HISTOIRE DE LA SEMAINE

La semaine parlementaire.--On a failli avoir à la Chambre une nouvelle

discussion sur les événements de Fourmies. M. Chiché, député de

Bordeaux, a déposé une demande d'interpellation sur l'application de la

loi relativement à la répression des troubles qui ont éclaté dans la

journée du 1er mai. M. Chiché, prenant au mot le gouvernement qui a

repoussé l'amnistie en déclarant que la justice devait suivre son cours,

réclamait cette justice égale pour tous: «De même, a-t-il dit, qu'on

poursuit et qu'on poursuivra les manifestants qui ont injurié les agents

de l'autorité, de même on doit poursuivre les agents du pouvoir qui ont

commis un délit beaucoup plus grave, en ordonnant le feu sans avoir fait

les trois sommations préalables et les roulements de tambour prescrits

par la loi.»

Le gouvernement s'est refusé à discuter cette interpellation, en faisant

valoir cet argument que ce serait rouvrir sur les événements de Fourmies

un débat qui avait été clos par la Chambre elle-même. La majorité s'est

rangée à cet avis, et l'interpellation a été renvoyée à un mois.

La discussion générale sur les tarifs douaniers s'est poursuivie et on

pourra dire qu'elle a eu toute l'ampleur que commandait une question de

cette importance. M. Raynal et M. Jamais ont, notamment, prononcé des

discours qui ont fait grande impression sur la Chambre. Il faut convenir

cependant que les théories de M. Méline ont obtenu un succès qui prouve

que la majorité revient, malgré tout, aux principes protectionnistes.

Déclaration du président de la République sur la question ouvrière.--Au

cours de son voyage à Limoges, où il a trouvé l'accueil sympathique

auquel il est accoutumé, le président de la République a prononcé un

discours d'une réelle importance, surtout si l'on tient compte de la

réserve qu'il garde généralement en pareilles circonstances. Il s'agit

de la question ouvrière et de l'armée, c'est-à-dire des deux choses qui

passionnent à bon droit tout le pays. Après avoir annoncé divers projets

de loi relatifs aux réformes sociales, le président de la République

s'est exprimé ainsi:

«La République ne s'arrêtera pas dans cette voie de la réalisation des

réformes pratiques et des progrès réfléchis qui doit être la peuvre d'un

gouvernement d'opinion issu du vote populaire. Ce n'est pas de la

violence plus ou moins désintéressée de quelques-uns que le pays peut

attendre ces satisfactions désirées de tous. Ce n'est pas de la

violation des lois et de la liberté du travail, sous un régime qui se

recommande de la loi et de la liberté, c'est du concours de tous, sous

l'égide de la République incontestée et pacifiée par la volonté du

suffrage universel.

«A ce concours de tous, à ce dévouement universel pour les grands

intérêts du pays, nous devons notre chère armée nationale, cette réelle

école du devoir et du patriotisme. Nous lui devrons aussi l'amélioration

progressive et efficace du sort des phalanges du travail, qu'on ne doit

pas séparer de la masse de la nation, dont elles sont une des forces

vives».

Ce discours a été salué d'applaudissements répétés.

Attentat contre le Tsarévitch.--On sait que le Tsarévitch accomplit en

ce moment son tour du monde, qui semble former aujourd'hui le complément

nécessaire de l'éducation d'un prince. Partout l'héritier de l'empereur

de Russie a été l'objet de l'accueil le plus empressé et le plus

sympathique. Cet accueil, il l'a trouvé au Japon comme ailleurs, car on

doit considérer l'attentat dont il a failli être victime comme l'oeuvre

d'un fanatique isolé ou d'un fou.

Voici la version officielle donnée à Saint-Pétersbourg de cet événement:

Le 11 mai, pendant son voyage à Otsu, le Tsarévitch a été blessé à la

tête d'un coup de sabre par un agent de police subalterne. Le malfaiteur

tenta de porter un second coup au prince, mais il fut renversé d'un coup

de bâton par le prince Georges de Grèce, qui accompagne le Tsarévitch

dans son voyage. La blessure est légère et n'inspire pas d'inquiétude.

Le prince a télégraphié aussitôt pour rassurer sur sa santé et il a

annoncé qu'il continuerait son voyage sans modifier son itinéraire.

D'après une autre version, le meurtrier serait un de ces prêtres

fanatiques qui considèrent comme un sacrilège la présence d'un étranger,

quel qu'il soit, dans l'enceinte de leurs temples. Il ne faut pas

oublier, en effet, que si, dans son ensemble, le peuple japonais se

montre très ouvert à la civilisation occidentale, l'introduction dans ce

pays de réformes qui ont réellement un caractère révolutionnaire et

qui--c'est une exception à noter--sont accomplies par le gouvernement

même, ne va pas sans soulever de violentes colères chez les partisans de

l'ancien ordre de choses, et surtout chez les représentants de la

religion nationale.

