Le carrosse était arrivé devant la première porte de la Bastille.
Un factionnaire l’arrêta, et d’Artagnan n’eut qu’un mot à dire
pour que la consigne fût levée. Le carrosse entra donc.
Tandis que l’on suivait le grand chemin couvert qui conduisait à
la cour du Gouvernement, d’Artagnan, dont l’œil de lynx voyait
tout, même à travers les murs, s’écria tout à coup:
— Eh! qu’est-ce que je vois?
— Bon! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami?
— Regardez donc là-bas!
— Dans la cour?
— Oui; vite, dépêchez-vous.
— Eh bien! un carrosse.
— Bien!
— Quelque pauvre prisonnier comme moi qu’on amène.
— Ce serait trop drôle!
— Je ne vous comprends pas.
— Dépêchez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir
de ce carrosse.
Justement un second factionnaire venait d’arrêter d’Artagnan. Les
formalités s’accomplissaient. Athos pouvait voir à cent pas
l’homme que son ami lui avait signalé.
Cet homme descendit, en effet, de carrosse à la porte même du
Gouvernement.
— Eh bien! demanda d’Artagnan, vous le voyez?
— Oui; c’est un homme en habit gris.
— Qu’en dites-vous?
— Je ne sais trop; c’est, comme je vous le dis, un homme en habit
gris qui descend de carrosse: voilà tout.
— Athos, je gagerais que c’est lui.
— Qui lui?
— Aramis.
— Aramis arrêté? Impossible!
— Je ne vous dis pas qu’il est arrêté, puisque nous le voyons
seul dans son carrosse.
— Alors, que fait-il ici?
— Oh! il connaît Baisemeaux, le gouverneur, répliqua le
mousquetaire d’un ton sournois. Ma foi! nous arrivons à temps!
— Pour quoi faire?
— Pour voir.
— Je regrette fort cette rencontre; Aramis, en me voyant, va
prendre de l’ennui, d’abord de me voir, ensuite d’être vu.
— Bien raisonné.
— Malheureusement, il n’y a pas de remède quand on rencontre
quelqu’un dans la Bastille; voulût-on reculer pour l’éviter, c’est
impossible.
— Je vous dis, Athos, que j’ai mon idée; il s’agit d’épargner à
Aramis l’ennui dont vous parliez.
— Comment faire?
— Comme je vous dirai, ou, pour mieux m’expliquer, laissez-moi
conter la chose à ma façon; je ne vous recommanderai pas de
mentir, cela vous serait impossible.
— Eh bien! alors?
— Eh bien! je mentirai pour deux; c’est si facile avec la nature
et l’habitude du Gascon!
Athos sourit. Le carrosse s’arrêta où s’était arrêté celui que
nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement même.
— C’est entendu? fit d’Artagnan bas à son ami.
Athos consentit par un geste. Ils montèrent l’escalier. Si l’on
s’étonne de la facilité avec laquelle ils étaient entrés dans la
Bastille, on se souviendra qu’en entrant, c’est-à-dire au plus
difficile, d’Artagnan avait annoncé qu’il amenait un prisonnier
d’État.
À la troisième porte, au contraire, c’est-à-dire une fois bien
entré, il dit seulement au factionnaire:
— Chez M. de Baisemeaux.
Et tous deux passèrent. Ils furent bientôt dans la salle à manger
du gouverneur, où le premier visage qui frappa les yeux de
d’Artagnan fut celui d’Aramis, qui était assis côte à côte avec
Baisemeaux, et attendait l’arrivée d’un bon repas, dont l’odeur
fumait par tout l’appartement.
Si d’Artagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas; il
tressaillit en voyant ses deux amis, et son émotion fut visible.
Cependant Athos et d’Artagnan faisaient leurs compliments, et
Baisemeaux, étonné, abasourdi de la présence de ces trois hôtes,
commençait mille évolutions autour d’eux.
— Ah çà! dit Aramis, par quel hasard?...
— Nous vous le demandons, riposta d’Artagnan.
— Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers? s’écria
Aramis avec l’affectation de l’hilarité.
