Eh bien! je mentirai pour deux; c’est si facile avec la nature

et l’habitude du Gascon!

Athos sourit. Le carrosse s’arrêta où s’était arrêté celui que

nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement même.

— C’est entendu? fit d’Artagnan bas à son ami.

Athos consentit par un geste. Ils montèrent l’escalier. Si l’on

s’étonne de la facilité avec laquelle ils étaient entrés dans la

Bastille, on se souviendra qu’en entrant, c’est-à-dire au plus

difficile, d’Artagnan avait annoncé qu’il amenait un prisonnier

d’État.

À la troisième porte, au contraire, c’est-à-dire une fois bien

entré, il dit seulement au factionnaire:

— Chez M. de Baisemeaux.

Et tous deux passèrent. Ils furent bientôt dans la salle à manger

du gouverneur, où le premier visage qui frappa les yeux de

d’Artagnan fut celui d’Aramis, qui était assis côte à côte avec

Baisemeaux, et attendait l’arrivée d’un bon repas, dont l’odeur

fumait par tout l’appartement.

Si d’Artagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas; il

tressaillit en voyant ses deux amis, et son émotion fut visible.

Cependant Athos et d’Artagnan faisaient leurs compliments, et

Baisemeaux, étonné, abasourdi de la présence de ces trois hôtes,

commençait mille évolutions autour d’eux.

— Ah çà! dit Aramis, par quel hasard?...

— Nous vous le demandons, riposta d’Artagnan.

— Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers? s’écria

Aramis avec l’affectation de l’hilarité.

— Eh! eh! fit d’Artagnan, il est vrai que les murs sentent la

prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous

m’avez invité à dîner l’autre jour?

— Moi? s’écria Baisemeaux?

— Ah çà! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous

souvenez pas?

Baisemeaux pâlit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et

finit par balbutier:

— Certes... je suis ravi... mais... sur l’honneur... je ne... Ah!

misérable mémoire!

— Eh! mais j’ai tort, dit d’Artagnan comme un homme fâché.

— Tort, de quoi?

— Tort de me souvenir, à ce qu’il paraît.

Baisemeaux se précipita vers lui.

— Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il; je suis la plus

pauvre tête du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur

colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines.

— Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit d’Artagnan avec

aplomb.

— Oui, oui, répliqua le gouverneur hésitant, je me souviens.

— C’était chez le roi; vous me disiez je ne sais quelles

histoires sur vos comptes avec MM. Louvières et Tremblay.

— Ah! oui, parfaitement!

— Et sur les bontés de M. d’Herblay pour vous.

— Ah! s’écria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux

gouverneur, vous disiez que vous n’aviez pas de mémoire, monsieur

Baisemeaux!

Celui-ci interrompit court le mousquetaire.

— Comment donc! c’est cela; vous avez raison. Il me semble que

j’y suis encore. Mille millions de pardons! Mais, notez bien ceci,

cher monsieur d’Artagnan, à cette heure comme aux autres, prié ou

non prié, vous êtes le maître chez moi, vous et monsieur

d’Herblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et

Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos.

— J’ai bien pensé à tout cela, répondit d’Artagnan. Voici

pourquoi je venais: n’ayant rien à faire ce soir au Palais-Royal,

je voulais tâter de votre ordinaire, quand, sur la route, je

rencontrai M. le comte.

Athos salua.

— M. le comte, qui quittait Sa Majesté, me remit un ordre qui

exige prompte exécution. Nous étions près d’ici; j’ai voulu

poursuivre, ne fût-ce que pour vous serrer la main et vous

présenter Monsieur, dont vous me parlâtes si avantageusement chez

le roi, ce même soir où...

— Très bien! très bien! M. le comte de La Fère, n’est-ce pas?

— Justement.

— M. le comte est le bienvenu.

— Et il dînera avec vous deux, n’est-ce pas? tandis que moi,

pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels

que vous êtes, vous autres! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos

l’eût pu faire.

— Ainsi, vous partez? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un

même sentiment de surprise joyeuse.

La nuance fut saisie par d’Artagnan.

— Je vous laisse à ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et

il frappa doucement sur l’épaule d’Athos, qui, lui aussi,

s’étonnait et ne pouvait s’empêcher de le témoigner un peu; nuance

qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux n’étant pas de la

force des trois amis.

— Quoi! nous vous perdons? reprit le bon gouverneur.

— Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai

pour le dessert.