Le fanatisme de ces derniers est d'autant plus surexcité qu'il existe au

Japon plusieurs stations de missionnaires russes qui font dans le pays

une propagande très active en faveur de l'Église orthodoxe. Cette

propagande réussit même d'une façon exceptionnelle, car le nombre des

prosélytes orthodoxes a augmenté dans des proportions telles qu'une

église a été construite pour eux à Tokyo. Elle est située sur une

colline qui domine la ville et a été ouverte en avril dernier par Mgr

Nikolaï, évêque russe. L'indignation des prêtres bouddhistes aurait été

d'autant plus vive, que le service divin y est célébré en langue

japonaise et que le bas clergé de la mission est recruté exclusivement

parmi les prosélytes japonais.

Il n'est donc pas surprenant que parmi ces fanatiques il se soit trouvé

un homme à l'esprit borné qui a cru faire acte méritoire en attentant à

la vie de l'un des représentants les plus élevés de la civilisation

européenne. Mais c'est là, il faut le répéter, un acte isolé et qui a

soulevé au Japon l'indignation générale.

Il n'a servi en Europe, et surtout en France, qu'à montrer une fois de

plus la sympathie dont jouit la famille impériale russe, et le président

de la République, en exprimant aussitôt ses sentiments à l'empereur de

Russie, n'a fait que traduire ceux de tous les Français.

L'agitation ouvrière.--En France, si les événements de Fourmies ont

laissé une impression douloureuse, le calme s'est rétabli, du moins en

apparence, et les suites de la journée du 1er mai n'ont pas été aussi

graves qu'on aurait pu le craindre. Il en est de même dans la plupart

des pays d'Europe, sauf en Belgique toutefois, où le mouvement

socialiste se complique d'un mouvement politique.

Les grèves se sont généralisées dans ce pays, à Liège, à Charleroi

notamment, où l'on a pu craindre des désordres sérieux. Auront-elles

pour effet rétablissement, du suffrage universel? L'attitude du

gouvernement ne le fait pas prévoir, bien qu'il semble résolu à faire

quelques concessions sur ce point. Voici, en effet, la déclaration qu'a

faite M. Beernaert à une séance du Sénat:

« Dans le discours du trône de 1886, il n'était pas question de la

révision. Nous comptions encore à cette époque pouvoir opérer une large

extension du droit électoral sans toucher à la constitution. Mais nous

attirions l'attention de la législature sur certaines réformes d'ordre

social à effectuer, ainsi que sur la nécessité d'améliorer le service

personnel. Beaucoup de réformes sociales ont été votées déjà.

« Quant à une large extension du droit de suffrage, elle semble

désormais assurée par la révision de la constitution, et elle le serait

plus sûrement si des hommes de désordre ne semblaient s'attacher à

l'entraver en prétendant la hâter par des moyens illégaux ou

incorrects.»

On voit que le mot de suffrage universel n'est pas prononcé. Il sera

intéressant de voir quel résultat auront eu, sur ce point, les moyens

illégaux ou incorrects dont parle le ministre belge.

On ne peut abandonner cette question des grèves sans parler de la

démonstration à laquelle se sont livrés un certain nombre de socialistes

français, non qu'elle ait eu une grande importance au point de vue

pratique, mais parce qu'elle répond au principe d'internationalisme qui

tend à dominer dans le mouvement ouvrier.

Treize députés socialistes, parmi lesquels figurent MM. Basly, Baudin,

Antide Boyer, etc., ont adressé aux mineurs français une consultation

sur ce qu'ils doivent faire pour venir en aide à leurs frères de

Belgique, «en lutte ouverte contre le capitalisme qui les exploite

socialement et politiquement». Les signataires de ce document invitent

les mineurs français à régler la production de la houille et à la

limiter strictement aux besoins de l'industrie française. Cette

décision, disent-ils, a été prise dans le Pas-de-Calais, et elle

s'impose d'une façon générale à tous les mineurs.

On ne voit pas bien quelle peut être la portée d'une pareille consigne,

et surtout comment elle pourrait être exécutée. On sait, en effet, qu'en

France la production de la houille est inférieure à la consommation. En

ce qui concerne spécialement la Belgique, il est notoire que nous sommes

importateurs et non exportateurs de charbon. Enfin, au moyen de quelle

enquête les ouvriers pourraient-ils fixer la quantité exacte de

combustible nécessaire à notre industrie, alors que les hommes les plus

compétents dans cette matière en sont réduits eux-mêmes à s'en tenir à

des données assez vagues? Le manifeste des socialistes français restera

donc forcément à l'état de lettre morte, de démonstration platonique; il

n'a d'intérêt, comme nous l'avons dit, qu'à raison de son caractère de

solidarité internationale.