— Eh! eh! fit d’Artagnan, il est vrai que les murs sentent la
prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous
m’avez invité à dîner l’autre jour?
— Moi? s’écria Baisemeaux?
— Ah çà! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous
souvenez pas?
Baisemeaux pâlit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et
finit par balbutier:
— Certes... je suis ravi... mais... sur l’honneur... je ne... Ah!
misérable mémoire!
— Eh! mais j’ai tort, dit d’Artagnan comme un homme fâché.
— Tort, de quoi?
— Tort de me souvenir, à ce qu’il paraît.
Baisemeaux se précipita vers lui.
— Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il; je suis la plus
pauvre tête du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur
colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines.
— Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit d’Artagnan avec
aplomb.
— Oui, oui, répliqua le gouverneur hésitant, je me souviens.
— C’était chez le roi; vous me disiez je ne sais quelles
histoires sur vos comptes avec MM. Louvières et Tremblay.
— Ah! oui, parfaitement!
— Et sur les bontés de M. d’Herblay pour vous.
— Ah! s’écria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux
gouverneur, vous disiez que vous n’aviez pas de mémoire, monsieur
Baisemeaux!
Celui-ci interrompit court le mousquetaire.
— Comment donc! c’est cela; vous avez raison. Il me semble que
j’y suis encore. Mille millions de pardons! Mais, notez bien ceci,
cher monsieur d’Artagnan, à cette heure comme aux autres, prié ou
non prié, vous êtes le maître chez moi, vous et monsieur
d’Herblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et
Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos.
— J’ai bien pensé à tout cela, répondit d’Artagnan. Voici
pourquoi je venais: n’ayant rien à faire ce soir au Palais-Royal,
je voulais tâter de votre ordinaire, quand, sur la route, je
rencontrai M. le comte.
Athos salua.
— M. le comte, qui quittait Sa Majesté, me remit un ordre qui
exige prompte exécution. Nous étions près d’ici; j’ai voulu
poursuivre, ne fût-ce que pour vous serrer la main et vous
présenter Monsieur, dont vous me parlâtes si avantageusement chez
le roi, ce même soir où...
— Très bien! très bien! M. le comte de La Fère, n’est-ce pas?
— Justement.
— M. le comte est le bienvenu.
— Et il dînera avec vous deux, n’est-ce pas? tandis que moi,
pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels
que vous êtes, vous autres! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos
l’eût pu faire.
— Ainsi, vous partez? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un
même sentiment de surprise joyeuse.
La nuance fut saisie par d’Artagnan.
— Je vous laisse à ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et
il frappa doucement sur l’épaule d’Athos, qui, lui aussi,
s’étonnait et ne pouvait s’empêcher de le témoigner un peu; nuance
qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux n’étant pas de la
force des trois amis.
— Quoi! nous vous perdons? reprit le bon gouverneur.
— Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai
pour le dessert.
— Oh! nous vous attendrons, dit Baisemeaux.
— Ce serait me désobliger.
— Vous reviendrez? dit Athos d’un air de doute.
— Assurément, dit-il en lui serrant la main confidentiellement.
Et il ajouta plus bas:
— Attendez-moi, Athos; soyez gai, et surtout ne parlez pas
affaires, pour l’amour de Dieu!
Une nouvelle pression de main confirma le comte dans l’obligation
de se tenir discret et impénétrable. Baisemeaux reconduisit
d’Artagnan jusqu’à la porte.
Aramis, avec force caresses, s’empara d’Athos, résolu de le faire
parler; mais Athos avait toutes les vertus au suprême degré. Quand
la nécessité l’exigeait, il eût été le premier orateur du monde,
au besoin; il fût mort avant de dire une syllabe, dans l’occasion.
Ces trois messieurs se placèrent donc, dix minutes après le départ
de d’Artagnan, devant une bonne table meublée avec le luxe
gastronomique le plus substantiel.
Les grosses pièces, les conserves, les vins les plus variés,
apparurent successivement sur cette table servie aux dépens du
roi, et sur la dépense de laquelle M. Colbert eût trouvé
facilement à s’économiser deux tiers, sans faire maigrir personne
à la Bastille.