— Oh! nous vous attendrons, dit Baisemeaux.

— Ce serait me désobliger.

— Vous reviendrez? dit Athos d’un air de doute.

— Assurément, dit-il en lui serrant la main confidentiellement.

Et il ajouta plus bas:

— Attendez-moi, Athos; soyez gai, et surtout ne parlez pas

affaires, pour l’amour de Dieu!

Une nouvelle pression de main confirma le comte dans l’obligation

de se tenir discret et impénétrable. Baisemeaux reconduisit

d’Artagnan jusqu’à la porte.

Aramis, avec force caresses, s’empara d’Athos, résolu de le faire

parler; mais Athos avait toutes les vertus au suprême degré. Quand

la nécessité l’exigeait, il eût été le premier orateur du monde,

au besoin; il fût mort avant de dire une syllabe, dans l’occasion.

Ces trois messieurs se placèrent donc, dix minutes après le départ

de d’Artagnan, devant une bonne table meublée avec le luxe

gastronomique le plus substantiel.

Les grosses pièces, les conserves, les vins les plus variés,

apparurent successivement sur cette table servie aux dépens du

roi, et sur la dépense de laquelle M. Colbert eût trouvé

facilement à s’économiser deux tiers, sans faire maigrir personne

à la Bastille.

Baisemeaux fut le seul qui mangeât et qui bût résolument. Aramis

ne refusa rien et effleura tout; Athos après le potage et les

trois hors-d’œuvre, ne toucha plus à rien.

La conversation fut ce qu’elle devait être entre trois hommes si

opposés d’humeur et de projets.

Aramis ne cessa de se demander par quelle singulière rencontre

Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d’Artagnan n’y était

plus, et pourquoi d’Artagnan ne s’y trouvait plus quand Athos y

était resté. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit

d’Aramis, qui vivait de subterfuges et d’intrigues, il regarda

bien son homme et le flaira occupé de quelque projet important.

Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres intérêts, en se

demandant pourquoi d’Artagnan avait quitté la Bastille si

étrangement vite, en laissant là un prisonnier si mal introduit et

si mal écroué.

Mais ce n’est pas sur ces personnages que nous arrêterons notre

examen. Nous les abandonnons à eux-mêmes, devant les débris des

chapons, des perdrix et des poissons mutilés par le couteau

généreux de Baisemeaux.

Celui que nous poursuivrons, c’est d’Artagnan, qui, remontant dans

le carrosse qui l’avait amené, cria au cocher, à l’oreille:

— Chez le roi, et brûlons le pavé!

Chapitre CCIII — Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de

la Bastille

M. de Saint-Aignan avait fait sa commission auprès de La Vallière,

ainsi qu’on l’a vu dans un des précédents chapitres; mais, quelle

que fût son éloquence, il ne persuada point à la jeune fille

qu’elle eût un protecteur assez considérable dans le roi, et

qu’elle n’avait besoin de personne au monde quand le roi était

pour elle.

En effet, au premier mot que le confident prononça de la

découverte du fameux secret, Louise, éplorée, jeta les hauts cris

et s’abandonna tout entière à une douleur que le roi n’eut pas

trouvée obligeante, si, d’un coin de l’appartement, il eût pu en

être le témoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s’en formalisa comme

aurait pu faire son maître, et revint chez le roi annoncer ce

qu’il avait vu et entendu. C’est là que nous le retrouvons, fort

agité, en présence de Louis, plus agité encore.

— Mais, dit le roi à son courtisan, lorsque celui-ci eut achevé

sa narration, qu’a-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout à

l’heure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je

passe chez elle?

— Je crois, Sire, que, si Votre Majesté désire la voir, il faudra

que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le

chemin.

— Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au cœur?

murmura Louis XIV entre ses dents.

— Oh! Sire, cela n’est pas possible, car c’est vous que Mlle de

La Vallière aime, et cela de tout son cœur. Mais, vous savez,

M. de Bragelonne appartient à cette race sévère qui joue les héros

romains.

Le roi sourit faiblement. Il savait à quoi s’en tenir. Athos le

quittait.

— Quant à Mlle de La Vallière, continua de Saint-Aignan, elle a

été élevée chez Madame douairière, c’est-à-dire dans la retraite

et l’austérité. Ces deux fiancés-là se sont froidement fait de

petits serments devant la lune et les étoiles, et, voyez-vous,

Sire, aujourd’hui, pour rompre cela c’est le diable!

