Mlle de La Vallière, car c’était bien elle, fit un pas en avant.
— Oui, Louise, murmura-t-elle.
Mais dans cet intervalle, si court qu’il fût, Raoul avait eu le
temps de se remettre.
— Vous, mademoiselle? dit-il.
Puis, avec un accent indéfinissable:
— Vous ici? ajouta-t-il.
— Oui, Raoul, répéta la jeune fille; oui, moi, qui vous
attendais.
— Pardon; lorsque je suis rentré, j’ignorais...
— Oui, et j’avais recommandé à Olivain de vous laisser ignorer...
Elle hésita; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui répondre,
il se fit un silence d’un instant, silence pendant lequel on eût
pu entendre le bruit de ces deux cœurs qui battaient, non plus à
l’unisson l’un de l’autre, mais aussi violemment l’un que l’autre.
C’était à Louise de parler. Elle fit un effort.
— J’avais à vous parler, dit-elle; il fallait absolument que je
vous visse... moi-même... seule... Je n’ai point reculé devant une
démarche qui doit rester secrète; car personne, excepté vous, ne
la comprendrait, monsieur de Bragelonne.
— En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effaré, tout
haletant, et moi même, malgré la bonne opinion que vous avez de
moi, j’avoue...
— Tout à l’heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi
de la part du roi.
Elle baissa les yeux.
De son côté, Raoul détourna les siens pour ne rien voir.
— M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi,
répéta-t-elle, et il m’a dit que vous saviez tout.
Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette
blessure après tant d’autres blessures; mais il lui fut impossible
de rencontrer les yeux de Raoul.
— Il m’a dit que vous aviez conçu contre moi une légitime colère.
Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dédaigneux
retroussa ses lèvres.
— Oh! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous
avez ressenti contre moi autre chose que de la colère. Raoul,
attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parlé
jusqu’à la fin.
Le front de Raoul se rasséréna par la force de sa volonté; le pli
de sa bouche s’effaça.
— Et d’abord, dit La Vallière, d’abord, les mains jointes, le
front courbé, je vous demande pardon comme au plus généreux, comme
au plus noble des hommes. Si je vous ai laissé ignorer ce qui se
passait en moi, jamais du moins je n’eusse consenti à vous
tromper. Oh! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande à
genoux, répondez-moi, fût-ce une injure. J’aime mieux une injure
de vos lèvres qu’un soupçon de votre cœur.
— J’admire votre sublimité, mademoiselle, dit Raoul en faisant un
effort sur lui-même pour rester calme. Laisser ignorer que l’on
trompe, c’est loyal; mais tromper, il paraît que ce serait mal, et
vous ne le feriez point.
— Monsieur, longtemps, j’ai cru que je vous aimais avant toute
chose, et, tant que j’ai cru à mon amour pour vous, je vous ai dit
que je vous aimais. À Blois, je vous aimais. Le roi passa à Blois;
je crus que je vous aimais encore. Je l’eusse juré sur un autel;
mais un jour est venu qui m’a détrompée.
— Eh bien! ce jour-là, mademoiselle, voyant que je vous aimais
toujours, moi, la loyauté devait vous ordonner de me dire que vous
ne m’aimiez plus.
— Ce jour-là, Raoul, le jour où j’ai lu jusqu’au fond de mon
cœur le jour où je me suis avoué à moi-même que vous ne
remplissiez pas toute ma pensée, le jour où j’ai vu un autre
avenir que celui d’être votre amie, votre amante, votre épouse, ce
jour-là, Raoul, hélas! vous n’étiez plus près de moi.
— Vous saviez où j’étais, mademoiselle; il fallait écrire.
— Raoul, je n’ai point osé. Raoul, j’ai été lâche. Que
voulez-vous, Raoul! je vous connaissais si bien, je savais si bien que
vous m’aimiez, que j’ai tremblé à la seule idée de la douleur que
j’allais vous faire; et cela est si vrai, Raoul, qu’en ce moment
où je vous parle, courbée devant vous, le cœur serré, des soupirs
plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n’ai
d’autre défense que ma franchise, je n’ai pas non plus d’autre
douleur que celle que je lis dans vos yeux.
Raoul essaya de sourire.
— Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous
ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous
m’aimiez, vous; vous étiez sûr de m’aimer; vous ne vous trompiez
pas vous-même, vous ne mentiez pas à votre propre cœur, tandis
que moi, moi!...