Baisemeaux fut le seul qui mangeât et qui bût résolument. Aramis
ne refusa rien et effleura tout; Athos après le potage et les
trois hors-d’œuvre, ne toucha plus à rien.
La conversation fut ce qu’elle devait être entre trois hommes si
opposés d’humeur et de projets.
Aramis ne cessa de se demander par quelle singulière rencontre
Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d’Artagnan n’y était
plus, et pourquoi d’Artagnan ne s’y trouvait plus quand Athos y
était resté. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit
d’Aramis, qui vivait de subterfuges et d’intrigues, il regarda
bien son homme et le flaira occupé de quelque projet important.
Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres intérêts, en se
demandant pourquoi d’Artagnan avait quitté la Bastille si
étrangement vite, en laissant là un prisonnier si mal introduit et
si mal écroué.
Mais ce n’est pas sur ces personnages que nous arrêterons notre
examen. Nous les abandonnons à eux-mêmes, devant les débris des
chapons, des perdrix et des poissons mutilés par le couteau
généreux de Baisemeaux.
Celui que nous poursuivrons, c’est d’Artagnan, qui, remontant dans
le carrosse qui l’avait amené, cria au cocher, à l’oreille:
— Chez le roi, et brûlons le pavé!
Chapitre CCIII — Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de
la Bastille
M. de Saint-Aignan avait fait sa commission auprès de La Vallière,
ainsi qu’on l’a vu dans un des précédents chapitres; mais, quelle
que fût son éloquence, il ne persuada point à la jeune fille
qu’elle eût un protecteur assez considérable dans le roi, et
qu’elle n’avait besoin de personne au monde quand le roi était
pour elle.
En effet, au premier mot que le confident prononça de la
découverte du fameux secret, Louise, éplorée, jeta les hauts cris
et s’abandonna tout entière à une douleur que le roi n’eut pas
trouvée obligeante, si, d’un coin de l’appartement, il eût pu en
être le témoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s’en formalisa comme
aurait pu faire son maître, et revint chez le roi annoncer ce
qu’il avait vu et entendu. C’est là que nous le retrouvons, fort
agité, en présence de Louis, plus agité encore.
— Mais, dit le roi à son courtisan, lorsque celui-ci eut achevé
sa narration, qu’a-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout à
l’heure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je
passe chez elle?
— Je crois, Sire, que, si Votre Majesté désire la voir, il faudra
que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le
chemin.
— Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au cœur?
murmura Louis XIV entre ses dents.
— Oh! Sire, cela n’est pas possible, car c’est vous que Mlle de
La Vallière aime, et cela de tout son cœur. Mais, vous savez,
M. de Bragelonne appartient à cette race sévère qui joue les héros
romains.
Le roi sourit faiblement. Il savait à quoi s’en tenir. Athos le
quittait.
— Quant à Mlle de La Vallière, continua de Saint-Aignan, elle a
été élevée chez Madame douairière, c’est-à-dire dans la retraite
et l’austérité. Ces deux fiancés-là se sont froidement fait de
petits serments devant la lune et les étoiles, et, voyez-vous,
Sire, aujourd’hui, pour rompre cela c’est le diable!
De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi; mais bien au
contraire, du simple sourire Louis passa au sérieux complet. Il
ressentait déjà ce que le comte avait promis à d’Artagnan de lui
donner: des remords. Il songeait qu’en effet ces deux jeunes gens
s’étaient aimés et juré alliance; que l’un des deux avait tenu
parole, et que l’autre était trop probe pour ne pas gémir de
s’être parjuré.
Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le cœur
du roi. Il ne prononça plus une parole, et, au lieu d’aller chez
sa mère, ou chez la reine, ou chez Madame pour s’égayer un peu et
faire rire les dames, ainsi qu’il le disait lui-même, il se
plongea dans le vaste fauteuil où Louis XIII, son auguste père,
s’était tant ennuyé avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de
jours et d’années.
De Saint-Aignan comprit que le roi n’était pas amusable en ce
moment-là. Il hasarda la dernière ressource et prononça le nom de
Louise. Le roi leva la tête.
