DECK

Depuis les belles époques de Rouen et de Nevers, la faïence française

subissait une éclipse: l'homme qui a su lui rendre son éclat, Deck,

vient de mourir.

Il est né en Alsace en 1823; à peine âgé de vingt ans, il met sac au dos

et fait son tour comme compagnon poêlier; il parcourt à pied toute

l'Autriche, réparant les poêles de faïence dans les pays ou on était

encore assez heureux pour brûler du bois, il s'arrête dans les villes

deux jours ou deux mois selon l'ouvrage, il gagne en moyenne deux francs

par jour, mais il fait une ample provision de remarques et

d'observations. Il désire Paris, il s'y rend; il se fait embaucher dans

une fabrique de poêles; d'ouvrier il devient contremaître, puis il

s'établit fort modestement rue Saint-Jacques; sans argent il se contente

d'abord de travailler pour les autres et de faire cuire au dehors; il

est apprécié et peut enfin avoir son four. Il commence par un genre qui

se rapproche de l'énigmatique faïence d'Oiron; puis il se prend d'amour

pour les faïences anciennes de la Perse à émaux transparents. Bientôt il

excelle, et trouve cet émail turquoise, chaud, lumineux, ombrant par

accumulation, bleu à la lumière artificielle; mais il ne s'arrête jamais

et montre ces admirables fonds d'or que lui ont inspiré les mosaïques de

Saint-Mate de Venise. Alors il s'attaque à la porcelaine, retrouve le

flambé des Chinois et le céladon que les modernes fabricants de la Chine

ne savent plus reproduire.

Les honneurs lui arrivent, il est nommé membre de la commission de

Sèvres, chevalier de la Légion d'honneur; il reste modeste et laborieux,

toujours épris de son art; il ne recherche pas la fortune, il ne se

doute pas des affaires, et n'a pas le sens du commerce: c'est un

céramiste de race, sacrifiant tout à son métier.

La direction de notre Manufacture nationale de porcelaine est vacante;

en 1887, le gouvernement lui offre la place, il l'accepte non sans

hésitations et voilà l'ancien ouvrier poêlier à Sèvres; le simple soldat

est devenu maréchal de France. Déjà miné par la maladie, il se met à

l'oeuvre, compose une pâte nouvelle, reprend la porcelaine tendre, mais

la mort le surprend.

Sa vie a été bien remplie, elle prouvera ce que peuvent le courage, la

persévérance, la science unie au bon sens, le calme et le sentiment de

la valeur personnelle.

L'Illustration, No. 2517, 23 Mai 1891 · 第 24 / 33 题