Et toute pâle, les bras tendus au-dessus de sa tête, elle se
laissa tomber sur les genoux.
— Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m’aimiez,
et vous en aimiez un autre!
— Hélas! oui, s’écria la pauvre enfant; hélas! oui, j’en aime un
autre; et cet autre... mon Dieu! laissez-moi dire, car c’est ma
seule excuse, Raoul; cet autre, je l’aime plus que je n’aime ma
vie, plus que je n’aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez
ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me défendre, mais
pour vous dire: Vous savez ce que c’est qu’aimer? Eh bien, j’aime!
J’aime à donner ma vie, à donner mon âme à celui que j’aime! S’il
cesse de m’aimer jamais, je mourrai de douleur, à moins que Dieu
ne me secoure, à moins que le Seigneur ne me prenne en
miséricorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonté, quelle
qu’elle soit; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi
donc, Raoul, si, dans votre cœur, vous croyez que je mérite la
mort.
— Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande
la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang à l’amant
trahi.
— Vous avez raison dit-elle.
Raoul poussa un profond soupir.
— Et vous aimez sans pouvoir oublier? s’écria Raoul.
— J’aime sans vouloir oublier, sans désir d’aimer jamais
ailleurs, répondit La Vallière.
— Bien! fit Raoul. Vous m’avez dit, en effet, tout ce que vous
aviez à me dire, tout ce que je pouvais désirer savoir. Et
maintenant, mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon, c’est
moi qui ai failli être un obstacle dans votre vie, c’est moi qui
ai eu tort, c’est moi qui, en me trompant, vous aidais à vous
tromper.
— Oh! fit La Vallière, je ne vous demande pas tant, Raoul.
— Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul; plus
instruit que vous dans les difficultés de la vie, c’était à moi de
vous éclairer; je devais ne pas me reposer sur l’incertain, je
devais faire parler votre cœur, tandis que j’ai fait à peine
parler votre bouche. Je vous le répète, mademoiselle, je vous
demande pardon.
— C’est impossible, c’est impossible! s’écria-t-elle. Vous me
raillez!
— Comment, impossible?
— Oui, il est impossible d’être bon, d’être excellent, d’être
parfait à ce point.
— Prenez garde! dit Raoul avec un sourire amer; car tout à
l’heure vous allez peut-être dire que je ne vous aimais pas.
— Oh! vous m’aimez comme un tendre frère; laissez-moi espérer
cela, Raoul.
— Comme un tendre frère? Détrompez-vous, Louise. Je vous aimais
comme un amant, comme un époux, comme le plus tendre des hommes
qui vous aiment.
— Raoul! Raoul!
— Comme un frère? Oh! Louise, je vous aimais à donner pour vous
tout mon sang goutte à goutte, toute ma chair lambeau par lambeau,
toute mon éternité heure par heure.
— Raoul, Raoul, par pitié!
— Je vous aimais tant, Louise, que mon cœur est mort, que ma foi
chancelle, que mes yeux s’éteignent; je vous aimais tant, que je
ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel.
— Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, épargnez-moi!
s’écria La Vallière. Oh! si j’avais su!...
— Il est trop tard, Louise; vous aimez, vous êtes heureuse; je
lis votre joie à travers vos larmes; derrière les larmes que verse
votre loyauté, je sens les soupirs qu’exhale votre amour. Louise,
Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes: retirez-vous,
je vous en conjure. Adieu! adieu!
— Pardonnez-moi, je vous en supplie!
— Eh! n’ai-je pas fait plus? Ne vous ai-je pas dit que je vous
aimais toujours?
Elle cacha son visage entre ses mains.
— Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise? vous le dire dans un
pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c’est vous dire
ma sentence de mort. Adieu!
La Vallière voulut tendre ses mains vers lui.
— Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il.
Elle voulut s’écrier: il lui ferma la bouche avec la main. Elle
baisa cette main et s’évanouit.
— Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans
sa chaise, qui attend à la porte.
Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se précipiter vers
La Vallière, pour lui donner le premier et le dernier baiser;
puis, s’arrêtant tout à coup:
— Non, dit-il, ce bien n’est pas à moi. Je ne suis pas le roi de
France, pour voler!
Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La
Vallière toujours évanouie.