— Que fera Votre Majesté ce soir? Faut-il prévenir Mlle de La
Vallière?
— Dame! il me semble qu’elle est prévenue, répondit le roi.
— Se promènera-t-on?
— On sort de se promener, répliqua le roi.
— Eh bien! Sire?
— Eh bien! rêvons, de Saint-Aignan, rêvons chacun de notre côté;
quand Mlle de La Vallière aura bien regretté ce qu’elle regrette
le remords faisait son œuvre, eh bien! alors, daignera-t-elle
nous donner de ses nouvelles!
— Ah! Sire, pouvez-vous ainsi méconnaître ce cœur dévoué?
Le roi se leva rouge de dépit; la jalousie mordait à son tour. De
Saint-Aignan commençait à trouver la position difficile, quand la
portière se leva. Le roi fit un brusque mouvement; sa première
idée fut qu’il lui arrivait un billet de La Vallière; mais, à la
place d’un messager d’amour, il ne vit que son capitaine des
mousquetaires debout et muet dans l’embrasure.
— Monsieur d’Artagnan! fit-il. Ah!... Eh bien?
D’Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la
même direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent été
clairs pour tout le monde; à bien plus forte raison le furent-ils
pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et
d’Artagnan se trouvèrent seuls.
— Est-ce fait? demanda le roi.
— Oui, Sire, répondit le capitaine des mousquetaires d’une voix
grave, c’est fait.
Le roi ne trouva plus un mot à dire. Cependant l’orgueil lui
commandait de n’en pas rester là. Quand un roi a pris une
décision, même injuste, il faut qu’il prouve à tous ceux qui la
lui ont vu prendre, et surtout il faut qu’il se prouve à lui-même
qu’il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un
moyen presque infaillible, c’est de chercher des torts à la
victime.
Louis, élevé par Mazarin et Anne d’Autriche, savait, mieux
qu’aucun prince ne le sut jamais, son métier de roi. Aussi
essaya-t-il de le prouver en cette occasion. Après un moment de silence,
pendant lequel il avait fait tout bas les réflexions que nous
venons de faire tout haut:
— Qu’a dit le comte? reprit-il négligemment.
— Mais rien, Sire.
— Cependant, il ne s’est pas laissé arrêter sans rien dire?
— Il a dit qu’il s’attendait à être arrêté, Sire.
Le roi releva la tête avec fierté.
— Je présume que M. le comte de La Fère n’a pas continué son rôle
de rebelle? dit-il.
— D’abord, Sire, qu’appelez-vous rebelle? demanda tranquillement
le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l’homme qui,
non seulement se laisse coffrer à la Bastille, mais qui encore
résiste à ceux qui ne veulent pas l’y conduire?
— Qui ne veulent pas l’y conduire? s’écria le roi. Qu’entends-je
là, capitaine? Êtes-vous fou?
— Je ne crois pas, Sire.
— Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arrêter M. de La
Fère?...
— Oui, Sire.
— Et quels sont ces gens-là?
— Ceux que Votre Majesté en avait chargés, apparemment, dit le
mousquetaire.
— Mais c’est vous que j’en avais chargé, s’écria le roi.
— Oui, Sire, c’est moi.
— Et vous dites que, malgré mon ordre, vous aviez l’intention de
ne pas arrêter l’homme qui m’avait insulté?
— C’était absolument mon intention, oui, Sire.
— Oh!
— Je lui ai même proposé de monter sur un cheval que j’avais fait
préparer pour lui à la barrière de la Conférence.
— Et dans quel but aviez-vous fait préparer ce cheval?
— Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fère pût gagner Le Havre
et, de là, l’Angleterre.
— Vous me trahissiez donc, alors, monsieur? s’écria le roi
étincelant de fierté sauvage.
— Parfaitement.
Il n’y avait rien à répondre à des articulations faites sur ce
ton. Le roi sentit une si rude résistance, qu’il s’étonna.
— Vous aviez au moins une raison, monsieur d’Artagnan, quand vous
agissiez ainsi? interrogea le roi avec majesté.
— J’ai toujours une raison, Sire.