De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi; mais bien au

contraire, du simple sourire Louis passa au sérieux complet. Il

ressentait déjà ce que le comte avait promis à d’Artagnan de lui

donner: des remords. Il songeait qu’en effet ces deux jeunes gens

s’étaient aimés et juré alliance; que l’un des deux avait tenu

parole, et que l’autre était trop probe pour ne pas gémir de

s’être parjuré.

Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le cœur

du roi. Il ne prononça plus une parole, et, au lieu d’aller chez

sa mère, ou chez la reine, ou chez Madame pour s’égayer un peu et

faire rire les dames, ainsi qu’il le disait lui-même, il se

plongea dans le vaste fauteuil où Louis XIII, son auguste père,

s’était tant ennuyé avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de

jours et d’années.

De Saint-Aignan comprit que le roi n’était pas amusable en ce

moment-là. Il hasarda la dernière ressource et prononça le nom de

Louise. Le roi leva la tête.

— Que fera Votre Majesté ce soir? Faut-il prévenir Mlle de La

Vallière?

— Dame! il me semble qu’elle est prévenue, répondit le roi.

— Se promènera-t-on?

— On sort de se promener, répliqua le roi.

— Eh bien! Sire?

— Eh bien! rêvons, de Saint-Aignan, rêvons chacun de notre côté;

quand Mlle de La Vallière aura bien regretté ce qu’elle regrette

le remords faisait son œuvre, eh bien! alors, daignera-t-elle

nous donner de ses nouvelles!

— Ah! Sire, pouvez-vous ainsi méconnaître ce cœur dévoué?

Le roi se leva rouge de dépit; la jalousie mordait à son tour. De

Saint-Aignan commençait à trouver la position difficile, quand la

portière se leva. Le roi fit un brusque mouvement; sa première

idée fut qu’il lui arrivait un billet de La Vallière; mais, à la

place d’un messager d’amour, il ne vit que son capitaine des

mousquetaires debout et muet dans l’embrasure.

— Monsieur d’Artagnan! fit-il. Ah!... Eh bien?

D’Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la

même direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent été

clairs pour tout le monde; à bien plus forte raison le furent-ils

pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et

d’Artagnan se trouvèrent seuls.

— Est-ce fait? demanda le roi.

— Oui, Sire, répondit le capitaine des mousquetaires d’une voix

grave, c’est fait.

Le roi ne trouva plus un mot à dire. Cependant l’orgueil lui

commandait de n’en pas rester là. Quand un roi a pris une

décision, même injuste, il faut qu’il prouve à tous ceux qui la

lui ont vu prendre, et surtout il faut qu’il se prouve à lui-même

qu’il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un

moyen presque infaillible, c’est de chercher des torts à la

victime.

Louis, élevé par Mazarin et Anne d’Autriche, savait, mieux

qu’aucun prince ne le sut jamais, son métier de roi. Aussi

essaya-t-il de le prouver en cette occasion. Après un moment de silence,

pendant lequel il avait fait tout bas les réflexions que nous

venons de faire tout haut:

— Qu’a dit le comte? reprit-il négligemment.

— Mais rien, Sire.

— Cependant, il ne s’est pas laissé arrêter sans rien dire?

— Il a dit qu’il s’attendait à être arrêté, Sire.

Le roi releva la tête avec fierté.

— Je présume que M. le comte de La Fère n’a pas continué son rôle

de rebelle? dit-il.

— D’abord, Sire, qu’appelez-vous rebelle? demanda tranquillement

le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l’homme qui,

non seulement se laisse coffrer à la Bastille, mais qui encore

résiste à ceux qui ne veulent pas l’y conduire?

— Qui ne veulent pas l’y conduire? s’écria le roi. Qu’entends-je

là, capitaine? Êtes-vous fou?

— Je ne crois pas, Sire.

— Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arrêter M. de La

Fère?...

— Oui, Sire.

— Et quels sont ces gens-là?

— Ceux que Votre Majesté en avait chargés, apparemment, dit le

mousquetaire.

— Mais c’est vous que j’en avais chargé, s’écria le roi.

— Oui, Sire, c’est moi.

— Et vous dites que, malgré mon ordre, vous aviez l’intention de

ne pas arrêter l’homme qui m’avait insulté?

— C’était absolument mon intention, oui, Sire.

— Oh!

— Je lui ai même proposé de monter sur un cheval que j’avais fait

préparer pour lui à la barrière de la Conférence.

