Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
Mais dès le surlendemain Barincq alla déjeuner chez sa fille, anxieux de
savoir si Sixte avait ouvert le paquet; il le trouva intact, comme il
l'avait noué lui-même, sur la table de Sixte.
--Tiens, ton mari n'a pas ouvert ce paquet? dit-il.
--Quand Sixte rentre, il est tellement écoeuré des paperasses que le
général lui fait lire ou écrire qu'il a l'horreur des papiers.
--Il ferait tout de même bien de ne pas le laisser traîner: c'est toute
sa jeunesse qui est là-dedans.
--Je le lui dirai.
Le vendredi, quand il revint sous un prétexte quelconque, car il n'avait
pas l'habitude de faire deux voyages par semaine à Bayonne, le paquet
était toujours dans le même état.
Il attendit le dimanche; mais ni Anie ni Sixte ne parlèrent de rien;
donc il n'y avait rien, semblait-il.
Ce fut seulement dix jours après, que Sixte rentrant un soir de mauvais
temps avant sa femme, retenue par l'odieux enchaînement des visites
quelle avait à rendre et dont la comptabilité exigeait une tenue de
livres, ouvrit le paquet, n'ayant rien de mieux à faire.
Pas bien intéressantes pour lui ces lettres, dont les premières, qu'il
avait oubliées, étaient écrites dans un style enfantin, que paralysait
encore le respect envers celui auquel il s'adressait.
Les laissant de côté il prit la liasse des comptes qui, par les chiffres
seuls des factures, était plus curieuse.
--C'était cela qu'on avait dépensé pour lui; cela qu'il avait coûté.
Comme il les parcourait les unes après les autres, ses yeux tombèrent
sur une feuille de papier timbré, de l'écriture de M. de
Saint-Christeau.
Qu'était cela?
Il lut.
Mais c'était le testament de M. de Saint-Christeau, celui qu'il
connaissait, celui que l'inventaire devait faire trouver, et qui avait
échappé sûrement aux recherches du notaire, parce qu'on n'avait pas pris
ces factures les unes après les autres, pour les classer, et qu'il
s'était glissé entre deux papiers insignifiants.
Avant qu'il fut revenu de sa surprise, sa femme rentra, et, comme à
l'ordinaire, vint vivement à lui pour l'embrasser.
--Tiens, dit-elle, tu te décides à lire ces papiers?
Mais elle n'avait pas achevé sa question, qu'elle s'arrêta stupéfaite de
la physionomie qu'elle avait devant elle.
--Qu'as-tu? Mon Dieu, qu'as-tu? demanda-t-elle.
--Voilà ce que je viens de trouver, lis.
Il lui tendit la feuille.
--Mais c'est le testament de mon oncle Gaston! s'écria-t-elle, dès les
premières lignes.
--Lis, lis.
Elle alla jusqu'au bout; alors le regardant:
--Que vas-tu faire? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait.
--Mais que veux-tu que je fasse? répondit-il. Imagines-tu que je vais
m'armer de ce testament pour troubler ton père, si heureux d'être le
propriétaire d'Ourteau? Pour qui travaille-t-il? Pour nous. A qui
donne-t-il ses revenus? A nous. Non, non, ce testament, que je ne suis
pas fâché d'avoir d'ailleurs, par un sentiment de reconnaissance envers
M. de Saint-Christeau, ne sortira jamais de ce tiroir, dans lequel je
vais l'enfermer, et ton père ignorera toujours qu'il existe.
Elle lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa nerveusement, avec
un flot de larmes.
--Mais que pensais-tu donc de moi? dit-il.
--C'est de fierté que je pleure.