— Ce n’est pas la raison de l’amitié, au moins, la seule que vous
puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je
vous avais mis bien à l’aise sur ce chapitre.
— Moi, Sire?
— Ne vous ai-je pas laissé le choix d’arrêter ou de ne pas
arrêter M. le comte de La Fère?
— Oui, Sire; mais...
— Mais quoi? interrompit le roi impatient.
— Mais en me prévenant, Sire, que, si je ne l’arrêtais pas, votre
capitaine des gardes l’arrêterait, lui.
— Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment où je
ne vous forçais pas la main?
— À moi, oui, Sire; à mon ami, non.
— Non?
— Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes,
mon ami était toujours arrêté.
— Et voilà votre dévouement, monsieur? un dévouement qui
raisonne, qui choisit? Vous n’êtes pas un soldat, monsieur!
— J’attends que Votre Majesté me dise ce que je suis.
— Eh bien! vous êtes un frondeur!
— Depuis qu’il n’y a plus de Fronde, alors, Sire...
— Mais, si ce que vous dites est vrai...
— Ce que je dis est toujours vrai, Sire.
— Que venez-vous faire ici? Voyons.
— Je viens ici dire au roi: Sire, M. de La Fère est à la
Bastille...
— Ce n’est point votre faute, à ce qu’il paraît.
— C’est vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisqu’il y est, il
est important que Votre Majesté le sache.
— Ah! monsieur d’Artagnan, vous bravez votre roi!
— Sire...
— Monsieur d’Artagnan, je vous préviens que vous abusez de ma
patience.
— Au contraire, Sire.
— Comment, au contraire?
— Je viens me faire arrêter aussi.
— Vous faire arrêter, vous?
— Sans doute. Mon ami va s’ennuyer là-bas, et je viens proposer à
Votre Majesté de me permettre de lui faire compagnie; que Votre
Majesté dise un mot, et je m’arrête moi-même; je n’aurai pas
besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en réponds.
Le roi s’élança vers la table et saisit une plume pour donner
l’ordre d’emprisonner d’Artagnan.
— Faites attention que c’est pour toujours, monsieur,
s’écria-t-il avec l’accent de la menace.
— J’y compte bien, reprit le mousquetaire; car lorsqu’une fois
vous aurez fait ce beau coup-là, vous n’oserez plus me regarder en
face.
Le roi jeta sa plume avec violence.
— Allez-vous-en! dit-il.
— Oh! non pas, Sire, s’il plaît à Votre Majesté.
— Comment, non pas?
— Sire, je venais pour parler doucement au roi; le roi s’est
emporté, c’est un malheur, mais je n’en dirai pas moins au roi ce
que j’ai à lui dire.
— Votre démission, monsieur, s’écria le roi!
— Sire, vous savez que ma démission ne me tient pas au cœur,
puisque, à Blois, le jour où Votre Majesté a refusé au roi Charles
le million que lui a donné mon ami le comte de La Fère, j’ai
offert ma démission au roi.
— Eh bien! alors, faites vite.
— Non, Sire; car ce n’est point de ma démission qu’il s’agit ici;
Votre Majesté avait pris la plume pour m’envoyer à la Bastille,
pourquoi change-t-elle d’avis?
— D’Artagnan! tête gasconne! qui est le roi de vous ou de moi!
Voyons.
— C’est vous, Sire, malheureusement.
— Comment, malheureusement?
— Oui, Sire; car, si c’était moi...
— Si c’était vous, vous approuveriez la rébellion de
M. d’Artagnan, n’est-ce pas?
— Oui, certes!
— En vérité?
Et le roi haussa les épaules.
— Et je dirais à mon capitaine des mousquetaires, continua
d’Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et
non avec des charbons enflammés, je lui dirais: «Monsieur
d’Artagnan, j’ai oublié que je suis le roi. Je suis descendu de
mon trône pour outrager un gentilhomme.»
— Monsieur, s’écria le roi, croyez-vous que c’est excuser votre
ami que de surpasser son insolence?