— Et dans quel but aviez-vous fait préparer ce cheval?

— Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fère pût gagner Le Havre

et, de là, l’Angleterre.

— Vous me trahissiez donc, alors, monsieur? s’écria le roi

étincelant de fierté sauvage.

— Parfaitement.

Il n’y avait rien à répondre à des articulations faites sur ce

ton. Le roi sentit une si rude résistance, qu’il s’étonna.

— Vous aviez au moins une raison, monsieur d’Artagnan, quand vous

agissiez ainsi? interrogea le roi avec majesté.

— J’ai toujours une raison, Sire.

— Ce n’est pas la raison de l’amitié, au moins, la seule que vous

puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je

vous avais mis bien à l’aise sur ce chapitre.

— Moi, Sire?

— Ne vous ai-je pas laissé le choix d’arrêter ou de ne pas

arrêter M. le comte de La Fère?

— Oui, Sire; mais...

— Mais quoi? interrompit le roi impatient.

— Mais en me prévenant, Sire, que, si je ne l’arrêtais pas, votre

capitaine des gardes l’arrêterait, lui.

— Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment où je

ne vous forçais pas la main?

— À moi, oui, Sire; à mon ami, non.

— Non?

— Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes,

mon ami était toujours arrêté.

— Et voilà votre dévouement, monsieur? un dévouement qui

raisonne, qui choisit? Vous n’êtes pas un soldat, monsieur!

— J’attends que Votre Majesté me dise ce que je suis.

— Eh bien! vous êtes un frondeur!

— Depuis qu’il n’y a plus de Fronde, alors, Sire...

— Mais, si ce que vous dites est vrai...

— Ce que je dis est toujours vrai, Sire.

— Que venez-vous faire ici? Voyons.

— Je viens ici dire au roi: Sire, M. de La Fère est à la

Bastille...

— Ce n’est point votre faute, à ce qu’il paraît.

— C’est vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisqu’il y est, il

est important que Votre Majesté le sache.

— Ah! monsieur d’Artagnan, vous bravez votre roi!

— Sire...

— Monsieur d’Artagnan, je vous préviens que vous abusez de ma

patience.

— Au contraire, Sire.

— Comment, au contraire?

— Je viens me faire arrêter aussi.

— Vous faire arrêter, vous?

— Sans doute. Mon ami va s’ennuyer là-bas, et je viens proposer à

Votre Majesté de me permettre de lui faire compagnie; que Votre

Majesté dise un mot, et je m’arrête moi-même; je n’aurai pas

besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en réponds.

Le roi s’élança vers la table et saisit une plume pour donner

l’ordre d’emprisonner d’Artagnan.

— Faites attention que c’est pour toujours, monsieur,

s’écria-t-il avec l’accent de la menace.

— J’y compte bien, reprit le mousquetaire; car lorsqu’une fois

vous aurez fait ce beau coup-là, vous n’oserez plus me regarder en

face.

Le roi jeta sa plume avec violence.

— Allez-vous-en! dit-il.

— Oh! non pas, Sire, s’il plaît à Votre Majesté.

— Comment, non pas?

— Sire, je venais pour parler doucement au roi; le roi s’est

emporté, c’est un malheur, mais je n’en dirai pas moins au roi ce

que j’ai à lui dire.

— Votre démission, monsieur, s’écria le roi!

— Sire, vous savez que ma démission ne me tient pas au cœur,

puisque, à Blois, le jour où Votre Majesté a refusé au roi Charles

le million que lui a donné mon ami le comte de La Fère, j’ai

offert ma démission au roi.

— Eh bien! alors, faites vite.

— Non, Sire; car ce n’est point de ma démission qu’il s’agit ici;

Votre Majesté avait pris la plume pour m’envoyer à la Bastille,

pourquoi change-t-elle d’avis?

— D’Artagnan! tête gasconne! qui est le roi de vous ou de moi!

Voyons.

— C’est vous, Sire, malheureusement.

— Comment, malheureusement?

— Oui, Sire; car, si c’était moi...

— Si c’était vous, vous approuveriez la rébellion de

M. d’Artagnan, n’est-ce pas?

— Oui, certes!

— En vérité?

Et le roi haussa les épaules.

— Et je dirais à mon capitaine des mousquetaires, continua

d’Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et

non avec des charbons enflammés, je lui dirais: «Monsieur

d’Artagnan, j’ai oublié que je suis le roi. Je suis descendu de

mon trône pour outrager un gentilhomme.»