La crise portugaise.--Le Portugal traverse une crise sérieuse, grave

même, car elle porte à la fois sur sa situation intérieure, extérieure

et financière. Les difficultés au milieu desquelles se débat ce vaillant

petit peuple remontent assez loin, puisqu'elles ont pour origine le

conflit né avec l'Angleterre à l'occasion de ses possessions africaines.

Il est évident que le Portugal n'a pu soutenir cette lutte avec son

puissant adversaire sans faire de grands sacrifices d'argent, et il est

encore obligé d'en dépenser beaucoup pour se tenir prêt à tout

événement. Non qu'il y ait lieu d'envisager une guerre ouverte entre les

deux peuples; elle est à peu près impossible. Mais la nécessité seule de

se maintenir avec honneur sur les territoires qu'il occupe en Afrique

constitue pour le Portugal une lourde charge, que sa situation

économique ne lui permet pas de supporter facilement. Or, si les plaies

d'argent ne sont pas mortelles pour les individus--suivant un proverbe

qui n'est pas toujours exact--elles sont toujours la cause de

complications sérieuses pour les gouvernements, et il n'est pas

surprenant que la crise financière ait eu pour conséquence en Portugal

une crise intérieure.

Il est vrai que le gouvernement portugais jouit de quelques jours de

répit. La trêve conclue avec l'Angleterre sous le nom de _modus

vivendi_, et qui expirait le 11 mai, a été prorogée pour un mois. C'est

un renouvellement d'échéance, mais à bref délai, et le jour n'est pas

loin où il faudra s'exécuter, c'est-à-dire accepter les dernières

propositions de Lord Salisbury.

D'après le _Times_, voici en quoi consisteraient ces propositions.

Une grande concession de 80,000 kilomètres carrés est faite au Portugal,

au Nord du Zambèze. Une ligne partant de la rivière Ruo prend la

direction du nord-ouest jusqu'à la rivière Loangoué et va jusqu'à Zumbo.

Au sud du Zambèze, la démarcation est à peu près la même que l'ancienne.

La ligne tourne subitement à quelques kilomètres à l'est du Zumbo, se

dirige vers le sud-est et touche Mazoë, sur le 32° degré et demi de

longitude.

Quant au Massikessé, il en est accordé une petite parcelle au Portugal

sur le plateau. C'est là que les fonctionnaires portugais pourront aller

chercher un refuge contre le climat malsain des plaines.

En somme, les conditions imposées par le cabinet de Londres sont très

rigoureuses. Les Portugais seront obligés d'abandonner le territoire

aurifère que les agents de la Compagnie anglaise sud-africaine ont

récemment envahi par la force, au mépris des termes mêmes de

l'arrangement provisoire. Il est vrai que les propositions nouvelles

parlent d'une compensation. Mais cette compensation n'est qu'apparente,

puisque l'Angleterre donne un pays inconnu et peu accessible en échange

d'une région explorée et qui passe pour riche en placers.

On assure que le gouvernement portugais, acculé par la nécessité, serait

disposé à accepter la loi du plus fort, mais il s'agit de savoir si le

parlement prendra la responsabilité de consacrer le nouveau traité, et,

en cas de vote favorable des Cortès, si le peuple, qui a déjà donné des

marques de sa susceptibilité patriotique, acceptera sans mot dire la

convention passée entre les deux gouvernements. Évidemment le

gouvernement conservateur de l'Angleterre craint l'intervention de ce

dernier facteur, car sans cela il est bien certain que la ruine

coloniale du Portugal serait consommée depuis longtemps.

Dans tous les cas, le cabinet qui a conduit jusqu'ici les négociations à

Lisbonne depuis l'établissement du _modus vivendi_, subissant une loi

souvent injuste, mais fatale, porte le poids de l'impopularité que lui

vaut l'échec auquel il a abouti. Il a été obligé de se retirer, et de

céder la place à des hommes nouveaux, qui auront la maigre ressource de

dire qu'ils se trouvent en présence de faits accomplis. Il faut plaindre

plutôt qu'envier ceux qui prennent, dans de pareilles conditions, le

«fardeau du pouvoir», car ici cette expression, dont abusent si

volontiers ceux pour qui le pouvoir est une source de jouissances

infinies, est parfaitement à sa place.

_Nécrologie._--M. Deck, céramiste, administrateur de la manufacture de

Sèvres.

M. Maurice Engelhard, ancien président du conseil municipal et du

conseil général de la Seine.

L'Illustration, No. 2517, 23 Mai 1891 · 第 9 / 33 题