— Oh! Sire, j’irai bien plus loin que lui, dit d’Artagnan, et ce
sera votre faute. Je vous dirai, ce qu’il ne vous a pas dit, lui,
l’homme de toutes les délicatesses; je vous dirai: Sire, vous avez
sacrifié son fils, et il défendait son fils; vous l’avez sacrifié
lui-même; il vous parlait au nom de l’honneur, de la religion et
de la vertu, vous l’avez repoussé, chassé, emprisonné. Moi, je
serai plus dur que lui, Sire; et je vous dirai: Sire, choisissez!
Voulez-vous des amis ou des valets? des soldats ou des danseurs à
révérences? des grands hommes ou des polichinelles? Voulez-vous
qu’on vous serve ou voulez-vous qu’on plie? voulez-vous qu’on vous
aime ou voulez-vous qu’on ait peur de vous? Si vous préférez la
bassesse, l’intrigue, la couardise, oh! dites-le, Sire; nous
partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai
plus, les seuls modèles de la vaillance d’autrefois; nous qui
avons servi et dépassé peut-être en courage, en mérite, des hommes
déjà grands dans la postérité. Choisissez, Sire, et hâtez-vous. Ce
qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le; vous aurez toujours
assez de courtisans. Hâtez-vous, et envoyez-moi à la Bastille avec
mon ami; car, si vous n’avez pas su écouter le comte de La Fère,
c’est-à-dire la voix la plus douce et la plus noble de l’honneur;
si vous ne savez pas entendre d’Artagnan, c’est-à-dire la plus
franche et la plus rude voix de la sincérité, vous êtes un mauvais
roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on
les abhorre; les pauvres rois, on les chasse. Voilà ce que j’avais
à vous dire, Sire; vous avez eu tort de me pousser jusque-là.
Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil: il était
évident que la foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas étonné
davantage; on eût cru que le souffle lui manquait et qu’il allait
expirer. Cette rude voix de la sincérité, comme l’appelait
d’Artagnan, lui avait traversé le cœur, pareille à une lame.
D’Artagnan avait dit tout ce qu’il avait à dire. Comprenant la
colère du roi, il tira son épée, et, s’approchant respectueusement
de Louis XIV, il la posa sur la table.
Mais le roi, d’un geste furieux, repoussa l’épée, qui tomba à
terre et roula aux pieds de d’Artagnan.
Si maître que le mousquetaire fût de lui, il pâlit à son tour, et
frémissant d’indignation:
— Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat; il peut l’exiler, il
peut le condamner à mort; mais, fût-il cent fois roi, il n’a
jamais le droit de l’insulter en déshonorant son épée. Sire, un
roi de France n’a jamais repoussé avec mépris l’épée d’un homme
tel que moi. Cette épée souillée, songez-y, Sire, elle n’a plus
désormais d’autre fourreau que mon cœur ou le vôtre. Je choisis
le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience!
Puis se précipitant sur son épée:
— Que mon sang retombe sur votre tête, Sire! s’écria-t-il.
Et, d’un geste rapide, appuyant la poignée de l’épée au parquet,
il en dirigea la pointe sur sa poitrine.
Le roi s’élança d’un mouvement encore plus rapide que celui de
d’Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la
main gauche, saisissant par le milieu la lame de l’épée, qu’il
remit silencieusement au fourreau.
D’Artagnan, roide, pâle et frémissant encore, laissa, sans
l’aider, faire le roi jusqu’au bout.
Alors, Louis, attendri, revenant à la table, prit la plume,
écrivit quelques lignes, les signa, et étendit la main vers
d’Artagnan.
— Qu’est-ce que ce papier, Sire? demanda le capitaine.
— L’ordre donné à M. d’Artagnan d’élargir à l’instant même M. le
comte de La Fère.
D’Artagnan saisit la main royale et la baisa; puis il plia
l’ordre, le passa sous son buffle et sortit.
Ni le roi ni le capitaine n’avaient articulé une syllabe.
— Ô cœur humain! boussole des rois! murmura Louis resté seul,
quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles
d’un livre? Non, je ne suis pas un mauvais roi; non, je ne suis
pas un pauvre roi; mais je suis encore un enfant.