— Monsieur, s’écria le roi, croyez-vous que c’est excuser votre

ami que de surpasser son insolence?

— Oh! Sire, j’irai bien plus loin que lui, dit d’Artagnan, et ce

sera votre faute. Je vous dirai, ce qu’il ne vous a pas dit, lui,

l’homme de toutes les délicatesses; je vous dirai: Sire, vous avez

sacrifié son fils, et il défendait son fils; vous l’avez sacrifié

lui-même; il vous parlait au nom de l’honneur, de la religion et

de la vertu, vous l’avez repoussé, chassé, emprisonné. Moi, je

serai plus dur que lui, Sire; et je vous dirai: Sire, choisissez!

Voulez-vous des amis ou des valets? des soldats ou des danseurs à

révérences? des grands hommes ou des polichinelles? Voulez-vous

qu’on vous serve ou voulez-vous qu’on plie? voulez-vous qu’on vous

aime ou voulez-vous qu’on ait peur de vous? Si vous préférez la

bassesse, l’intrigue, la couardise, oh! dites-le, Sire; nous

partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai

plus, les seuls modèles de la vaillance d’autrefois; nous qui

avons servi et dépassé peut-être en courage, en mérite, des hommes

déjà grands dans la postérité. Choisissez, Sire, et hâtez-vous. Ce

qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le; vous aurez toujours

assez de courtisans. Hâtez-vous, et envoyez-moi à la Bastille avec

mon ami; car, si vous n’avez pas su écouter le comte de La Fère,

c’est-à-dire la voix la plus douce et la plus noble de l’honneur;

si vous ne savez pas entendre d’Artagnan, c’est-à-dire la plus

franche et la plus rude voix de la sincérité, vous êtes un mauvais

roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on

les abhorre; les pauvres rois, on les chasse. Voilà ce que j’avais

à vous dire, Sire; vous avez eu tort de me pousser jusque-là.

Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil: il était

évident que la foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas étonné

davantage; on eût cru que le souffle lui manquait et qu’il allait

expirer. Cette rude voix de la sincérité, comme l’appelait

d’Artagnan, lui avait traversé le cœur, pareille à une lame.

D’Artagnan avait dit tout ce qu’il avait à dire. Comprenant la

colère du roi, il tira son épée, et, s’approchant respectueusement

de Louis XIV, il la posa sur la table.

Mais le roi, d’un geste furieux, repoussa l’épée, qui tomba à

terre et roula aux pieds de d’Artagnan.

Si maître que le mousquetaire fût de lui, il pâlit à son tour, et

frémissant d’indignation:

— Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat; il peut l’exiler, il

peut le condamner à mort; mais, fût-il cent fois roi, il n’a

jamais le droit de l’insulter en déshonorant son épée. Sire, un

roi de France n’a jamais repoussé avec mépris l’épée d’un homme

tel que moi. Cette épée souillée, songez-y, Sire, elle n’a plus

désormais d’autre fourreau que mon cœur ou le vôtre. Je choisis

le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience!

Puis se précipitant sur son épée:

— Que mon sang retombe sur votre tête, Sire! s’écria-t-il.

Et, d’un geste rapide, appuyant la poignée de l’épée au parquet,

il en dirigea la pointe sur sa poitrine.

Le roi s’élança d’un mouvement encore plus rapide que celui de

d’Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la

main gauche, saisissant par le milieu la lame de l’épée, qu’il

remit silencieusement au fourreau.

D’Artagnan, roide, pâle et frémissant encore, laissa, sans

l’aider, faire le roi jusqu’au bout.

Alors, Louis, attendri, revenant à la table, prit la plume,

écrivit quelques lignes, les signa, et étendit la main vers

d’Artagnan.

— Qu’est-ce que ce papier, Sire? demanda le capitaine.

— L’ordre donné à M. d’Artagnan d’élargir à l’instant même M. le

comte de La Fère.

D’Artagnan saisit la main royale et la baisa; puis il plia

l’ordre, le passa sous son buffle et sortit.

Ni le roi ni le capitaine n’avaient articulé une syllabe.

— Ô cœur humain! boussole des rois! murmura Louis resté seul,

quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles

d’un livre? Non, je ne suis pas un mauvais roi; non, je ne suis

pas un pauvre roi; mais je suis encore un enfant.

Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. · 第 9 / 75 题